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Full text of "La Mauritanie. Préf. de Paul Painlevé"

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LA    MAURITANIE 


MAÇON,  PROTAT  FRERES,  IMPRIMEURS. 


Etienne    RI  C H  ET 

Professeur  au   Collège   des  Sciences   sociales, 
Membre  du  Conseil  supérieur  des  Colonies. 


LA 


MAURITANIE 


PREFACE 


Paul     PAINLEVE 

Membre  de  l'Institut, 
Ancien  président  du  Conseil. 


PARIS 

EMILE    LAROSE,    LIBRAIRE-ÉDITEUR 

11,   RLE  Victor-Cousin,    11 

1920 


PRÉFACE 


C'est  une  vérité  devenue  banale  tant  elle  est  évidente 
que  l  Afrique  du  Nord  est  une  autre  France  transméditer- 
ranéenne. Algérie.,  Tunisie.,  Maroc,  Afrique  occidentale 
constituent  un  grandiose  et  magnifique  empire  d'un  seul 
tenant,  ouvert  sur  deux  mers,  à  portée  immédiate  de  la 
métropole  :  véritable  prolongement  de  notre  patrie  d  Eu- 
rope à  travers  les  régions  les  plus  saines,  les  plus  habi- 
tables, les  plus  riches  en  minerais,  et  souvent  les  plus  fer- 
tiles du  continent  africain. 

Un  des  avantages  vraiment  substantiels  que  nous  devons 
à  la  victoire,  hélas!  si  chèrement  achetée,  cest  la  levée  de 
toute  hypothèque  allemande  sur  le  Maroc  et  la  Côte  occi- 
dentale de  V  Afrique ,  cest  la  fin  d'intrigues  et  d'ambitions 
germaniques,  si  obstinément  poursuivies,  c'est  notre 
liberté  d'action  entièrement  reconquise  dans  toute  l'éten- 
due de  cet  immense  domaine  qui  est  nôtre,  de  par  les  condi- 
tions géographiques,  de  par  notre  labeur  bientôt  séculaire, 
de  par  nos  efforts  et  nos  sacrifices  accumulés. 

Ce  domaine,  ils'agit  aujourd'hui  d'en  exploiter  les  mer- 
veilleuses richesses,  non  plus  seulement  par  des  entre- 
prises fragmentaires,  mais  par  une  organisation  intégrale, 
rationnelle  et  rapide,  suivant  un  plan  d' ensemble  bien  coor- 
donné. Il  s'agit  notamment  d'en  relier  entre  elles  et  avec 
la  mer  toutes  les  parties,  par  le  rail,  par  la  route., par  l'au- 
tomobile, par  l'avion.  Pour  réaliser  un  tel  programme,  la 
première  condition  est  de  connaître  à  fond  les  diverses 
régions  de  cet  énorme  quartier  d'Afrique,  devenu  l'hin- 
terland  naturel  de  notre  civilisation. 


VI  PREFACE 

Or,  il  est  une  région  qua  dédaignée  longtemps  la  curio- 
sité des  explorateurs  et  des  géographes  et  sur  laquelle  nos 
renseignements  demeuraient  épars,  incomplets,  mal  coor- 
donnés :  c'est  celle  qui  s  étend  entre  le  Sénégal  et  le  Niger, 
la  Mauritanie.  Le  nouveau  livre  d'Etienne  Richet  nous 
en  trace  un  tableau  minutieux  et  complet,  comblant  ainsi 
une  importante  lacune  dans  notre  connaissance  de  V Afrique 
française. 

La  personnalité  d'Etienne  Richet  est  si  connue,  elle 
se  détache  si  nettement  parmi  la  phalange  de  nos  explora- 
teurs que  fai  quelque  scrupule  A  écrire  cette  préface  :  la 
présentation  est  bien  inutile.  La  vie  même  de  V auteur  est 
la  plus  belle  des  préfaces. 

On  a  maintes  fois  répété  que  la  puissance  coloniale 
•de  V Angleterre  avait  été  créée  par  ses  fils  de  famille  qui, 
poursuivant  la  fortune  et  les  aventures  à  travers  les 
régions  inconnues  ou  lointaines  de  la  planète,  avaient 
apporté  à  la  métropole  le  fruit  de  leurs  audaces  et  de 
leurs  découvertes.  Et  maintes  fois  aussi,  on  a  déploré  les 
habitudes  casanières  de  la  Jeunesse  française;  on  a  invoqué 
la  suppression  du  droit  d'aînesse,  r appauvrissement  de 
notre  natalité,  l'amour  trop  grand  des  fils  de  la  France 
pour  le  charme  et  la  douceur  du  sol  natal  et  de  la  civili- 
sation qu'il  porte.  L'exemple  d'Etienne  Richet  dément 
toutes  ces  raisons. 

Fils  de  famille  et  fils  unique,  riche,  spirituel  et  boule- 
vardier,  adorant  la  vie  de  Paris,  à  vingt  ans  la  grande 
presse  lui  est  ouverte  et  sa  plume  alerte  peut  s'y  donner 
carrière.  La  littérature  le  tente,  mais  l  attrait  de  l'in- 
connu le  tente  plus  encore.  En  iS95,  à  vingt-trois  ans,  le 
voici  à  la  tête  d'une  audacieuse  exploration  de  l  Alaska: 
ce  raid  merveilleux  dans  ces  terres  boréales  et  glacées,  où 
deux  des  compagnons  de  Richet  trouvèrent  la  mort, 
comblait  presque  entièrement  sur  nos  cartes  un  vide 
énorme  compris  entre  les  55*^  et  10°  de  latitude  et  les  160° 
et  iSO"  de  longitude.  Et  le  grand  écrivain  canadien  Louis 
Fréchette  traduisait  l'impression  du  public  quand,  à  Mont- 


PREFACE  VII 

re'a/,  il  disait  à  notre  compatriote  :  «   Vous  venez  de  tracer 
aux  poètes  de  demain  un  sujet  d'épopée.  » 

Revenu  à  Paris,  la  littérature  le  capte  à  nouveau.  Mais 
ce  nest  qu'un  passage.  L'autre  côté  de  la  terre  l'appelle 
trop  puissamment.  Nous  le  retrouvons  au  Siam,  au  Cam- 
bodge, à  la  fois  explorateur  et  diplomate, puis  en  Chine  et 
au  Japon,  d'oii  il  nous  revient...  par  l'Afrique  et  Figuig. 
Des  polémiques,  un  duel,  une  blessure  ponctuent  l'activité 
du  voyageur.  Au  Siam,  conformément  à  la  mission  qu'il  a 
reçue  de  Waldeck  Rousseau,  il  s'est  efforcé  de  débrouiller, 
au  mieux  des  intérêts  français,  un  écheveau  d'intrigues 
internationales  singulièrement  enchevêtrées.  Mais  c'est 
trois  ans  plus  tard  seulement,  en  1905,  que  ses  idées  seront 
comprises  et  ses  conseils  suivis.  Dans  l'intervalle,  un  coup 
de  nerfs  le  rend  au  boulevard;  l'époque  lui  parait,  suivant 
le  mot  d'un  de  ses  amis,  «  bien  peu  favorable  aux  grands 
coureurs  d'aventurées  ». 

D'être  enfermée  entre  la  Manche  et  la  Méditerranée, 
son  humeur  vagabonde  se  change  en  humeur  batailleuse 
et  le  Jette  dans  des  querelles  et  dans  des  duels  pour  passer 
le  temps.  Mais,  dès  190i,  la  hantise  des  expéditions  loin- 
taines le  reprend  :  durant  quatorze  mois,  il  parcourt  le  Sud 
marocain  et  le  mystérieux  massif  de  l  Atlas,  et  désormais 
l'Afrique  le  tient  tout  entier  :  la  Mauritanie,  le  Sénégal, 
le  Soudan,  le  Dahomey,  le  Congo  sont  successivement  ses 
terrains  d' exploration  ;  puis  c  est  un  raid  audacieux  au  cœur 
de  l'Afrique,  par  les  régions  du  Congo  les  plus  inaccessibles^ 
l'arrivée,  au  prix  de  mille  périls,  au  lac  Tanganika  ;  puis 
c'est  Madagascar,  les  Comores,  puis  encore  le  Maroc.  Et 
cette  infatigable  activité  ne  se  dépense  pas  seulement  en 
expéditions  aventureuses  ;  elle  s^exprime  aussi  en  quinze 
volumes,  en  carnets  de  notes,  en  articles  politiques,  en  vers 
improvisés  et  comme  semés  sur  sa  route;  tout  cela  écrit 
d'une  plume  alerte  et  qui  ne  s'arrête  pas,  tout  cela  plein 
de  visions  façonnées  sans  phrases  comme  à  la  pointe  sèche. 
Qu'il  évoque  tel  port  perdu  de  l'Océan  Indien,  telle  plaine 
aride  et  nue  de  la  Mauritanie,  ou  qu'il  évoque  le  Kaiser, 


Vni  PREFACE 

orgueilleux  et  meurtrier  au  milieu  d'un  carnage,  les  qua- 
lités maîtresses  d  Etienne  Hichet,  cest  la  vitalité^  la 
justesse  et  la  rapidité  du  coup  d'œil. 

Son  seizième  volume  nous  apporte  aujourd'hui  le  fruit 
de  ses  travaux  sur  la  région  comprise  entre  le  Sénégal  et 
V Atlas  :  une  description  complète  de  la  Mauritanie.  Les 
divers  aspects  des  paysages^  i enchevêtrement  des  races., 
V avenir  économique  de  ces  régions  qui  sont  loin  d' être  par- 
tout le  désert  stérile  qu'on  imagine.,  tous  ces  chapitres  sont 
traités  magistralement. 

La  France, pour  surmonter  la  crise  menaçante.,  a  besoin 
de  toutes  les  ressources  de  son  domaine  africain.  Il  faut 
qu'elle  puisse  se  su ffire  à  elle-même  et  exporter.  L'Afrique 
du  Nord  lui  apportera  ses  céréales,  ses  phosphates.,  ses 
minerais  de  fer;  la  ^Mauritanie  ses  troupeaux  d'élevage  qui 
peuvent  être  infiniment  développés. 

Que  ce  livre,  en  précisant  les  richesses  d'une  terre  mal 
connue,  contribue  à  l'œuvre  grandiose  de  demain. 

Paul  Painlevé. 


CHAPITRE    PREMIER 


L'OEUVRE    DES    EXPLORATEURS 


Les  voyageurs  européens  qui  se  sont  aventurés  dans  les 
régions  si  variées  de  la  Mauritanie  n'ont  pas  eu  jusqu'à 
ce  jour  la  bonne  fortune  d'attirer  Fattenlion  publique  au 
même  degré  que  ceux  qui  nous  ont  révélé  les  territoires, 
également  inconnus,  des  grands  lacs  africains. 

Cependant,  les  documents  recueillis  par  eux,  justifient 
la  persistance  avec  laquelle  la  science  a  poursuivi  l'étude 
des  manifestations  de  la  nature  et  de  l'évolution  humaine 
dans  ces  contrées.  Bien  que  la  civilisation  générale  n'ait 
rien  emprunté  aux  nomades  épars  dans  les  déserts  de  l'ouest 
africain,  l'Européen  peut  du  moins,  en  foulant  ce  sol  aride 
et  nu,  retrouver  la  trace  de  phénomènes  oubliés,  et  le  sou- 
venir presque  intact  d'une  vie  organique  disparue  ;  il  peut 
y  renouer  le  fil  de  l'histoire  du  Maroc  et  de  l'Afrique  occi- 
dentale, il  peut  également  y  découvrir  les  restes  de  races 
humaines  intéressantes  à  plus  d'un  titre. 

Premiers  rapports  des  Européens  fivec  la  Mauritanie .  — 
Le  premier  point  du  littoral  occupé  par  les  Européens  fut 
l'île  d'Arguin  (appelée  Agadir  par  les  Maures).  Elle  fut 
découverte,  en  1443,  par  le  Portugais  Nuno  Tristâo,  qui 
en  prit  possession  au  nom  de  son  roi.  Quelques  années 
plus  tard,  d'intrépides  pécheurs  portugais  commencèrent 
à  fréquenter  le  cap  Blanc  au  nord  de  la  baie  d'Arguin  el 
l'infant  don  Henri,  le  grand  initiateur  des  conquêtes  mari- 
times portugaises,  fit,  en  1448,  occuper  Tîle.  Sur  toute 
cette    côte,    Arguin  était  le   seul  point  où  les   Européens 

La  MAuniTAME.  * 


'1  LA    MAL'HITAMH 

pouvaient  s'abriter  contre  les  incursions  des  Maures  de 
rintérieur. 

Sept  ans  plus  tard,  le  Vénitien  Ca-del-Nosto  visitait 
Arguin  à  son  tour. 

Développant  leur  établissement,  les  Portugais  creusèrent 
une  citerne,  construisirent  un  fort,  achevé  en  1461,  conti- 
nuèrent la  pêche  et  entrèrent  en  relations  commerciales 
avec  les  Maures.  Ce  commerce  consistait  à  échanger  dçs 
chevaux  contre  l'or  et  les  esclaves  noirs  du  Soudan  qu'ils 
allaient  chercher  à  Iloden,  ville  maure,  située  à  six  jours 
de  marche  à  l'orient  du  cap  Blanc. 

Ces  entreprises,  cependant,  ne  donnèrent  point  de  résul- 
tats brillants  ;  la  décadence  en  était  même  complète  lors- 
qu'à la  fin  du  xvi"  siècle,  les  établissements  portugais  tom- 
bèrent aux  mains  des  Espagnols  qui  abandonnèrent  tous 
les  comptoirs. 

Les  Hollandais,  sans  coup  férir,  s'emparèrent  des  con- 
structions délaissées  (1638),  les  reconstruisirent,  creusèrent 
une  autre  citerne  et  élevèrent  une  citadelle  nouvelle,  beau- 
coup plus  importante  que  l'ancienne.  Bientôt  Arguin  devint 
le  centre  d'un  grand  commerce  d'esclaves  noirs  que  les 
tribus  maures  allaient  capturer  au  sud  du  Sénégal  pour  les 
revendre  aux  Portugais,  ainsi  que  de  gommes  qu'ils 
apportaient  des  forêts  de  l'intérieur,  et  que  la  Hollande 
employait  pour  ses  toiles  peintes,  le  tout  échangé  contre 
des  cotonnades,  des  peignes,  des  miroirs,  des  couteaux. 

Le  contrôleur  général  Dodun  dit,  dans  un  rapport  adressé 
à  l'ambassadeur  du  Roi  de  France  près  les  Etats  généraux 
des  Provinces  unies  : 

«  Tout  l'avantage,  même  le  seul,  que  les  Hollandais 
peuvent  tirer  du  fort  d'Arguin,  c'est  le  commerce  de  la 
gomme  qu'ils  peuvent  faire  sur  la  côte  la  plus  prochaine 
car,  à  l'égard  de  la  traite  des  nègres,  ils  conviennent  qu'ils 
ne  la  peuvent  faire  du  côté  de  ce  fort.  Cette  gomme  est 
absolument  nécessaire  aux  Hollandais  pour  l'impression 
des  toiles  peintes.  Ils  sont  les  seuls  qui  en  usent  :  c'est  de 
cette  seule  côte  qu'on  la  peut  tirer,  et  deux  vaisseaux  de 


l'œuvrk  dp:s  explorateurs  3 

raisonnable  grandeur,  ou  même  un  gi'os  vaisseau  peuvent 
à  peu  près  trafiquer  toute  la  gomme  nécessaire  pour  la  con- 
sommation d'une  année  en  Hollande.  » 

Tentés  par  l'importance  qu'avait  prise  Arguin,  les  Anglais 
s'en  emparèrent  en  1665.  Vaincus  l'année  suivante  par 
l'amiral  Ruyter,  ils  durent  rendre  l'île  à  ses  maîtres  hol- 
landais, qui,  très  aimés  des  tribus  maures,  reprirent  de 
nouveau  leur  trafic  avec  elles,  trafic  qui  atteignit  bientôt  un 
tel  développement  que  le  commerce  de  notre  colonie  du 
Sénégal  en  fut  notablement  diminué. 

Pendant  la  guerre  de  Louis  XIV  avec  la  Hollande,  cinq 
vaisseaux  français  vinrent  croiser  devant  la  baie  d' Arguin  ; 
à  la  suite  d'un  vigoureux  assaut,  la  forteresse  capitula,  et 
l'île  fut  évacuée. 

Le  traité  de  Nimègue  (1678)  nous  confirma  cette  posses- 
sion et  quelques  années  plus  tard,  Louis  XIV  concédait  à 
la  Compagnie  française  des  Indes  et  du  Sénégal,  la  côte 
d'Afrique  entre  Sierra-Leone  et  le  cap  Blanc. 

Mais  si  les  Français  s'étaient  emparés  d'Arguin,  c'était 
seulement  pour  en  ruiner  le  commerce  afin  de  relever  celui 
de  Saint-Louis  du  Sénégal.  Bientôt,  les  caravanes  qui 
venaient  de  l'intérieur,  au  lieu  de  se  diriger  sur  Argfuin, 
reprirent  vers  le  nord  le  chemin  du  Tafilalet  et  du  Noun  ; 
tout  commerce  disparut,  et  la  garnison,  inutile,  fut  retirée 
du  fort. 

Au  moment  de  la  guerre  qui  suivit  la  Ligue  ct'iVugs- 
bourg,  les  Hollandais  reparurent  avec  quelques  vaisseaux 
et,  aidés  des  Maures,  reprirent  1  île  dix  ans  après  l'avoir 
évacuée.  Ils  remirent  en  état  la  citadelle  et  les  comptoirs, 
recommencèrent  leur  trafic  qui  amena  à  deux  pas  de  sa 
ruine  la  Compagnie  du  Sénégal. 

Dans  les  dernières  années  du  xvii''  siècle,  un  nouveau 
gouverneur,  doué  d'une  grande  énergie,  entreprit  de  la 
relever.  Il  se  mit  en  rapport  avec  les  tribus  de  l'intérieur, 
pour  les  décider  à  ne  plus  commercer  avec  les  Hollandais, 
alla  deux  fois  en  France  pour  convaincre  le  roi  de  reprendre 
l'île  d'Arguin,  afin  d'en  chasser  les  Hollandais  et  des  vais- 
seaux français  vinrent  s'en  emparer. 


LA    MAIJHIÏAM1-: 


Mais  les  Hollandais,  ne  voulant  pas  renoncer  à  leur 
fructueux  trafic,  allèrent  s'installer  sur  la  côte,  à  quelque 
distance,  en  un  point  appelé  Marsa  par  les  Maures  et  qu'on 
nomma  Portendik,  dans  une  petite  baie  protégée  de  bancs 
de  sable  et  constituant  la  seule  place  possible  pour  établir 
un  port  sur  toute  la  côte.  Ils  y  bâtirent  un  fort  en  bois  et, 
l'année  suivante,  l'ancien  gouverneur  d'Arguin  allait  de  là 
reprendre  l'île. 

Des  vaisseaux  de  France  ramenés  par  l'opiniâtre  Brué, 
revinrent  croiser  devant  les  deux  comptoirs.  Portendik  se 
rendit,  mais  abandonné  presque  aussitôt  par  un  gouver- 
neur incapable  qui  s'embarqua  avec  la  garnison,  après  avoir 
démoli  le  fort,  il  ne  tarda  pas  à  y  voir  revenir  les  Hollan- 
dais qui  remirent  tout  en  état  afin  de  pouvoir  continuer  à 
concurrencer  le  commerce  des  gommes  dont  notre  colonie 
du  Sénégal  détenait  à  peu  près  le  monopole. 

L'obstination  de  Brué  amena  l'année  suivante  une  expé- 
dition nouvelle  où  M.  de  Salverl  s'empara  d'Arguin  et  de 
Portendik,  que  le  traité  de  La  Haye  nous  concéda  définiti- 
vement en  1727.  Mais,  sous  les  successeurs  de  Brué,  la 
Compagnie  porta  de  nouveau  tout  le  commerce  sur  Saint- 
Louis,  et  le  fort  d'Arguin,  abandonné,  fut  rasé. 

Lorsque,  pendant  la  guerre  de  Sept  ans,  les  Anglais 
s'emparèrent  de  Saint-Louis,  Arguin  et  Portendik  tom- 
bèrent aussi  entre  leurs  mains.  Le  traité  de  Versailles  nous 
rendit  l'île.  Il  n'en  fut  pas  de  même  de  Portendik  qui, 
demeuré  aux  mains  des  Anglais,  devint  le  centre  d'un  com- 
merce de  gommes  si  important  que,  pour  éviter  la  ruine 
complète  de  Saint-Louis,  nous  fûmes  obligés  de  leur 
racheter  le  monopole  de  ce  produit  par  le  don  de  notre 
factorerie  d'Albreda,  sur  la  Gambie. 

Pendant  la  Révolution,  les  Anglais  reprirent  lîle  ;  les 
traités  de  1817  nous  la  rendirent  sans  qu'aucune  amélio- 
ration fût  survenue  pour  elle  au  milieu  de  ces  fortunes 
diverses.  Un  an  auparavant,  la  frégate  la  Méduse  avait  fait 
naufrage  en  face  du  banc  d'Arguin,  et  la  renommée 
sinistre  qui  s'ensuivit  devait  pour  longtemps  éloigner  les 
navigateurs  de  cette  côte,  inhospitalière. 


L  ŒUVRE    DES    EXPLORATEURS  O 

Les  traités  de  Paris  nous  restituaient  aussi  Porlendik, 
complètement  ruiné  et  devenu  tout  à  fait  nul  au  point  de 
vue  commercial.  Rien  n'en  subsiste  plus  aujourd'hui  ;  mais 
à  quelque  distance  de  son  ancien  emplacement,  le  gouver- 
neur général  de  l'Afrique  occidentale  a  fait  élever,  en  1903, 
le  poste  militaire  de  Nouakchott. 

Le  dix-neuvième  siècle.  —  En  1859,  le  général  Fai- 
dherbe,  étant  gouverneur  du  Sénégal,  songea  à  rétablir  la 
fortune  d'Arguin.  Il  chargea  le  lieutenant  Aube  et  le  capi- 
taine du  génie  Fulcrand,  d'aller  étudier  Tîle,  ainsi  que  la 
baie  toute  proche  du  Lévrier.  Leur  conclusion  fut  qu'il 
fallait  renoncer  à  l'idée  de  restaurer  Arguin,  dont  l'accès 
devenait  de  plus  en  plus  difficile,  même  aux  vaisseaux  de 
moyen  tonnage,  et  créer  plutôt  des  installations  nouvelles 
au  Cap  Blanc.  Aucune  suite  pratique  ne  fut  donnée  à  cette 
mission. 

En  1869,  dans  ces  mêmes  baies,  mission  hydrographique 
des  lieutenants  de  vaisseau  Blanc  et  Clément  que  suivent, 
toujours  dans  le  but  de  déterminer  le  point  favorable  pour 
l'emplacement  d'un  établissement  nouveau  sur  la  côte,  au 
nord  de  Saint-Louis,  la  mission  Aubert  en  1885,  la  mis- 
sion Raffenel  en  1886,  la  mission  Bucharden  en  1894,  la 
mission  de  Francq  en  1896  et  Famin  en  1900,  —  sans  par- 
ler de  l'essai  malheureux  de  la  société  marseillaise  «  la 
Marée  des  deux  Mondes  »  qui,  en  1877,  fondait  à  Arguin 
des  établissements  pour  le  transport  en  Europe  du  poisson 
frigorifié. 

Après  ces  multiples  examens,  il  faut  admettre  que  ce 
point  a  perdu  toute  son  ancienne  importance,  due  surtout 
au  commerce  des  noirs  et  à  celui  de  la  gomme,  dont  l'un 
est  aujourd'hui  bien  diminué  et  l'autre  supprimé,  et  recon- 
naître que,  sur  cette  côte,  la  place  d'avenir,  tant  au  point 
de  vue  de  la  navigation  qu'au  point  de  vue  de  Finstallation 
à  terre  est,  sans  doute,  la  baie  du  Lévrier  et  le  cap  Blanc, 

Mais,  dans  tout  ce  qui  précède,  il  ne  s'agit  que  d'inté- 
rêts et  d^entreprises  commerciales  sur  la  côte.  Jusqu'au 
premier  tiers  du  xix^  siècle,  nul  Européen  n'avait  cherché, 


6  LA    MAURITANIE 

dans  un  bul  de  curiosité  scienLifique  et  d'exploration,  à 
pénétrer  dans  les  terres  arides,  peuplées  de  tribus  hostiles, 
qui  se  déroulent  à  l'est  de  cette  côte. 

Le  premier,  peut-être,  qui  foula  ce  sol  inexploré  de  la 
Maurilanie  intérieure,  est  un  marin  des  Sables-d'Olonne, 
appelé  Paul  Imbert  qui,  naufragé,  fut  capturé  par  les 
Maures  et  emmené  par  eux  jusqu'à  Tombouctou  ;  mais  il 
mourut  au  Maroc,  en  esclavage,  et  n'a  pu  laisser  la  moindre 
relation  de  son  séjour  forcé  en  Afrique. 

En  1816,  les  naufragés  de  la  Méduse  durent  regagner  à 
pied  le  Sénégal  et,  après  plusieurs  semaines  de  marche  le 
long  de  la  côte,  sons  le  soleil  brûlant,  en  butte  à  la  faim, 
à  la  soif  et  aux  brutalités  des  Maures,  ils  arrivèrent  enfin  à 
Saint-Louis.  L'un  d'entre  eux,  un  Saxon  nommé  Kummer, 
s'était  écarté  dans  le  désert  pour  y  faire  des  recherches 
entomologiques  ;  les  Maures  se  saisirent  de  lui,  le  gardèrent 
quelque  temps  en  captivité  et,  finalement,  le  ramenèrent 
près  des  autres  à  Saint-Louis.  Il  rapportait  diverses  notes 
sur  les  peuplades  parmi  lesquelles  il  avait  vécu,  mais  peu 
de  chose  sur  le  pays  lui-même. 

En  1814,  René  Gaillié,  de  Mauzé,  près  Niort,  orphelin 
et  sans  amis,  s'embarquait  à  quinze  ans  pour  le  Sénégal  ; 
sous  prétexte  de  négoce,  il  séjourna  longtemps  chez  les 
tribus  Trarza  et  y  apprit  la  langue,  les  mœurs,  les  cou- 
tumes du  pays  ;  après  dix  ans  d'obstacles  et  d'efforts,  il 
réussit  à  pénétrer  dans  l'intérieur  de  l'Afrique  jusqu'à 
Djenné  et  jusqu'à  l'inaccessible  Tombouctou  (1828)  d'où  il 
revint,  à  pied,  jusqu'à  Tanger.  Là,  il  fut  reçu  par  notre 
consul  Delaporte,  arabisant  distingué,  qui  lui  fît  l'accueil 
enthousiaste  qu'il  méritait.  A  son  retour  en  France,  la 
Société  de  géographie  lui  décerna  un  prix  de  10.000  francs 
et  le  gouvernement  de  Louis-Philippe  une  somme  de 
3.000  francs.  Le  directeur  des  colonies,  Saint-Hilaire, 
écouta  avec  le  plus  vif  intérêt  les  renseignements  rapportés 
par  lui  sur  l'intérieur  de  l'Afrique  et  les  moyens  de  déve- 
lopper notre  colonie  du  Sénégal.  Il  fut  même  nommé  rési- 
dent de  France  au  Niger,  où  il  rêvait  d'étudier  les  mines  du 


r 


L  t)i:UVHK    DES    EXHLOKATKURS  7 

Bouré  et  les  ressources  de  ce  pays  si  important,  au  point 
de  vue  de  nos  possessions.  Il  mourut  sans  avoir  pu  s'y 
rendre,  emporté  par  les  suites  d'une  maladie  contractée  en 
Afrique,  A  son  retour,  il  avait  publié  le  récit  de  son  voyage. 

Rappelons  que  le  1^''  février  1883,  le  colonel  Borgnis- 
Desbordes  planta  le  drapeau  tricolore  sur  ce  village  de 
Bamako,  dont  Caillié  avait  décrit  l'importance  et  qui  est 
aujourd'hui  le  chef-lieu  de  notre  colonie  Haut-Sénégal- 
Niger. 

En  octobre  1843,  le  colonel  Caille  fit  une  courte  explora- 
tion du  pays  Trarza,  au  nord  du  Sénégal,  et  écrivit  une 
relation  assez  brève  des  mœurs  des  peuplades  qu'il  avait 
observées. 

En  1849,  le  département  de  la  marine  et  des  colonies 
donna  mission  à  Louis  Panel,  indigène  sénégalais,  d'aller 
explorer  le  pays,  de  SainL-Louis  jusqu'à  Alger,  par  la 
région  saharienne.  Avec  une  caravane,  il  partit  de  Saint- 
Louis  au  début  de  l'année  1850,  se  donnant  comme  un 
chrétien  converti  à  l'islamisme.  Bientôt  reconnu  par  le 
chef  d'un  village,  il  réussit  pourtant  à  convaincre  ses 
compagnons  qui  voulurent  bien  le  garder  avec  eux. 

La  caravane  longeait  le  littoral  océanique  jusque  vers 
Portendick,  franchissait  avec  beaucoup  de  difticuUé  la  mon- 
tagne de  Sakhfa  au  sud  de  l'Adrar,  atleignait  Iridji,  Makhert 
el  enfin  le  village  de  Chinguetti,  entouré  de  champs,  de 
céréales  et  de  bouquets  de  dattiers,  peuplé  de  trois  cents 
habitants,  aux  environs  riches  en  bestiaux,  et  où  le  com- 
merce des  échanges  est  très  développé.  Là,  Panet  subit  de 
la  part  de  la  population  beaucoup  d'outrages  et  de  mauvais 
traitements.  Une  tribu  de  Laroûm  le  recueillit,  le  soigna, 
le  guérit  et  le  mena  dans  le  Noun,  à  Aouguelmin,  auprès 
du  cheikh  Beyrouk.  Celui-ci  s'aperçut  vite  qu'il  avait 
devant  lui  un  infidèle.  Cependant,  il  le  protégea  contre  le 
fanatisme  des  habitants.  Après  trois  jours  de  marche,  Pla- 
net  arrivait  enlin  dAouguelmin  à  Mogador,  où  M.  Flory, 
consul  de  France,  le  reçut;  après  quoi,  il  s'embarqua  pour 
Marseille.    Il  rapportait  des  renseignements  nouveaux  et 


LA     MAIRITAME 


intéressants,  quoiqu'en  somme  assez  secondaires,  sur  la 
production  de  la  région  située  au-dessus  du  Sénégal  et  celle 
de  TAdrar. 

Le  rabbin  Mardochée,  célèbre  par  son  voyage  à  travers 
le  Maroc,  allant  à  ïombouctou,  visita  la  partie  nord  du 
Sahara  occidental  en  passant  par  Tindouf,  Toudejine  Ouân 
et  El-Araouân  (d859). 

Les  grandes  explorations  modernes.  —  Avec  le  capitaine 
d'état-major  Vincent,  officier  d'ordonnance  du  général  Fai- 
dherbe,  gouverneur  du  Sénégal,  nous  arrivons  à  un  remar- 
quable explorateur  de  la  côte  mauritanienne  (mars-juin 
1860). 

Accompagné  d'un  interprète  noir,  le  capitaine  Vincent  se 
rendit  d'abord  chez  le  cheikh  des  ïrarza  qui  avait  pris 
avec  le  gouverneur  l'engagement  de  le  protéger.  Ensuite, 
il  traversa  la  forêt  des  gommiers  de  llguidi,  le  Tahar,  la 
ville  de  Tiourourt,  Portendick,  puis  le  Tarad,  l'Agneitir, 
et,  après  avoir  longé  la  baie  de  Saint-Jean,  inclina  au  nord- 
est,  vers  la  région  appelée  le  ïiris,  vaste  plateau  granitique 
qui  longe  l'Océan. 

Le  cheikh  des  Oulad-Delim,  croyant  que  le  capitaine 
apporte  avec  lui  de  riches  présents,  l'accueille  bien  de 
prime  abord,  puis,  voyant  qu'il  n'en  est  pas  ainsi,  il  le 
livre  aux  insultes  de  son  campement.  Avec  des  guides 
Oulad-Delim,  Vincent  continue  sa  route  à  l'est,  vers 
l'Adrar.  Pillé  par  ses  guides,  demi-mort  de  fatigue  et  de 
soif,  il  parvient  chez  le  cheikh  des  Yaya-ben-Othman. 
Celui-ci  se  répand  en  promesses,  conduit  l'explorateur  en 
vue  des  villages  de  Ghinguetti  et  d'Atar,  mais  en  lui  défen- 
dant d'y  pénétrer  et,  en  le  congédiant,  lui  donne  pour  toute 
suite  un  marabout. 

Franchissant  le  col  de  Jaul,  Vincent  sort  de  l'Adrar, 
passe  dans  l'Inchiri  en  courant  le  risque  d'être  repris  par 
les  Oulad-Delim,  rentre  à  Tivourvourt  le  9  juin  et,  une 
semaine  après,  à  N'Diago,  ayant  fait  deux  mille  kilomètres 
en  quatorze  semaines. 

L'apport  de  ce  rapide  et  périlleux  voyage  fut  un  certain 


L  (FX'VRE    DES    EXPLORATEURS 


nombre  de  renseignements  géologiques  et  géographiques, 
malheureusement  assez  succincts,  et  des  aperçus  favorables 
sur  la  réorganisation  d'un  établissement  commercial  à 
Àrguin  en  vue  du  trafic  de  la  laine,  de  la  cire,  des  plumes 
d'autruche,  de  l'ivoire  et  de  l'or  avec  les  tribus  des  régions 
du  nord  du  Tiris  et  du  sud  du  Maroc. 

Un  indigène  sénégalais  qui  avait  fait  partie  de  la  suite 
de  Vincent,  Bou-el-Mogdad,  sollicita  du  général  Faidherbe 
l'autorisation  de  faire  un  nouveau  voyage  du  Sénégal  au 
Maroc  afin  de  compléter  le  précédent.  En  décembre  de  la 
même  année  il  partit  avec  des  Maures  de  la  tribu  des  Aït- 
Yacoub,  venus  à  Saint-Louis  pour  y  faire  l'échange  des 
dattes.  La  caravane  passa  par  N'Diago,  Aoutil,  Léguèchi- 
chi,  Djioua  (Petit-PorLendik)  et,  laissant  l'Adrar  à  droite, 
la  caravane  s'en  alla,  à  travers  les  sables  de  l'Akchar, 
dans  le  Tiris,  où  elle  échappa  heureusement  aux  Oulad- 
Delim. 

Le  cheikh  des  El-Hadj-el-Moktar  retint  longtemps  Bou- 
el-Mogdad.  Celui-ci  parvint  cependant  à  reprendre  sa  route. 
Poursuivant  son  chemin  parallèlement  à  la  côte,  à  travers 
la  contrée  aride,  laissant  à  gauche  la  colonie  espagnole  de 
Rio  de  Oro  et  à  droite  la  sebkha  d'Idjil,  la  caravane  tra- 
versa la  Séguiet-el-Hamra,  l'oued  Dràa,  l'oued  Noun,  l'oued 
Sous,  Agadir,  et  termina  enfin  sa  course  à  Mogador,  d'où 
Bou-el-Mogdad,  en  passant  par  Tanger,  s'en  alla  à  Alger, 
puis  à  Paris.  L'année  suivante,  il  fit  le  pèlerinage  de  la 
Mecque  et  revint  dans  son  pays. 

Dans  les  dernières  années  du  dix-neuvième  on  commence 
à  comprendre,  en  France,  tout  le  parti  que  l'on  peut  tirer  des 
conquêtes  coloniales  et  l'on  professe,  tout  à  coup,  un  grand 
enthousiasme  patriotique  et  scientifique  pour  les  voyages 
de  découvertes.  En  1880,  Paul  Soleillet  ol)tient  du  mini- 
stère des  Travaux  publics  une  mission  d'exploration  du 
Sénégal  à  Alger  en  vue  d'un  projet  de  chemin  de  fer  trans- 
saharien. Parti  de  N'Diago  en  février  1880,  son  plan  était 
d  aller  dans  l'Adrar,  le  Tichit,  Walata,  de  passer  l'été  à 
Tombouctou  et  de   regagner  ensuite  Alger  par   In-Salah. 


10  LA    MAURITANIE 

Mais  à  Akhmeyou,  à  deux  jours  de  marche  avant  Atar,  un 
parli  d'Oulad-Delim  l'allaqua  et  le  pilla  complètement.  Il 
ne  dut  la  liberté  qu'à  Finlervention  du  cheikh  Saad  Bou  et 
dut  rentrer  à  Saint-Louis. 

A  son  retour  à  Paris,  on  lui  confia  une  mission  nou- 
velle. Il  s'embarqua  pour  Saint-Louis,  séjourna  trois 
semaines  en  pays  ïrarza  et  fut  encore  forcé  de  revenir  sur 
ses  pas.  Avec  une  patience  obstinée,  quatre  fois  il  alla  à 
Saint-Louis  chez  les  Maures  et  du  pays  Maure  à  Sainl-Louis 
sans  pouvoir  réussir  dans  ses  entreprises  sahariennes  jus- 
qu'au jour  où  il  fut  rappelé  en  France.  Il  avait  cependant 
réuni  d'intéressants  documents  sur  la  contrée  et  ses  habi- 
tants. 

Mentionnons,  en  passant,  le  docteur  Oscar  Lenz  qui,  la 
même  année,  étant  parti  de  Tanger,  s'en  allait  par  Fez, 
Rabat,  Marrakech,  l'oued  Sous,  l'oued  Drâa,  à  Tindouf, 
Toudeynie,  Ouân  et  El  Araouân,  jusqu'à  Tombouctou 
(itinéraire  précédemment  suivi  par  le  rabbin  Mardochée)  et 
retournait  de  là  par  Nioro  et  Médine,  jusqu'aux  rives  du 
Sénégal,  pour  redescendre  ensuite  le  fleuve  jusqu'à  Saint- 
Louis. 

Saluons  en  Camille  Douls  un  des  plus  intrépides  explo- 
rateurs de  la  Mauritanie  (1887).  S'étant  fait  débarquer  sur 
la  côte,  au  hasard,  auprès  du  cap  Garnet,  il  se  donna  chez 
les  tribus  voisines  pour  un  trafiquant  musulman  appelé 
Abd-el-Malek.  Aussitôt  reconnu  pour  un  chrétien,  il  est 
pillé,  frappé,  chargé  de  chaînes  par  les  Oulad-Delim  et 
enterré  dans  le  sable  jusqu'au  cou  sous  le  soleil  brûlant. 
Haletant,  près  d'expirer,  l'idée  lui  vient  de  balbutier  un 
verset  du  Coran  ;  aussitôt  les  Oulad-Delim,  convaincus 
qu'ils  ont  entre  les  mains  un  vrai  croyant  et  saisis  de 
remords,  le  déterrent,  l'emportent  sous  une  tente  et  lui 
prodiguent  leurs  soins.  Trois  chérifs  vénérés,  consultés 
successivement,  le  reconnaissent  pour  un  bon  musulman. 

Avec  le  campement  des  Oulad-Delim  chez  lequel  il  se 
trouve,  il  est  emmené  dans  la  direction  de  l'Est,  vers  l'Iguidi  ; 
ensuite,  se  dirigeant  vers   le   Nord,  la  tribu   revient  vers 


l'œuvre  des  explorateurs  H 

la  côte  qu'elle  rejoint  à  quelque  distance  du  cap  Bajador 
pour  la  longer,  en  remontant  toujours,  jusqu'au  cap  Juby. 
La  tribu  repart  ensuite  vers  TEst,  suivant  presque  parallè- 
lement la  Seguiet-el-Hamra  jusqu'à  Tindouf;  de  là  elle 
retourne  au  cap  Juby,  puis  longeant  l'oued  Noun,  elle  arrive, 
finalement,  dans  le  sud  du  Maroc. 

Pendant  ces  pérégrinations,  Douls  se  trouva  naturelle- 
ment mêlé  à  tous  les  épisodes  de  la  vie  des  nomades,  à 
toutes  les  scènes  de  leur  existence  ;  il  put  les  observer  d'aussi 
près  qu'un  des  leurs.  Même  il  s'était  fiancé  à  une  jeune  fille 
de  la  tribu  qui  l'avait  secouru  au  moment  de  ses  premières 
épreuves.  Il  obtint  ainsi  l'autorisation  de  s'en  aller  dans 
son  pays  pour  y  chercher  la  dot. 

Il  remonta  dans  le  sud  du  Maroc.  Mais,  en  arrivant  à 
Marrakech,  il  fut  reconnu  pour  un  nasrani  (chrétien)  et 
emprisonné  ;  le  consul  anglais  le  fit  élargir  et  conduire  à 
Mogador  et,  de  là,  notre  consul  le  rapatria  par  Saffi  et 
Mazagan. 

Cette  dangereuse  expédition  lui  avait  permis  d'amasser 
un  nombre  remarquable  de  documents  sur  la  vie  de  tribu 
chez  les  Maures,  mais  peu  de  renseignements  scientifiques. 
Il  n'avait,  d'ailleurs,  pas  parcouru  la  région  sud  de  la  Mau- 
ritanie. 

Aussi,  dès  son  retour  en  France,  il  forma  le  projet  d'un 
nouveau  voyage  où,  traversant  tout  le  Maroc  sous  le  cos- 
tume musulman,  il  irait  jusqu'à  Tombouctou  pour  revenir 
ensuite  par  le  Sénégal. 

Parti  de  Marseille  en  juillet  1888,  il  débarqua  à  Tanger, 
accomplit  le  pèlerinage  de  La  Mecque,  et,  de  retour  à  Tan- 
ger, commença  à  descendre  vers  le  Sud  par  le  Talifalet  et 
l'oasis  du  Touat.  A  moitié  route,  entre  Akabli  et  Tombouc- 
tou, ses  guides  l'élranglèrent,  tandis  qu'il  dormait,  auprès 
du  puits  de  Hilighen.  Il  avait  vingt-cinq  ans. 

Vers  la  même  époque,  Charles  Soller,  chargé  d'une  mis- 
sion du  gouvernement  français  au  Maroc  et  sur  la  côle 
mauritanienne,  explora  la  région  du  cap  Juby  jusqu'au  cap 
Mirik,  traversa  ^'ictoria-Port,  la  colonie  anglaise   du   cap 


12  LA    MAI  un  AME 

Juby,  Villa  Gisneros,  la  colonie  espagnole  riveraine  du 
Rio  de  Oro,  puis  le  cap  Blanc,  la  baie  du  Lévrier,  la  baie  et 
Tîle  d'Arguin  et  ses  voisines,  Tidre  et  Kiji,  en  étudiant  ce 
point  spécialement  sous  le  rapport  du  commerce  qu'on 
pourrait  y  établir,  afin  d'attirer  vers  cette  possession  fran- 
çaise les  caravanes  du  Soudan,  qui,  de  Tombouctou  et  de 
l'Adrar,  s'en  vont  dans  le  Maroc  méridional  et  vers  le  Rio 
de  Oro. 

Léon  Fabert,  chargé  ensuite  par  le  gouverneur  du  Séné- 
gal, M.  de  Lamothe,  d'étudier  le  pays  Trarza,  parcourut 
cette  région  et  le  Sahara  occidental  en  1891.  En  1894, 
après  un  nouveau  séjour  de  six  mois  chez  les  tribus 
nomades,  il  tomba  malade  à  Touizit,  chez  le  cheikh  Saad 
Bou,  son  ami  et  son  protecteur,  frère  du  cheikh  Baba,  qui 
avait  sauvé  Paul  Soleillet  lors  de  sa  captivité  chez  les 
Oulad-Delim,  et  fut  obligé  de  s'arrêter  momentanément. 
Mais  il  ne  tarda  pas  à  reprendre  ses  travaux. 

Cinq  fois,  il  parcourut  le  pays  Trarza,  étudia  à  fond 
les  salines  et  les  dunes  de  l'Aftout,  découvrit  dans  la  plaine 
d'Inchiri  une  chaîne  de  dunes  encore  non  signalée,  observa 
les  mœurs  des  peuples  de  la  contrée  et  démontra  la  néces- 
sité pour  la  France  de  s'installer  sérieusement  sur  cette 
côte,  afm  de  lutter  contre  les  établissements  espagnols  du 
Rio  de  Oro  et  les  établissements  anglais  du  cap  Juby. 

Mais  Léon  Fabert  éprouva  cruellement  l'indifférence 
qui.  chez  nous,  s'attache  trop  souvent  aux  hardis  pionniers 
qui  servent  la  France  aux  rives  lointaines.  Revenu  à  Paris, 
épuisé  par  la  fièvre,  dénué  de  ressources,  il  dut,  pour  sou- 
tenir les  siens,  s'engager  au  service  de  l'agence  Havas, 
pour  un  voyage  à  Madagascar.  Ces  fatigues  nouvelles  l'ache- 
vèrent ;  ramené  de  force  par  la  maladie,  il  mourut  à  Mar- 
seille en  janvier  1896. 

Au  moment  où  Fabert  parcourait  le  Trarza,  le  ministère 
des  Colonies  confiait  à  Gaston  Donnet  la  mission  de  recon- 
naître l'Adrar,  en  passant  à  travers  le  pays  Trarza  et  les  ter- 
ritoires des  Oulad-Bou-Sba  et  des  Oulad-Delim.  de  séjour- 
ner à  Rio  de  Oro,  puis  de  s'en  aller  de  là  au  Nord-Est  jus- 


l'œuvre  1)i:s  i:xploratp:urs  13 

qu'à  Tindouf  et  de  là  au  cap  Juby.  Ce  programme  était 
intéressant.  Malheureusement,  il  ne  fut  pas  rempli  et  la 
relation  de  Donnet  est  presque  aussi  inexacte  que  les  pre- 
miers rapports  de  l'ichtyologue  Gruvel  dont  nous  parle- 
rons plus  loin. 

La  mission  organisée  en  1900  pour  l'étude  de  la  Mauri- 
tanie par  Blanchet,  chargé  des  études  géographiques  et 
Dereims  des  études  géologiques,  mérite,  par  contre,  une 
certaine  attention.  Elle  se  proposait  d'étudier  la  sebkha 
(saline)  d'Idjil  et  les  dépressions  environnantes  ainsi  que 
tout  l'Adrar  Tmar,  pour  y  chercher  les  nitrates  signalés  par 
les  précédents  explorateurs.  Le  haut  intérêt  économique  de 
cette  entreprise  avait  décidé  plusieurs  banques  importantes 
à  se  charger  des  frais  de  l'expédition. 

La  mission  Blanchet,  partie  de  Saint-Louis  en  mars  1901, 
suivit  d'abord  le  long  du  littoral  la  ligne  des  puits  de  l'Af- 
tout,  en  remontant  au  nord  vers  Bilaouak,  à  travers  une 
région  de  salines  nombreuses,  déjà  exploitées  par  les  indi- 
gènes pour  leurs  besoins  particuliers. 

Après  Bilaouak,  la  mission  tourna  à  l'Est,  vers  la  dépres- 
sion de  Timardine,  où  elle  étudia  les  dépôts  de  soufre 
provenant  de  la  décomposition  des  gypses,  très  abondants 
en  ces  parages,  puis,  toujours  à  l'Est,  en  traversant  des 
dunes  basses  vers  Touisikt  où  habite  le  fameux  marabout 
Saad-Bou,  et,  plus  loin  encore,  à  l'orient  toujours,  à  tra- 
vers une  vaste  plaine  basse  et  pierreuse,  jusqu'aux  collines 
de  calcaire  noir  qu'on  appelle  la  muraille  de  l'Adrar,  étu- 
diant sommairement  la  constitution  géologique  de  ces 
régions  qui  se  prolongent  en  plateau  vers  Chinguetti  à 
l'Est,  vers  Bakel  au  Sud  et  la  sebkha  d'Idji  au  Nord. 

Arrivée  à  Atar,  la  mission  reçut  un  bon  accueil  de  l'émir 
Mokhtar  Ould-Aïda  ;  mais  l'autorité  de  ce  chef  était  con- 
testée. Habilement  exploité  par  ses  ennemis,  le  fanatisme 
de  la  population  fit  violemment  explosion  :  le  convoi  fut 
pillé,  les  documents  confisqués  et  détruits;  la  plupart  des 
tirailleurs  lâchement  abandonnés  par  le  lieutenant  Jouinot- 
Gambetta,  qui  suivit  Blanchet  chez  l'émir,  furent  massacrés 


14  LA    MAL  KIT  AME 

et  ceux  qui  restaient  purent  s'échapper  et  gagner  Saint- 
Louis.  Les  trois  voyageurs  qui  composaient  la  mission, 
enfermés  dans  des  cages,  demeurèrent  en  captivité  pendant 
plus  de  deux  mois  et  demi.  Le  grand  marabout  Saad  Bou. 
vénéré  dans  tout  FAdrar,  leur  fît  rendre  la  liberté.  Mais 
la  mission  n'avait  pu  remplir  son  but,  puisqu'Atar,  où  elle 
fut  ainsi  brusquement  arrêtée,  se  trouve  à  2.o0  kilomètres 
en  deçà  de  la  sebkha  didjil,  dont  elle  devait  étudier  les 
nitrates. 

L'œuvre  de  (^oppolani.  —  Nous  arrivons  maintenant  au 
véritable  initiateur,  à  celui  qui  fut  en  réalité  le  créateur 
de  la  Mauritanie  française. 

En  1898,  le  général  de  Trentinian,  gouverneur  du  Sou- 
dan, homme  remarquable  aujourd'hui  trop  oublié,  qui  com- 
prit avant  tout  la  possibilité  de  mettre  le  Soudan  en  valeur 
par  les  cultures  de  coton  et  les  exploitations  minières,  se 
rendit  compte  de  l'importance  qu'il  y  aurait  pour  nous, 
pour  la  sécurité  de  notre  colonie  du  Sénégal,  à  savoir  ce 
qui  se  passait  dans  les  milieux  musulmans,  d'y  nouer  des 
intelligences  afm  de  relever  notre  prestige  fort  amoindri 
dans  l'esprit  des  indigènes  par  ce  fait  que  nous  avions  con- 
senti à  payer  aux  chefs  des  tribus  riveraines  du  Sénégal 
certaines  sommes  appelées  coutumes,  afin  d'obtenir  leur 
garantie  pour  la  sécurité  de  nos  territoires  et  de  notre 
navigation  sur  le  fleuve.  Ils  observaient  fort  mal  la  con- 
vention, se  bornant  à  toucher  l'argent  qui.  dans  l'esprit 
simpliste  des  indigènes,  prenait  ainsi  un  air  de  tribut  payé 
par  les  roumis  aux  vrais  croyants. 

Pour  l'œuvre  de  conquête  morale  qu'il  se  proposait,  le 
général  de  Trentinian  demanda  au  gouverneur  général  de 
l'Algérie  de  lui  envoyer  un  homme  sûr,  parlant  Tarabe  et 
très  au  courant  des  mœurs  maraboutiques.  On  lui  désigna 
Xavier  Coppolani,  un  Corse,  jeune  encore,  alors  adminis- 
trateur de  commune  mixte  en  Alfjérie,  mais  dont  la  haute 
valeur  dépassait  de  beaucoup  cet  emploi.  Déjà  connu  par 
une  mission  au  Soudan,  il  venait  de  publier  un  savant 
ouvrage  sur  les  confréries  musulmanes  (1898). 


l'œuvre  des  explorateurs  15 

Dès  la  fin  de  l'année,  Goppolani  se  mit  à  l'œuvre.  Sans 
escorte,  il  parcourut  les  tribus  maures  de  la  rive  droite  du 
Sénégal,  sachant  se  faire  bien  accueillir  partout,  se  liant 
d'amitié  avec  les  chefs  renommés  jusque  là  comme  les  plus 
hostiles  à  la  France,  gagnant  la  confiance  des  plus  fanatiques 
grâce  à  sa  profonde  connaissance  de  l'arabe  et  des  choses 
musulmanes. 

Il  revint  avec  cette  conviction  que  nous  pouvions,  par  la 
seule  puissance  morale,  conquérir  ces  peuplades  réfrac- 
taires  à  retrancher,  et  mettre  un  terme  à  la  fâcheuse  situa- 
lion  créée  par  nous  du  fait  de  ces  subventions  humiliantes 
et  inutiles,  chose  d'autant  plus  désirable  qu'une  expédition 
militaire  serait  mal  vue  en  France  et  présenterait,  d'ail- 
leurs, des  difficultés  presque  insurmontables  à  cause  de 
notre  ignorance  du  pays  et  de  la  mobilité  de  l'adversaire 
que  nous  aurions  à  combattre,  et  qu'un  insuccès  même  par- 
tiel, nous  attirerait  à  tout  jamais,  le  mépris  de  ces  popula- 
tions belliqueuses.  Son  plan  était  de  profiter  des  divisions 
des  tribus  pour  opérer  l'œuvre  de  pénétration  pacifique,  de 
gagner  certains  chefs  plus  intelligents  et  plus  faciles,  et 
d'arriver  par  l'influence  de  ceux-là,  à  l'apaisement  général. 

Il  faut  ici  se  souvenir  que  les  tribus  maures  de  ces  régions 
se  distinguent  en  deux  classes  :  les  tribus  maraboutiques 
vivant  d'agriculture  et  d'élevage  et  qui,  respectées  à  cause 
de  la  vénération  qu'inspirent  leurs  chefs  religieux,  n'ont 
pas  cru  nécessaire  de  s'armer  pour  la  défense,  et  les  tribus 
guerrières  dont  le  pillage  et  le  banditisme  constituent  les 
seuls  moyens  d'existence. 

Avant  notre  installation  au  Soudan,  ces  tribus  guerrières 
épargnaient,  en  effet,  les  tribus  religieuses  de  leur  race,  se 
bornant  à  exercer  leurs  rapines  chez  les  peuplades  noires. 
Mais  du  jour  oîi,  notre  autorité  étant  fortement  établie 
dans  la  contrée,  ils  s'y  heurtèrent  sur  nos  territoires  à  nos 
postes  et  à  nos  troupes,  ces  tribus  guerrières  se  mirent  à 
razzier  leurs  sœurs,  les  tribus  maraboutiques,  qui,  trop 
faibles  pour  se  défendre  matériellement  malgré  la  puis- 
sance morale  dont  elles  disposent,  en  conçurent  une  grande 
colère,  et  contre  les  tribus  pillardes  et  contre  les  Français. 


16  LA    MAUIUTAMK 

Goppolani,  au  cours  de  son  voyage  de  1898-1899,  se  lia 
avec  les  chefs  de  ces  tribus  maraboutiques  et  leur  démon- 
tra que  notre  établissement  dans  leur  pays,  tout  en  ne  por- 
tant nulle  atteinte  à  leurs  sentiments  religieux,  les  mettrait 
pour  l'avenir  à  Fabri  des  razzias  ;  il  leur  fil  promettre  de 
consacrer  leur  influence  au  service  de  la  France. 

Rentré  à  Paris,  il  s'efforça,  sans  se  laisser  arrêter  par  les 
partis  pris  et  les  mauvais  vouloirs,  avec  l'inlassable  obstina- 
tion des  convaincus,  de  convertir  le  gouvernement  à  ses 
vues,  et  finit  par  persuader  le  ministre  des  Colonies,  ainsi 
que  M.  Roume,  le  nouveau  gouverneur  général  de  l'Afrique 
occidentale. 

Muni  dès  lors  d'une  qualité  officielle  pour  traiter  avec 
les  chefs  maures,  il  retourna  (1902-1903)  dans  les  tribus 
déjà  parcourues  au  cours  du  précédent  voyage. 

Son  succès  fut  aussi  remarquable  que  rapide.  Les  mara- 
bouts des  Trarza  et  des  Brakna  se  rangèrent  à  notre 
cause,  renoncèrent  de  bonne  grâce  à  toucher  les  «  cou- 
tumes »,  amenèrent  même  leurs  populations  à  nous  verser 
les  impôts  arabes  du  zekhat  et  de  Yachour  (impôts  sur  le 
bétail  et  sur  les  récoltes),  nous  demandant  seulement  d'as- 
surer la  sécurité  de  leur  pays. 

Peu  après,  les  tribus  guerrières  à  leur  tour,  se  voyant 
isolées  firent  leur  soumission  aux  mêmes  conditions  que  les 
tribus  maraboutiques.  Tel  fut  le  résultat  merveilleux  obtenu 
sans  coup  férir,  avec  une  dépense  qui  n'excéda  pas 
400.000  francs,  —  résultat  dont  l'effet  et  le  retentissement 
furent  considérables  dans  les  pays  environnants  et  dans  le 
monde  islamique.  Deux  postes  de  spahis,  installés  des  deux 
côtés  de  Podor,  à  peu  près  à  égale  distance,  devaient  suffire 
pour  surveiller  cette  vaste  région,  jusque  là  réputée  entiè- 
rement inculte  et  aride,  mais  que  l'intrépide  explorateur 
nous  révélait  boisée  par  endroits,  cultivée  par  places,  arro- 
sée par  ces  bras  morts  du  Sénégal  qu'on  appelle  des  mari- 
gots, et,  pour  tout  dire,  capable  d'un  avenir  qu'on  ne  soup- 
çonnait pas. 

Lorsque,  le  18  octobre  1904,   un  décret  réorganisa  sur 


l'œuvre  des  explorateurs  17 

de  nouvelles  bases  notre  colonie  de  l'Afrique  occidentale, 
Coppolani  fut  nommé  délégué  du  gouverneur  général  pour 
la  Mauritanie,  et  c'était  justice,  car  c'est  par  lui  que  cette 
région,  hier  encore  inconnue  et  hostile,  s'ouvrait  à  notre 
occupation,  notre  commerce,  notre  influence. 

Coppolani  ne  s'arrêta  point  là.  Dès  1904,  il  fut  chargé 
d'une  nouvelle  mission  dont  le  but  était  d'opérer  une 
entente  avec  les  peuplades  des  territoires  qui  s'étendent 
entre  le  Sénégal  et  le  sud  algérien.  Avec  une  dizaine  de 
compagnons,  fonctionnaires  et  officiers,  et  une  assez  impor- 
tante escorte  de  goumiers,  de  tirailleurs  et  de  spahis,  il  se 
dirigea  vers  le  Nord  par  le  pays  Tagant,  où  s'était  étendu 
jadis  le  riche  royaume  des  Gangaris,  dont  quelques  vestiges 
subsistent  encore  au  Sénégal  sous  le  nom  de  Saracolais.  et 
reconnut  que,  lorsque  la  pacification  aurait  supprimé  les 
guerres  et  les  pillages  perpétuels,  cette  contrée  aujourd'hui 
dévastée,  mais  naturellement  fertile,  deviendrait  susceptible 
d'un  rendement  important. 

La  mission  traversa  Ras-el-Barka,  la  bananeraie  floris- 
sante d'El-Haoussima,  puis  le  territoire  des  Ida-ou-Aïch, 
oîi  elle  eut  à  lutter  contre  leur  chef  Barka,  ennemi  obstiné 
de  la  France,  brisa  la  résistance  de  ces  guerriers  redou- 
tables et  s'installa  enfin  dans  la  capitale  du  Tagant,  Tid- 
jikdja.  Un  poste  y  fut  construit.  Là,  bientôt  on  reçut  la 
soumission  des  Ida-ou-Aïch,  puis  celle  de  la  riche  tribu 
maraboutique  des  Ida-ou-Ali. 

Coppolani  se  proposait  de  pénétrer  dans  l'Adrar,  d'y 
reconnaître  les  mines  de  sel  et  d"y  créer  une  métropole 
saharienne  qui  deviendrait  le  centre  d'un  nouvel  empire 
colonial  français,  édifié  par  la  seule  propagande  de  nos 
bienfaits  pour  les  populations,  puis  de  revenir  à  son  point 
de  départ  soit  par  Tichitt  à  l'Ouest,  soit  par  le  chemin 
déjà  parcouru,  de  s'embarquer  à  la  baie  du  Lévrier  pour 
aller  s'entretenir  à  Dakar  avec  le  gouverneur  général  de 
l'Afrique  occidentale  et  de  regagner  ensuite  la  France,  afin 
de  soumettre  à  l'opinion  de  la  métropole  le  résultat  de  ses 
travaux. 

La  Mat  ritame.  2 


18  LA    MAURITANIE 

Le  coup  de  feu  d'un  bandit  du  désert  brisa  ces  magni- 
fiques espoirs.  Dans  la  nuit  du  12  mai  1905,  Xavier  Cop- 
polani  fut  assassiné  dans  son  campement,  près  de  Tidjikdja, 
au  cours  d'une  attaque  de  Maures  envoyés  par  Ma-el-Aïnin, 
lé  marabout  de  la  Seguiet- el-IIamra,  ce  grand  centre  d'agi- 
tation où  l'effervescence  du  fanatisme  islamique  fermente 
sous  le  soleil  pour  aller  se  répandre  jusqu'aux  koubbas  de 
l'Adrar  et  aux  douars  de  l'Atlas. 

Ce  meurtre  était  si  bien  le  signal  d'une  entreprise  con- 
certée que,  peu  après,  les  Iribus  dissidentes  vinrent  mettre  le 
siège  devant  Tidjikx:lja  ;  elles  furent  repoussées  avec  pertes, 
et  l'occupation  du  Tagant  s'en  suivit.  Nos  troupes  se  sai- 
sirent des  ksours  et  des  oasis,  et  ainsi  fut  rapidement  ame- 
née la  soumission  des  tribus  qui  nomadisent  dans  la  con- 
trée. 

Coppolani  avait  formulé  cette  phrase  qui  résonne  avec 
un  accent  prophétique  :  «  Au  Sahara,  celui  qui  tiendra  les 
palmeraies  tiendra  les  nomades.  »  C'est  en  se  basant  sur 
ce  principe  que,  l'année  suivante,  le  capitaine  Cauvin  et  le 
lieutenant  Cordier  ont,  en  suivant  la  route  des  puits,  pu 
repérer  les  points  où  les  tribus  errantes  et  pillardes  des 
Maures  se  rallient  et  se  concertent  pour  organiser  les  raz- 
zias et  se  précipiter  sur  les  villages  noirs  pour  le  pillage  des 
tentes  et  l'enlèvement  des  femmes  et  des  enfants. 

Notre  occupation  et  la  création  du  poste  de  Nouakchott, 
élevé  en  1903  par  Coppolani  sur  la  côte,  à  l'extrême-sud  du 
banc  d'Arguin,  a  forcément  amené  les  voyages  réitérés  de 
plusieurs  officiers  et  fonctionnaires  de  Saint- Louis  à  Nouak- 
chott, à  travers  la  région  Trarza  qui  s'étend  le  long  de 
l'Océan,  au-dessus  du  fleuve  Sénégal.  Mentionnons  les 
commandants  Frèrejean,  Galland,  Beck  et  Garnier.  les 
résidents  civils  Mère  et  Théveniaut.  Des  officiers  méha- 
ristes  ont  poussé  des  reconnaissances  plus  au  nord  :  le  capi- 
taine Berger  a  été  à  Touizit,  à  Akhjoucht  ;  en  ce  dernier 
point  encore,  les  capitaines  Monhoven  et  Repoux,  les  lieu- 
tenants Coutance  et  Labonne  (1907). 

En  janvier  1908,  le  lieutenant  Schmidt,  parti  d' Akhjoucht 


l'œuvre  des  explorateurs  1 0 

avec  les  méharistes  qu'il  commandait,  opérait  une  recon- 
naissance dans  le  Tijirit,  l'Agneilir,  l'Asfal,  allait  jusqu'au 
cap  Mii'ik  ou  Timiris,  explorait  la  côte  au  nord  de  ce  cap, 
la  baie  de  Saint-Jean  et  l'île  de  ïidra.  L'impression  de  cette 
tournée  rapide,  montrant  ce  que  nous  pouvons  faire  comme 
opération  de  police,  fut  d'un  excellent  effet  dans  cette 
région  où  l'on  n'avait  jamais  vu  d'Européens,  Enfin,  de 
Port-Etienne,  poste  et  pêcheries  construits  en  1906  au 
nord  du  cap  Blanc,  les  lieutenants  Berthomé  et  Ghabrier 
allaient  visiter  les  parages  de  la  baie  du  Lévrier  et  en 
reconnaissaient  les  puits  dans  la  région  nord  et  sud. 

En  1908  également,  la  mission  Gruvel  et  Ghudeau  allait 
de  N'Diago  à  Port-Etienne  avec  une  caravane  et  une  escorte 
de  tirailleurs  sénégalais  dans  le  but  de  visiter  la  région  au 
triple  point  de  vue  industriel,  scientifique  et  économique, 
reconnaissant  les  salines  et  les  puits  et  relevant  la  configu- 
ration de  la  côte  du  cap  Timiris  sur  la  baie  de  Saint-Jean 
au  cap  lonick  au  sud  de  la  baie  d'Arguin. 

La  campagne  du  colonel  Gouraud  dans  V Adrar.  —  La 
campagne  menée  en  1908-1909  par  le  colonel  Gouraud, 
aux  fins  d'une  opération  de  police,  dans  l'Adrar,  jusque  là 
si  mal  connu,  peut  être  considérée,  à  bon  droit,  comme  une 
véritable  exploration  militaire  et  géographique,  une  des 
plus  importantes  et  des  plus  dignes  d'admiration. 

L'Adrar  est  ce  pays  montagneux  qui  domine  au  nord  nos 
possessions  d'Afrique  occidentale  ;  suffisamment  pourvu 
d'eau,  cultivé  en  céréales,  ombragé  de  palmeraies,  bien 
peuplé,  très  religieux,  il  est  comme  la  place  d'armes  des 
tribus  guerrières  qui  viennent  s'y  ravitailler  et  s'y  con- 
certer, la  citadelle  du  fanatisme  musulman  dans  ces  terri- 
toires. Devant  nos  progrès,  toutes  les  tribus  réfractaires  à 
notre  influence  s'y  étaient  réfugiées.  Dans  le  courant  de 
1908,  les  attaques  parties  de  là  contre  nos  postes  et  contre 
les  campements  des  tribus  soumises  du  Tagant  et  du  Brakna 
devinrent  presque  incessantes. 

Il  était  de  la  plus  grande  importance  pour  nous,  au  point 
de  vue  de  la  surveillance  et  de  la  sécurité  de  nos  colonies 


20 


LA    MAUIUTANIK 


de  la  rive  gauche  du  Sénégal,   de  mettre  fin  à  cette  situa- 
tion. 

Le  gouvernement  de  l'Afrique  occidentale  demanda  donc 
les  crédits  nécessaires,  non  pas  pour  une  conquête  ou  pour 
une  nouvelle  extension  de  nos  possessions  africaines,  mais 
seulement  pour  «  une  opération  de  police  destinée  à 
réduire  les  tribus  dissidentes  ».  Il  fallait  cependant  s'at- 
tendre à  ce  que  cette  opération  ne  pût  s'effectuer  sans  une 
occupation  temporaire  de  l'Adrar. 

La  colonie  ne  demandait  que  des  subsides  ;  sans  faire 
appel  à  une  augmentation  de  cadres  ou  à  de  nouveaux  con- 
tingents européens,  elle  disposait  par  elle-même  de  moyens 
suffisants  pour  entreprendre  raction  contre  l'Adrar.  On 
renforça  les  troupes  d'occupation  de  la  Mauritanie  par  le 
recrutement  d'un  contingent  indigène  de  250  tirailleurs 
sénégalais  et  un  prélèvement  sur  les  garnisons  voisines  du 
Sénégal. 

Le  colonel  Gouraud,  commissaire  du  gouvernement  en 
Mauritanie,  fonction  qui  comporte  le  commandement  géné- 
ral des  troupes,  fut  chargé  de  diriger  l'expédition. 

Le  colonel  Gouraud,  brillant  officier  déjà  connu  de  tous 
nos  Africains,  avant  d'être  appelé  au  commandement  des 
troupes  expéditionnaires  de  Mauritanie,  avait  commandé 
au  Soudan  ;  il  avait  vaincu  l'indomptable  Samory  qui 
depuis  deux  ans  luttait  contre  nous,  administré  le  Tchad 
pendant  trois  ans,  et  surmonté  par  sa  vigilance  et  sa  fer- 
meté, toutes  les  difficultés  de  l'organisation  d'une  conquête 
nouvelle. 

La  colonne  se  forme  pendant  le  cours  du  mois  de 
novembre  au  poste  de  Moudjeria,  au  sud  de  la  falaise  du 
Tagant,  sur  la  route  de  ravitaillement  de  Tidjikdja.  Huit 
cents  tirailleurs  sénégalais  avec  leurs  sections  de  méharistes, 
un  peloton  de  cavalerie,  une  section  d'artillerie  de  mon- 
tagne, une  de  mitrailleuses,  un  goum  de  cent  auxiliaires 
méharistes  maures,  une  compagnie  de  volontaires  noirs 
toucouleurs,  la  composent,  soil  à  peu  près  un  millier 
d'hommes,  plus  un  convoi  important  d'environ  trois  mois 
de  vivres. 


l/(ft-:['VHE    DES    KXPLOHATKUUS  21 

Officiellement  constituée  le  1®'  décembre  1908,  la  colonne 
se  mit  en  marche  le  o,  vers  TAdrar,  par  la  route  de  Ksar- 
el-Barka  et  de  Talorza,  dans  un  ordre  parfait,  obéissant 
à  la  lettre  aux  ordres  de  son  chef  qui  avait  tout  pesé  et  tout 
prévu. 

Le  \2  décembre,  le  colonel  était  à  Aïn-el-Khadra,  à 
Touest  de  Tidjikdja  oii  il  avait  préparé  son  ravitaillement, 
opération  difficile,  car  il  était  nécessaire  d'emporter  avec 
soi  vivres,  eau  et  tous  approvisionnements  nécessaires  pour 
Fentretien  d'un  millier  d'hommes  ;  le  22,  au  bout  de  quinze 
jours  de  marche  jDénible,  en  pays  montagneux,  on  était  à 
Oudjeft,  au  cœur  du  massif  de  l'Adrar,  sans  qu'aucun  parti 
de  Maures  eût  encore  osé  attaquer  et  sans  autre  perte 
qu'un  sous-officier  indigène  disparu  dans  une  reconnais- 
sance. 

Quatre  jours  après,  le  groupement  maure  qui  avait  tué 
ce  maréchal  des  logis,  vint  se  heurter  à  la  colonne  et  laissa 
quinze  des  siens  dans  l'escarmouche,  nos  pertes  n'étant  que 
de  moitié.  Le  27,  la  colonne  étant  à  20  kilomètres  de  Jagref, 
au  puits  d'Amatil,  vit  apparaître  de  nouveaux  groupements 
ennemis  dans  la  direction  d'Atar,  la  grande  ville  trafiquante 
et  la  capitale  politique  du  Tagant.  Le  28,  ils  se  disper- 
sèrent. 

Le  colonel  laissa  au  camp  d'Amatil  le  capitaine  Bablon 
avec  un  fort  contingent  et,  à  la  tête  d'une  colonne  légère, 
partit  pour  opérer  le  1®' janvier  1909  sa  jonction  à  Arasisa 
avec  le  commandant  Frèrejean  qui  avait  ordre  d'évacuer 
Akhjouft  pour  se  joindre  à  la  colonne  et  arriva,  en  effet,  à 
sa  rencontre  après  deux  engagements,  le  27  et  le  28. 

Avec  les  deux  détachements  ainsi  réunis,  le  colonel 
Gouraud  retourna  au  camp  d'x\matil.  Dans  l'intervalle,  le 
capitaine  Bablon  y  avait  subi  l'attaque  acharnée  de  quatre 
cents  Maures,  qu'il  avait  victorieusement  repoussés  en  leur 
tuant  beaucoup  de  monde.  Puis  le  colonel  rentré  à  Amatil 
le  6,  se  dirigea  de  là  vers  Atar  avec  toutes  ses  forces. 

Posté  dans  le  défilé  d'Hamedoun,  renommé  comme 
imprenable,  l'ennemi  barrait  la  route  d'Atar:  le  8,  le  défilé 


22  LA    MALRITAME 

fut  forcé  dans  un  combat  auquel  assistait  le  cheikh  Assoun, 
un  des  nombreux  fils  de  Ma-el-Aïnin,  notre  farouche  adver- 
saire. Il  partit  le  soir  même  pour  aller  demander  du  secours 
à  son  père  et  au  sultan  du  Maroc.  Les  tribus  se  disper- 
sèrent dans  la  montagne.  Le  9  Janvier  à  8  heures,  le  colo- 
nel Gouraud  arrivait  devant  Atar  ;  le  drapeau  blanc  flot- 
tait, en  signe  de  paix,  sur  la  ville,  dont  la  soumission  fut 
acceptée.  Le  colonel  y  établit  son  centre  d'opérations  et 
envoya  le  détachement  Frèrejean  on  colonne  légère  pour- 
suivre aux  alentours  les  campements  signalés. 

En  effet  Ould-Aïda,  sultan  de  l'Adrar,  occupait  Yagref 
au  sud,  avec  un  fort  parti  de  guerriers,  un  autre  chef  se 
tenait  dans  la  montagne,  entre  Oudjeft  et  le  centre  religieux 
de  Ghinguetti. 

Gependant,  les  peuplades  sédentaires  qui,  avant  notre 
arrivée,  s'étaient  enfuies  par  crainte  des  pillages  des  tribus 
guerrières,  revenaient  plus  nombreuses  et  disposées  à  se 
rallier  à  des  protecteurs.  Quant  aux  Regueibat,  du  Tiris, 
alliés  des  tribus  de  TAdrar,  abandonnant  la  lutte,  ils  s'en 
retournaient  dans  leur  pays. 

Le  io  janvier,  le  commandant  Claudel  avec  deux  com- 
pagnies et  un  peloton  de  spahis,  un  canon  et  plusieurs 
mitrailleuses,  partit  pour  aller  chercher  à  Talorza  le  convoi 
délivres  qui  devait  le  même  jour  partir  de  Moudjeria.  La 
nuit  suivante,  le  capitaine  Bablou  allait  avec  deux  compa- 
gnies reconnaître  les  alentours  du  campement  d'Yagref  en 
vue  de  l'attaquer. 

Le  47  février,  le  colonel  Gouraud,  à  son  tour,  quittait 
Atar  en  y  laissant  deux  compagnies  et  un  canon,  afin  de 
faire  lui-même,  avec  une  colonne  légère,  des  rondes  dans 
les  environs.  L'état  moral  des  habitants  du  ksour  d'Atar  et 
des  alentours  immédiats,  était  satisfaisant.  G'est  que  la 
politique  du  colonel  avait  été.  avant  tout,  une  œuvre  de 
pacification  ;  nombre  de  tribus  se  décidaient  à  poser  les 
armes  et  à  payer  une  amende.  Les  tribus  rassemblées  dans 
FLichiri,  autour  de  1  émir  de  l'Adrar,  paraissaient  ébranlées  ; 
beaucoup  inclinaient  vers  le  parti  de  la  soumission.  L'oc- 


l'œuvre  di:s  kxplohatkiks  "    2^-J 

cupation  de  la  ville  d'Atar  avait  causé  dans  tout  le  paya 
une  impression  profonde.  Les  convois  circulaient  libre- 
ment entre  Moudjéria  et  Atar. 

Le  10  mars  la  colonne  était  à  20  kilomètres  dWmatil  au 
camp  de  ïeintana,  recevait  encore  la  soumission  de  plu- 
sieurs tribus  ;  le  17,  elle  arrivait  au  puits  d'Agueil-el-Kacbba, 
à  l'endroit  où,  l'année  précédente,  au  même  jour,  le  capi- 
taine Repoux  était  tombé  dans  un  combat.  Sur  un  tertre 
s'élevait  une  croix  faite  avec  des  canons  de  fusils  pris  à  l'en- 
nemi ;  un  écriteau  y  était  fixé  rappelant  que  le  capitaine 
Repoux,  commandant  du  poste  d'Akhjouft,  avait  été  tué  là 
dans  l'attaque  d'une  bande  envoyée  par  l'émir  de  l'Adrar,  le 
16  mars  1908. 

La  colonne  s'arrêta  ;  le  colonel  Gouraud  mit  pied  à  terre, 
un  drapeau  tricolore  fut  planté  sur  la  tombe,  et,  sous  ce 
ciel  brûlant,  sur  cette  terre  hostile,  les  troupes  s'alignèrent 
pour  la  parade  funèbre.  Là,  dans  le  souffle  ardent  venu  du 
Sahara,  sur  la  plaine  nue  et  roussie  qui  ondule  avec  ses 
buissons  desséchés  comme  un  océan  de  sable,  où  les  mon- 
tagnes du  Tagant  dessinent  à  l'horizon  leurs  blocs  déchi- 
quetés et  leurs  pics  rougeoyants,  le  colonel,  en  quelques 
mots  vibrants,  rappela  l'œuvre  accomplie  déjà,  exposa 
l'œuvre  à  accomplir  encore.  Et  la  colonne  reprit  sa  marche. 

Dans  les  divers  campements,  on  continuait  à  réduire  des 
résistances  et  à  recueillir  des  soumissions.  Le  10  avril,  le 
capitaine  Dupertuis,  avec  les  méharistes  du  lieutenant 
Paquette,  surprit  près  de  Lebba  un  groupe  de  Regueibat, 
demeurés  auprès  de  l'émir  de  l'Adrar  ;  ils  s'enfuirent,  mais 
par  deux  fois  revinrent  à  l'attaque  de  nos  troupes,  furent 
deux  fois  repoussés  et  finalement  poursuivis  en  déroute. 

Quelques  semaines  après,  le  campement  de  Rhasseremt, 
non  loin  du  poste  d'Akjoujt,  où  le  capitaine  Bablon,  avec 
quelques  tirailleurs,  était  allé  reconnaître  et  surveiller  des 
points  d'eau,  fut  attaqué  par  des  émissaires  de  Ma-el-Aïnin, 
bien  supérieurs  en  nombre.  Ceux-ci,  à  la  faveur  de  la  nuit 
très  obscure,  s'étaient  glissés  jusqu'à  la  zériba  (clôture  de 
branchages).  Bablon,  debout  au  premier  coup  de  feu,   se 


24 


LA    MALIilTAME 


jeta  aussitôt  dans  la  mêlée.  Une  balle  à  bout  portant  léten- 
dit  raide  sur  le  sol  ;  en  même  temps,  son  ordonnance  indi- 
gène était  frappé  près  de  lui.  Vigoureusement  chargé  par 
le  capitaine  Dupertuis  et  le  lieutenant  Violet,  accourus  au 
secours,  l'ennemi  s'enfuit  en  désordre  en  laissant  de  nom- 
breux morts  sur  le  sol  et  fut  poursuivi  pendant  plusieurs 
kilomètres.  Mais  cette  victoire  était  chèrement  payée  par 
la  mort  de  l'intrépide  capitaine  Bablon  qui,  depuis  le  début 
de  l'expédition,  s'était  maintes  fois  signalé  par  son  courage 
et  son  habileté  à  déjouer  les  manœuvres  des  guerriers 
maures. 

En  juillet,  au  moment  de  la  récolte  des  dattes,  qui 
ramène  forcément  les  tribus  vers  les  oasis,  FofFensive,  pro- 
jetée pour  cette  époque  par  le  colonel  Gouraud  s'engagea 
en  même  temps  par  Atar  et  Chinguetti.  Le  28,  dans  la 
palmeraie  de  Ksar-Teurchane,  à  vingt  kilomètres  d'Atar, 
nos  troupes  abordaient  un  gros  parti  ennemi  commandé 
par  l'émir  Ould-Ahmed-Aïda  ;  un  des  fils  de  Ma-El-Aïnin 
les  avait  amenés  là  sous  couleur  d'y  cueillir  les  dattes  ; 
mais  la  colonne  légère  du  capitaine  Dupertuis  les  mit  en 
déroute.  Chassés  en  désordre  de  la  palmeraie,  ils  abandon- 
nèrent armes,  bagages,  bétail.  Mais  là  tomba  le  jeune  et 
vaillant  lieutenant  ^  iolet,  qui  s'était  déjà  signalé  au  Tchad. 
Après  avoir  envoyé  des  détachements  dans  toutes  les  direc- 
tions afin  d'achever  la  poursuite,  le  colonel  rentrait  à  Atar, 
pour  se  diriger  de  là  sur  Oudjeft. 

En  même  temps,  le  commandant  Claudel  entrait  dans 
Chinguetti,  la  capitale  religieuse  de  l'Adrar,  et  y  recevait 
un  accueil  enthousiaste.  Devant  Oudane,  il  refoulait  et 
culbutait  les  Ouled-Gheïlane,  le  31  juillet.  Puis  il  prenait 
des  mesures  pour, couper  la  route  à  ces  fuyards.  Le  4  août, 
au  point  du  jour,  il  les  surprenait  en  un  point  appelé  El- 
Malha,  où  l'émir  ennemi  avait  dressé  ses  tentes,  et  les  met- 
tait en  fuite. 

Le  capitaine  Dupertuis,  opérant  sa  jonction  avec  le 
commandant  Claudel,  obtenait  dans  la  poursuite  un  autre 
succès  :  le  .o  août,  à  Aghmadou,  un  des  corps  de   fuyards 


l'œuvhe  des  explorateurs  25 

demandait  l'amàn,  déposait  ses  armes  et  rendait  ses  mon- 
tures. Le  9  août,  Claudel  entrait  dans  Oudane  et  y  recevait 
la  soumission  des  Ouled-Glieïlane  qui  remettaient,  avec 
leurs  fusils,  une  contribution  de  guerre.  La  colonne  légère 
du  capitaine  Dupertuis,  se  portant  par  une  marche  rapide 
sur  la  région  Tourine-Erguya,  malgré  la  mauvaise  saison 
et  les  difficultés  du  pays,  surprit  le  13  août,  au  puits  de 
Tourine,  l'émir  dissident  Ouid-Aïda,  entouré  de  tribus 
Regueïbat,  Fémir  s'enfuit  devant  lui,  abandonnant  sa 
famille,  ses  bagages  et  ses  bestiaux. 

Le  grand  succès  de  ces  opérations  menées  avec  la  plus 
grande  sûreté  de  vues  et  la  plus  grande  précision  de  mou- 
vements précipitait  le  mouvement  de  pacification.  Les 
échecs  subis  par  Fémir  Ould-Aïda  et  par  les  partisans  de 
Ma-el-Aïnin  avaient,  à  tel  point,  frappé  les  populations  que 
la  tribu  des  Ammonis,  chargée  par  privilège  de  nommer 
les  émirs,  fit  proposer  au  colonel  Gouraud  de  remplacer 
Ould-Aïda,  le  vaincu  d'El-Madha  et  de  Tourine,  par  Sidi- 
Ahmed,  fils  de  l'ancien  émir,  détrôné  depuis  quelques 
années  à  cause  de  son  amitié  pour  Coppolani  et  sincère 
ami  de  la  France  qui  habitait  depuis  alors  sur  notre  terri- 
toire. L'influence  de  Ma-el-Aïnin,  le  marabout  de  l'oued 
Smara,  pâlissait  maintenant  devant  celle  du  marabout  local, 
Cheikh  Sidhia,  tout  dévoué  à  notre  influence. 

Le  colonel  Gouraud  donna  l'investiture  au  nouvel  émir, 
dans  l'espoir  qu'avec  lui  les  musulmans  verraient  que  FIs- 
lam  peut  vivre  paisible  sous  la  protection  de  la  France  et 
avisa  le  gouverneur  de  l'Afrique  occidentale  que  son  rôle 
était  près  d'être  terminé  (12  septembre  1909).  Nos  succès 
de  Ksar-Teurchane,  d'Ouadane,  d'El  Malha,  de  Tourine, 
permettaient  d'affirmer  la  fin  prochaine  des  opérations.  Le 
calme  était  rétabli,  le  pays  débarrassé  des  dissidents  qui 
avaient  rendu  ce  travail  nécessaire.  Toutes  les  tribus  de 
l'Adrar  étaient  soumises  ;  seuls,  quelques  fragments  s'étaient 
retirés  au  nord,  espérant  un  secours  du  Maroc. 

En  octobre,  le  i^ros  de  la  colonne  redescendait  vers  le 
Sénégal,  ne  laissant  dans  l'Adrar  que  les  méharistes  néces- 


26  LA     MAfRITAME 

saires  pour  organiser  les  goums  qui  devaient  faire  la  police 
du  pays.  Une  compagnie  de  tirailleurs  à  Atar,  une  autre  à 
Cliinguelti  restaient  pour  consolider  Toeuvre  accomplie  et 
pour  soutenir  nos  partisans  chargés  de  défendre  le  pays 
contre  de  nouvelles  attaques  des  pillards,  jusqu'à  la  paix 
définitive. 

Dix  mois  de  campagne  et  quinze  cents  hommes  avaient 
suffi  au  colonel  Gouraud  pour  obtenir  ces  résultats  mer- 
veilleux. De  décembre  à  octobre,  en  dépit  des  difficultés 
matérielles  de  toutes  sortes  —  nécessité  du  ravitaillement 
à  grande  distance,  s'effectuant  à  cinq  cents  kilomètres  au 
delà  de  la  base  fluviale  du  Sénégal,  dans  un  pays  dénué 
de  toutes  ressources,  avec  des  moyens  de  transport  insuf- 
fisants, sans  parler  des  difficultés  militaires,  de  la  lutte  avec 
un  ennemi  essentiellement  mobile  et  insaisissable  qui  se 
dérobe  longtemps,  puis  fond  tout  à  coup  sur  son  adversaire, 
au  moment  qu'il  a  choisi  lui-même,  —  malgré  toutes  ces 
circonstances  adverses,  le  colonel  Gouraud  avait  exécuté 
toute  sa  campagne  d'après  le  plan  même  qu'il  avait  arrêté 
avec  Une  perspicacité,  une  habileté,  un  sang-froid  incom- 
parables. 

Rentré  à  Atar  le  28  septembre,  le  colonel  en  repartait 
au  début  d'octobre  pour  Chinguetti.  Il  confia  les  affaires 
de  l'Adrar  au  commandant  Claudel  et  se  mit  en  route 
pour  Tidjikdja  et  Dakar. 

Une  reconnaissance  fut  opérée  encore  jusqu'à  la  sebkha 
d'Idjil,  qui  eut  un  grand  retentissement  dans  toute  la  Mau- 
ritanie. En  décembre,  Ould  Moktar,  du  Trarza,  dissident 
depuis  l'assassinat  de  Coppolani,  fit  sa  soumission  et  remit 
les  armes  qu'il  avait  prises  au  combat  d'Agouichicht.  On 
attendait  la  soumission  de  Mohammed  bou  Bakar,  dissident 
brakna.  Et  le  bruit  courait  que  Ma-el-Aïnin  et  ses  fils  avaient 
quitté  Smara  pour  se  retirer  à  Tiznit  au  nord  de  l'oued 
Noun . 

De  iOiO  il  i9i^.  —  Au  mois  de  janvier  d910,  le  colonel 
Gouraud  rentrait  à  Dakar  et,  de  là,  après  un  voyage  sur  les 
côtes  du  Maroc,  retournait  en  France.  En  février,  le  lieu- 


l'œuvre  des  explorateurs  27 

tenant-colonel  Patey  prenait  la  direction  de  la  Mauritanie, 
chargé  de  la  réorganiser  sur  des  bases  nouvelles.  La  bande 
de  la  rive  droite  du  Sénégal,  habitée  par  des  populations 
noires,  devait  être  rattachée  aux  cercles  de  la  rive 
gauche. 

L'ensemble  du  projet  de  réorganisation  distinguait  les 
territoires  de  la  Mauritanie  en  deux  sortes  :  d'une  part  les 
terrains  de  culture  avoisinant  le  cours  du  fleuve  Sénégal, 
c'est-à-dire  les  pays  connus  du  Trarza,  des  Brakna,  le  Tagant 
et  l'Adrar  qui  devaient  être  soumis  aux  règles  de  l'adminis- 
tration actuelle  ;  d'autre  part,  une  région  de  protectorat 
comprenant  l'utilisation  des  guerriers  et  chefs  des  tribus 
maures,  groupés  sous  le  contrôle  de  quelques  chefs  supé- 
rieurs investis  par  nous,  acceptés  par  les  djemmaâ  et  res- 
ponsables de  la  sécurité  qu'ils  doivent  assurer  sur  leurs  ter- 
ritoires avec  leurs  propres  forces  appuyées,  au  besoin,  sur 
les  nôtres.  Ainsi  une  paix  durable  peut  régner  du  Sénégal 
à  l'Adrar,  et  les  adversaires  d'hier  deviennent  peu  à 
peu  les  auxiliaires  de  demain,  organisés  militairement  à 
l'exemple  des  tribus  du  sud-algérien. 

Dans  sa  première  tournée  à  travers  les  cercles  du  Brakna, 
du  Tagant  et  du  Gorgol,  le  lieulenant-colonel  Patey  reçut 
encore  à  Moudjeria  la  soumission  de  l'ancien  chef  des  Ida- 
ou-Aïch,  dissident  depuis  la  mort  de  Coppolani,  et  les 
nomades  rebelles  du  Hodh  lui  envoyèrent  demander  l'auto- 
risation de  parcourir  les  territoires  soumis  à  notre  influence 
qu'ils  reconnaissent  (mars-juin). 

Au  commencement  de  1912,  une  tournée  de  police  fut 
effectuée  dans  cette  région  du  Hodh.  Les  postes  de  la  Mau- 
ritanie, voisins  de  cette  contrée,  ainsi  que  ceux  du  Haut- 
Sénégal  et  du  Niger,  se  sont  mis  en  relations  avec  ces  peu- 
plades. Les  méharistes  de  nos  deux  colonies  aussi,  au  cours 
des  tournées  de  ces  nomades,  ont  pu  se  rapprocher  d'eux. 
Mais  jusque  là  nulle  règle  précise  n'avait  été  posée  pour  les 
zones  d'influence  de  l'une  ou  de  l'autre  des  deux  colonies 
sur  ces  terrains  encore  inexplorés. 

Un  décret  du  23  avril    1913  a   arrêté   comme   frontière 


28 


LA     MAURITANIE 


entre  la  Mauritanie  et  la  colonie  du  Soudan  (Haut-Sénégal- 
Niger)  le  cours  du  Karakoro  (marigot  du  Sénégal)  jusqu'à 
Kankossa,  ensuite  une  ligne  qui  passe  par  les  puits  de  Ghik 
et  de  Oumou,  puis  à  Aïoun  Latrous  et  traverse  le  Hodh 
jusqu'au  puits  d'Ariatane. 


CHAPITRE    II 

LE    PAYS 

Situation,  limites,  étendue.  —  L'antiquité  appelait  Mau- 
ritanie la  région  de  l'Afrique  située  à  l'ouest  du  Muluchas 
(Moulouya)  sur  la  côte  nord-ouest  de  l'Afrique,  le  long  de  la 
Méditerranée  et  de  l'Atlantique,  qui  forme  aujourd'hui 
l'Algérie  et  le  Maroc.  Mais  le  pays  qu'on  désigne  mainte- 
nant sous  ce  nom  est  la  colonie  française  dépendant  du 
gouvernement  de  l'Afrique  occidentale  que  bornent  au  sud 
le  fleuve  Sénégal,  au  sud-est  le  marigot  de  Karakoro,  à 
l'ouest  l'Océan  Atlantique. 

En  octobre  1904,  la  limite  nord  des  territoires  occupés 
était  formée  par  une  ligne  imaginaire  passant  par  les  postes 
de  Nouakchott,  Boutilimit,  Aleg,  Mal,  Moiut,  M'Bout, 
Selibaby  ;  on  avait,  de  plus,  pénétré  au  nord  de  M'Bout  jus- 
qu'au Gorgol  noir  et  à  140  kilomètres  nord  d'Aleg  jusqu'à 
Ghoggar.  Mais  les  opérations  qui  ont  eu  lieu  depuis  ont 
modifié  ainsi  la  limite  nord  :  une  ligne  idéale  qui,  com- 
mençant sur  la  côte  océanique  à  60  kilomètres  au-dessus  du 
poste  de  Nouakchott,  s'en  va  rejoindre  à  l'est  le  massif  du 
Tagant  à  la  hauteur  du  parallèle  de  Tidjikdja  et  se  continue 
ensuite  à  50  kilomètres  nord  au-dessus  de  Rachid  et  Tid- 
jikdja. La  superficie  en  est  environ  d'une  centaine  de  mille 
de  kilomètres  carrés.  Il  faut  y  joindre  au-dessus  de  cette 
ligne  la  presqu'île  du  Gap  Blanc  et  la  région  de  la  baie 
d'Arguin. 

On  donne  aussi  par  extension  le  nom  de  Mauritanie  aux 
régions  environnantes  habitées  également  par  les  tribus 
maures. 


30  LA    MALIUTANIE 

Nous  possédons  une  carte  de  la  Mauritanie,  dressée  en 
1909  au  1/d.OOO.OOO  par  le  capitaine  du  génie  Gérard,  du 
Service  géographique  des  colonies.  Une  autre  carte  des 
régions  nord  a  été  publiée  à  la  suite  de  l'expédition  de 
l'Adrar  d'après  les  observations  des  officiers,  par  le  capi- 
taine du  génie  Gérhardl,  les  lieutenants  Magnier-Poliet 
et  Gouspy.  Le  lieutenant  Faivre  a  coordonné  les  iti- 
néraires du  capitaine  Beugnol.  des  lieutenants  Schmitt  et 
Chapsal  pour  les  régions  Zoug,  Atar,  Idjil,  Adrar-Sotof, 
Port-Etienne.  Pour  les  régions  occidentales  il  existe  une 
carte  manuscrite  du  lieutenant  Bourguignon,  relevant  les 
environs  de  Chinguetti  que  complètent  les  itinéraires  du 
capitaine  Verdier.  Pour  le  ïagant,  les  renseignements 
recueillis  par  les  lieutenants  Marquenet  et  Marlin  ont  com- 
plété la  carte  manuscrite  dressée  par  le  lieutenant  Ernest 
Psichari  «n  résumant  les  éléments  anciens.  Enfin  le  capitaine 
Doury  a  donné  un  intéressant  groupement  d'indications 
sur  les  régions  mal  connues,  intermédiaires  entre  la  Mau- 
ritanie, le  sud-algérien  et  le  sud-marocain. 

Munis  de  ces  connaissances,  nous  pouvons  aujourd'hui 
considérer  la  Mauritanie  comme  un  tout  géographique  com- 
plet, étendu  entre  le  16°  et  le  21°  de  longitude  ouest,  entre 
le  13°  et  le  19"  de  latitude  nord,  touchant  au  nord-ouest  la 
colonie  espagnole  du  Rio  de  Oro,  au  sud  la  colonie  fran- 
çaise du  Sénégal,  au  sud-est  notre  colonie  du  Haut-Séné- 
gal-Niger, à  l'est  le  Soudan  et  le  Sahara  dont  la  séparent 
les  massifs  montagneux  (Adrar,  Tagant  Regueïbat).  Mais 
du  côté  septentrional  le  pays  mauritanien  n"a  point  de 
limites  si  nettement  déterminées  :  au  nord  de  l'Adrar,  une 
vaste  étendue  désertique  va  rejoindre  les  régions  de  l'ex- 
trême-sud  marocain  entre  le  parallèle  de  Port-Etienne  (21**) 
et  celui  de  l'oued  Noun  (29°)  et  les  tribus  maures  qui  le 
parcourent  ont  l'habitude  de  planter  leurs  tentes,  suivant 
le  changement  des  saisons  et  les  caprices  du  climat,  depuis 
la  baie  française  d'Arguin  et  l'Adrar,  désormais  soumis 
à  notre  influence,  jusqu'à  la  Seguiet  et  Hamra,  parfois  jus- 
qu'à l'oued  Dràà,  et  parfois  même  jusqu'à  Aouguelmin 
dans  le  Sous. 


LE    PAYS  31 

Montagnes  et  plateaux.  —  A  Test  et  a;i  nord,  celle 
région  maurilanienne  est  dominée  par  une  série  de  massifs 
rocheux  qui,  se  prolongeant  depuis  les  montagnes  de 
Médine,  près  de  Kayes,  sur  la  rive  droite  du  Sénégal  et  de 
l'autre  côté  du  marigot  de  Karakoro,  dans  la  colonie  fran- 
çaise Haut-Sénégal-Niger,  l'encadrent  jusqu'à  l'Océan  en 
dressant  une  barrière  entre  elle  et  les  régions  tout  à  fait 
arides  du  Sahara. 

Non  loin  de  l'Atlantique,  sur  le  23®  parallèle,  est  situé  le 
massif  du  Tiris  dont  dépend  la  colonie  espagnole  du  Rio 
de  Oro,  au  nord  de  Port-Étienne  et  de  la  baie  du  Lévrier  ; 
le  Tiris  une  des  parties  les  moins  ensablées  de  la  contrée, 
avec  des  puits  abondants  et  nombreux  et  des  oueds  au  pied 
des  hauteurs  ;  le  Tiris,  succession  de  plateaux  granitiques 
percés,  çà  et  là,  de  blocs  aigus,  qui  dominent  à  l'est  des 
dunes  de  granit,  à  l'ouesl  des  crêtes  schisteuses.  On  sait 
que  le  piton  de  Zoug  atteint  180  mètres  de  hauteur,  et  ce 
n'est  pas  le  point  culminant  de  la  chaîne. 

Le  Tiris  est  bordé  de  massifs  moins  importants  et  d'une 
composition  géologique  à  peu  près  analogue  :  à  l'est, 
l'Adrar  Sotof  avec  ses  crêtes  de  quartz  et  la  Kondiat  d'Idjil 
aux  crêtes  plus  serrées  et  plus  hautes,  près  de  sa  sebkha 
(saline),  dont  la  production  atteignait  jadis,  chaque  année, 
le  montant  de  dix  mille  chargements  de  chameaux,  expédiés 
jusqu'à  Sagou,  et  jusqu'à  Sheima,  mais  bien  tombé  aujour- 
d'hui avec  la  concurrence  des  sels  européens.  A  l'est  d'Idjil 
l'érg  Harrinami  descend  rejoindre  au  sud  les  dunes  de 
l'Azefal.  Au  nord-ouest  du  Tiris,  c'est  le  massif  schisteux 
du  Zoumoulet  les  roches  de  grès  de  l'Akhrab,  séparé  de  la 
Seguiet  el  Hamra  seulement  par  le  Reg-el-Abiod  (re^, 
plaine  dénudée  couverte  de  cailloux).  Dans  ce  Reg-el-Abiod, 
le  petit  plateau  de  Bir-el-Kadj,  qui  porte  les  ruines  d'une 
ancienne  forteresse  portugaise,  est  à  huit  jours  de  marche 
de  la  Seguiel-el-Hamra. 

Au  sud-ouest  du  Tiris,  deux  chaînes  de  dunes  appuyées 
sur  des  saillies  rocheuses,  franchissables  seulement  en  leur 
extrémité,    TAzelial    el    l'Akchar,    s'en    vont  du    côté    de 


32  LA     MAI  laïAME 

l'Océan,  séparées  par  une  plaine  étroite  et  allongée,  le  Tiji- 
rit.  Au  sud-est  du  Tiris,  une  grande  plaine  sablonneuse, 
appelée  l'Anasejga,  le  sépare  de  TAdrar.  Cette  plaine  con- 
tourne au  nord-est  le  pied  de  l'Adrar  jusqu'à  Akjouft  et  se 
continue  vers  le  sud-ouest  jusq'u'à  Nouakchott,  par  une 
longue  vallée  presque  inhabitée,  à  la  végétation  fort  rare 
et  à  peu  près  dépourvue  de  points  d'eau,  Tlnchiri,  qui 
forme  un  chemin  naturel  de  l'Adrar  à  Nouakchott. 

A  l'est  de  l'Amsejga  le  massif  de  l'Adrar  se  dresse,  le 
massif  de  l'Adrar-Tmar  ou  mauritanien,  que  le  colonel 
Gouraud  a  comparé  à  une  citadelle  de  pierre  au  milieu  des 
sables.  De  hautes  falaises,  la  plupart  inaccessibles,  le 
limitent  au  sud  et  à  l'ouest,  falaises  qui,  se  divisant  à 
Amatil,  envoient  un  embranchement  au  nord  vers  Idjil,  un 
autre  vers  le  nord-est  qui  passe  près  d'Atar  et  s'en  va, 
très  loin,  entre  les  dunes  d'El  Maghteïr  et  les  dunes  dOua- 
dan,  jusqu'au  massif  granitique  d'El-Egbab.  Cette  falaise, 
El  Hank,  peu  connue  dans  sa  partie  orientale,  d'un  très 
haut  relief,  coupée  çà  et  là  de  sources  et  de  points  d'eaux 
autour  desquels  poussent  de  florissants  bouquets  de  pal- 
miers, se  détache  d'El  Egbab  et  court  parallèlement  aux 
ergs  de  l'Iguidi  ;  région  montagneuse  et  aride,  qui  s'étend 
au  sud  de  la  grande  hammada,  allongée  au  sud  des  der- 
nières régions  marocaines,  à  travers  une  contrée  non  par- 
courue encore  par  les  Européens  et  dans  laquelle  on  ne 
rencontre,  disent  les  indigènes,  que  des  gazelles,  des  mou- 
flons et  des  autruches  ;  zone  de  terres  immenses,  inexploi- 
tées et  presque  inhabitées  qui  va  rejoindre,  au  nord,  la  suite 
des  hammadas  limitrophes  du  Drââ  et  du  Tafilalet,  à  l'est 
l'erg  Iguidi,  l'erg  Ech  Chech,  les  oasis  du  Touat  et  de  Gou- 
rara  et  Sidi  Abbès,  à  Touest  les  régions  de  la  Seguiet  el 
Hamra  et  le  Rio  de  Oro,  à  travers  l'erg  Moughtir. 

A  l'est  de  l'Adrar,  les  plateaux  qui  couronnent  la  falaise 
s'abaissent  et  vont  se  perdre  dans  l'erg  de  El  Makhteïr  au 
nord,  l'erg  El  Ouarane  au  sud.  Entre  ces  plaines  et  ces 
plateaux  qui  sont,  en  somme,  des  prolongements  de  l'Iguidi, 
s'étend,  au  sud  du  Dhar  Adrar,  une  région  de  hautes'dunes 


LE    PAYS  33 

blanches  d'où  émergent,  çà  et  là,  des  mamelons  granitiques 
et  des  sommets  rocheux  qu'on  appelle  Agneitir. 

Au  sud  de  ces  régions  le  plateau  de  Charania  se  déve- 
loppe jusqu'à  xAgheit  el  Mahdi  et  peut-être  plus  loin.  Au 
nord. du  Charania,  une  longue  dépression,  très  étroite  à 
l'est,  et  comparable  à  une  entaille  coupée  dans  la  falaise  de 
grès,  le  Khat,  court  vers  le  sud-ouest  en  sélargissant  jus- 
qu'à devenir,  vers  Aïn-Khedra  et  Talorza,  une  vallée  bien 
pourvue  d'eau  avec  des  sources  et  une  rivière.  Au  sud-est 
du  Khat  et  de  FAdrar,  c'est  un  grand  plateau  sablonneux, 
parsemé  de  dunes  où  poussent  des  euphorbes,  l'Adafar,  qui, 
en  se  prolongeant  vers  l'est,  se  recouvre  de  dunes  blanches 
et  mouvantes  qu'on  suppose  rejoindre  le  Djouf. 

A  l'ouest  de  l'Adafar,  au  sud  du  Khat  qui  le  sépare  de 
l'Adrar,  s'élève  le  massif  du  Tagant  traversé  par  le  18"  degré 
de  latitude  nord  ;  d'un  relief  moyen  de  150  mètres,  le 
Tagantdresse,  sur  son  flanc  ouest,  des  escarpements  rocheux 
dont  quelques  brèches,  rares  et  difficiles,  permettent  à  peine 
la  traversée  aux  convois  montés  :  Dikhel  au  nord,  Foum  el 
Batha  au  sud;  quant  aux  passages  abrupts  de  Moudjéria, 
N'Drinaïa,  Soumas,  Garaoual  et  Louth,  les  seuls  piétons 
peuvent  les  franchir. 

Au  nord,  le  plateau  de  grès  du  Tagant  s'abaisse  insensi- 
blement jusqu'au  Khat  par  des  pentes  ensablées  ;  à  l'est,  il 
s'en  va  rejoindre  le  Dahar-Tichitt,  à  250  kilomètres  de 
Tidjikdja,  lequel,  d'après  les  indigènes,  se  prolongerait 
encore,  dans  cette  direction,  jusqu'à  Oualata. 

Dans  sa  région  médiane  entre  Tidjdikdja  et  Moudjéria, 
le  plateau  se  divise  en  trois  gradins,  le  premier  et  le  plus 
haut  borné  par  une  falaise  en  demi-cercle  franchissable  par 
très  peu  de  passes  dont  la  principale  est  Merkzem-Iferchat 
qui  n'a  que  40  mètres  de  large,  le  second,  très  étroit, 
limité  par  une  falaise  franchissable  à  Tin-Ouadin  par  un 
passage. abrupt  de  15  mètres  de  large,  tous  deux  entaillés 
à  peine  de  quelques  vallées.  Le  troisième  étage,  au  con- 
traire, est  coupé  de  plusieurs  vallées  profondes  et  pourvues 
de    rivières.    Les   points   d'eau,    d'ailleurs,   se   rencontrent 

La  Mai'bitame.  3 


'M  LA     MALIÎITAMi; 

assez  fréquemment  dans  le  Tagant,  soil  au  fond  des  vallées, 
soit  dans  le  creux  des  roches,  ce  qui  permet  des  cultures 
de  céréales  et  de  pâturages  en  quelques  endroits. 

Dans  l'Adrar,  de  même,  la  culture  est  possible  dans  cer- 
taines cuvettes  des  vallées  ou  des  plateaux  où,  à  la  suite  de 
pluies  abondantes,  s'accumulent  des  réserves  d'eau.  Les 
points  cultivés  les  plus  importants  y  forment,  dans  les  val- 
lées, de  véritables  oasis  lorsqu'un  défilé  ou  un  barrage 
rocheux  arrête  les  eaux  et  forme  réservoir  naturel,  comme, 
par  exemple,  dans  les  vallées  qui  se  déploient  autour 
d'Atar. 

Les  points  les  plus  hauts  du  Tagant  sont  vraisemblable- 
ment situés  dans  la  région  sud  du  massif,  encore  mal  con- 
nue. El  Hacera,  pays  peu  accidenté,  mais  où  la  végétation 
dense  et  épineuse  rend  presque  impossible  de  s'écarter  des 
pistes  tracées  par  le  passage  des  voyageurs. 

Une  crête  rocheuse,  au  sud,  forme  la  limite  entre  le 
massif  du  Tagant  et  le  plateau  vaste  et  ondulé  de  Regueiba. 
à  l'ouest  duquel  s'ouvre  le  passage  de  Dibindi. 

Après  le  col  de  Dibindi  une  chaîne,  rocheuse  aussi,  appe- 
lée Assaba,  descend  au  sud  du  massif  de  Regueiba,  au  bord 
de  la  zone  comprise  entre  le  Sénégal  et  le  Gorgol  et  dont 
l'aspect,  un  peu  différent  du  reste  de  la  Mauritanie,  rap- 
pelle plutôt  celui  de  la  région  soudanaise  entre  le  Sénégal  et 
le  Niger, 

L'Assaba  envoie  dans  la  direction  du  nord  un  rameau 
qui  sépare  le  pays  accidenté  de  l'Affola  du  Legdam.  région 
de  dunes  dont  est  bordée  la  muraille  est  du  Tagant.  Un 
autre  massif  de  hautes  dunes,  haut  d'une  cinquantaine  de 
mètres,  large  de  quatre-vingt-dix  kilomètres,  l'Aouker, 
continue  le  Legdam  à  l'est,  en  suivant  le  Dahar-Tichitt, 
Après  l'Affola,  viennent  le  R'kiz,  puis  l'Ajmanet,  vaste 
région  de  sable  qui  s'étend  vers  l'Orient  sur  une  longueur 
de  trois  journées  de  marche,  limitrophe  du  Hodh.  Aux 
confins  de  l'Aouker  et  du  R'kis  est  le  ksar  de  Toyba,  qui 
fait  partie  du  Tadjakant. 

A  l'ouest,  le  Tagant  domine  les  grandes  plaines  d'allu- 


LE    PAYS  35 

vions  du  Brakiia,  relevées  aux  abords  du  massif  par  des 
plateaux  de  grès  et,  coupées  plus  loin,  parfois  de  crêtes 
de  quartz. 

Vers  la  côte  de  l'Atlantique  existent  aussi  quelques  pla- 
teaux moins  importants  :  non  loin  du  cap  Timiris,  l'Agnei- 
tir,  haut  seulement  d'une  quinzaine  de  mètres,  constitué 
par  des  salines  et  des  sables  que  recouvre  une  couche 
épaisse  de  coquillages  ;  au  nord  de  l'Agneitir,  le  Tasiast 
formé  de  plateaux  de  grès  roses  et  verts,  distants  les  uns 
des  autres,  avec  une  épaisse  assise  calcaire,  et  dont  les 
limites  indécises  vont  à  l'est  se  confondre  avec  le  Tiris  ; 
enfin  le  Louchel-el-Abiod  qui,  à  qcaiante  ou  cinquante 
mètres  d'altitude,  étend  ses  grès  diaprés  de  couleurs  claires, 
et  ses  vallées  découpées  profondément  dans  la  région  de 
Krekche,  et  sur  la  côte  de  la  baie  du  Lévrier,  en  face  de 
l'île  d'Arguin  qui  n'en  est  qu'un  massif  détaché.  Dans  la 
presqu'île  du  cap  Blanc  et  le  long  de  la  côte  en  remontant 
vers  le  nord,  une  bande  de  terre  appelée  Aguergaer  sépare 
de  rOcéan,  le  Louchel  el  Abiod,  et  se  continue  jusqu'à  la 
possession  espagnole  de  Villa  Cisneros,  par  El-Aatf,  deux 
régions  encore  mal  définies. 

Divisions  physiques  et  régions  côtières.  —  A  l'ouest  de 
ses  montagnes,  entre  les  massifs  et  l'Océan,  la  Mauritanie 
se  divise  en  trois  régions  physiques,  ayant  chacune  son 
aspect  particulier  et  caractéristique. 

Au  sud-est,  vers  Tembouchure,  sur  les  rives  du  Sénégal, 
s'étend  ce  qu'on  appelle  dans  le  pays  le  Chamama,  c'est-à- 
dire  les  terrains  d'allu vions  riverains  du  fleuve  qui,  inondés 
durant  l'hiver,  constituent  une  bande  de  terre  plus  ou 
moins  large,  basse  et  limoneuse,  extrêmement  fertile,  et 
d'ailleurs  très  cultivée.  En  remontant  le  cours  du  fleuve 
vers  l'intérieur,  le  Chamama  prend  successivement  les 
noms  de  Litama  et  de  Guadimaka.  La  portion  du  territoire 
mauritanien  située  entre  la  chaîne  de  l'Assaba  au  nord-est, 
le  Sénégal  au  sud,  le  Karakoro  à  Test  et  le  Gorgol  à  l'ouest, 
traversée  comme  le  Soudan  de  marigots  d'hivernage  tribu- 
taires du  Sénégal,  soumise  au  même  régime   climatérique 


3() 


LA    MAIlUTANIl-: 


el  hydrographique  que  le  Soudan,  peut  être  appelée  région 
soudanaise.  La  culture,  l'élevage  des  moulons  et  des  bœufs 
y  sont  plus  intenses  qu'en  tout  autre  lieu. 

Au  nord  du  Chamama  se  trouve  la  région  des  dunes 
comprise  entre  le  fleuve  Sénégal,  l'Océan  et  une  ligne  ima- 
ginaire qui,  partant  de  Boghé,  contournerait  le  lac  d'Aleg 
et  irait  jusqu'au  Tagant  en  passant  par  Guimi  et  Aguïert. 
De  grandes  et  de  longues  ondulations  sablonneuses,  d'un 
faible  relief,  parallèles  entre  elles  et  généralement  parallèles 
aux  vents  alizés,  élevées  à  peine  d'une  trentaine  de  mètres 
au-dessus  du  sol  dés  vallées  argileuses  et  reclilignes  qui 
se  creusent  à  leur  pied,  et  où  croissent  des  gommiers  clair- 
semés, y  courent  du  sud-ouest  au  nord-est. 

Cette  région  des  grandes  dunes  est  appelée  Aouker. 
Entre  ces  vastes  ondulations  se  déroulent  des  ondulations 
pins  petites,  coupées  par  des  vallonnements  sablonneux  et 
formées  d'un  fonds  calcaire  qui  apparaît  par  endroits  :  cette 
contrée  se  dénomme  Aoukeira. 

Parmi  les  larges  ondulations  de  l'Aouker,  Zirt  Douaour, 
Zirt  Diriara,  Aleb  Oukseiba,  Zirt  Ouanaduir.  etc.,  il  faut 
mentionner  particulièrement  l'Anaghim  Gherghi  qui  part 
de  la  pointe  du  lac  R'kis  et  passe  au  sud  de  Boutilimit,  et 
l'Aleb  Anaghim  qui,  suivant  le  lac  d'Aleg,  se  prolonge,  en 
passant  par  Choggar,  Lettatar  et  Guimi,  sur  une  étendue 
immense,  jusqu'au  massif  du  Tagant. 

Dans  cette  région  des  dunes,  nul  cours  d'eau,  mais  des 
puits  nombreux  enfermant  à  profondeur  variable  une  eau 
excellente,  et,  dans  leur  voisinage,  des  pâturages  où  puisent 
les  troupeaux. 

Au  nord-est  d'Aleg  et  de  la  ligne  Guimi- Aguierl,  l'as- 
pect du  pays  change  :  de  grands  espaces  uniformes  et  sans 
relief  aucun  parsemés  de  fragments  de  silex  et  que  l'eau 
des  pluies  d'hiver  retenues  pendant  de  longs  mois  par  le 
sous-sol  imperméable  changent,  en  maints  endroits,  en 
marécages  couverts  de  roseaux  et  d'herbes  rares,  s'étendent 
à  perte  de  vue  jusqu'à  la  rive  du  Gorgol  et  jusqu'au  pied 
du  Tagant.  Aux  abords  du  Tagant,  des   masses   rocheuses 


LE    PAYS  37 

d'une  blancheur  éblouissante  crèvent  le  sol  de  la  plaine 
immense,  de  plus  en  plus  nombreuses  quand  on  se  rapproche 
de  la  montagne.  Les  indigènes  appellent  cette  contrée  TAf- 
touth,  mot  qui  sert  en  général  à  désigner  une  plaine  bor- 
dée de  dunes.  Peu  de  puits  y  ont  été  creusés,  Teau  des 
mares  et  des  lacs  temporaires  paraissant  suffisante  aux  indi- 
gènes pour  leurs  besoins  et  ceux  des  troupeaux  nombreux 
nourris  dans  les  excellents  pâturages  dont  s'entourent  ces 
points  d'eau. 

Si,  maintenant,  partant  de  l'ancien  poste  de  N'Diago  qui, 
à  l'ombre  de  quelques  palmiers,  dresse  ses  toits  rouges  sur 
une  dune  au  bord  de  l'Océan,  à  16  kilomètres  nord  de 
Saint-Louis,  on  remonte  vers  le  nord  en  suivant  le  littoral, 
on  traverse  successivement  des  dunes  couvertes  d'eu- 
phorbes, des  plaines  vastes  et  basses  revêtues  d'herbes 
inondées  à  toutes  les  crues  du  Sénégal  et  traversées  de 
marigots,  plaines  d'alluvions  qui,  le  long  du  Sénégal, 
forment  la  région  du  Keurchouma  qui  va  rejoindre  le  Cha- 
mama  ;  puis  des  sebkhas  (cuvettes  de  terre  saline  bosselées 
des  boursouflures  du  sel  et  où  paraît,  après  la  pluie  d'hiver, 
une  végétation  très  recherchée  des  animaux,  jusqu'à  la 
plaine  côtière,  étroite  et  longue  appelée  aussi  Aftouth  où 
apparaissent  les  gommiers  et  les  talali  (faux  gommiers). 

A  l'est  de  cet  Aftouth  bordé  de  dunes  de  sable  rouge 
s'étend  une  plaine  plantée  de  gommiers  et  de  tamaris  appe- 
lée le  Drah  ;  à  droite  du  Drah  sont  les  régions  du  Dahar 
(qui  touche  au  sud  le  Gharaama)  et  de  l'Iguidi,  avec  leurs 
immenses  forêts  de  gommiers  qui  fournissaient  autrefois 
l'objet  d'un  commerce  si  considérable  à  Arguin,  Portendik 
et  Saint-Louis. 

Le  poste  de  Nouakchott,  créé  par  Coppolani  en  1903, 
s'élève  près  de  l'Atlantique,  au  bord  de  cet  Aftouth,  à  côté 
de  puits  nombreux,  non  loin  d'un  village  de  pêcheurs 
comme  on  en  rencontre  un  certain  nombre  le  long  de  la 
côte.  Nouakchott  sert  de  base  au  poste  d'Akchfout,  à 
250  kilomètres  nord-est.  A  Test  du  poste,  s'étend  à  perte 
de  vue  la  plaine  basse  et  verdoyante  de  l'Amoukrouz,  plan- 
tée de  "ommiers,  de  tamaris  et  de  salicornes. 


?)H  r.A    MAURITANIE 

Après  le  poste  de  Nouakchott,  même  succession  mono- 
tone de  dunes  et  de  petites  vallées,  de  plaines  plates  à 
maigre  végétation,  serrées  entre  les  dunes  de  sable  blanc 
et  de  sable  rougeâtre  où  s'abrilent  les  villages  des  pécheurs 
indigènes.  Auprès  de  la  sebha  de  Marsa.  on  rencontre  les 
ruines  et  les  canons  ensablés  de  l'ancien  fort  de  Portendik, 
près  desquels  subsistent  encore  quelques-uns  des  palmiers 
qui  Tentouraient  jadis.  Ensuite  viennent  quelques  pâturages 
verts  ;  puis,  des  dunes  élevées,  faites  dun  sable  fm  et  rouge, 
dominent  la  plage  jonchée  d'algues  rejetées  par  le  flot. 
Ces  dunes  suivent  le  rivage  à  une  centaine  de  mètres.  La 
partie  la  plus  haute  de  cette  chaîne  s'appelle  les  Mottes 
d'Angel. 

A  l'est,  se  développe  la  plaine  plate  du  Tarad  vêtue  de 
Ioniques  graminées  et  d'herbes  courtes  dont  sont  friandes 
les  bêtes  des  troupeaux  et  des  caravanes.  Plus  à  l'est  encore 
est  le  Tafîouëlli  dont  la  plage  de  sable  fin  est  couverte  de 
coquillages.  Une  baie  arrondie  se  creuse  non  loin  du  puits 
de  Bilaouak,  une  autre  plus  vaste  s'ouvre  au  pied  du  cap 
de  grès  auprès  d'Aleibataf. 

On  entre  ensuite  dans  l'Agneitir,  succession  monotone 
de  dunes  perpendiculaires  et  de  sebkha  desséchées  avec  la 
même  végétation  d'euphorbes  et  de  graminées,  que  A'arie 
parfois  quelque  monticule  couvert  de  coquillages  blancs 
étincelant  au  soleil,  tel  celui  de  Chedala.  ou  quelque  pla- 
teau rocheux  entièrement  formé  par  des  coquilles  d'huîtres, 
comme  celui  d'El-Hadjera. 

A  mesure  qu'on  avance  vers  le  nord,  la  barre  devient 
de  moins  en  moins  forte  le  long  de  la  côte  :  sur  la  sur- 
face de  l'Océan,  de  larges  espaces  bleu  clair,  indiquant  les 
hauts-fonds  de  sable,  alternent  avec  le  bleu  sombre  des 
nappes  profondes. 

On  rencontre  ensuite  les  grands  plateaux  rocheux  et 
recouverts  de  sable  d'El  Mehara  (les  coquilles),  au  som- 
met revêtu  de  coquillages  d'un  blanc  pur,  au  pied  tapissé 
d'euphorbes  basses,  de  salicornes  et  de  graminées,  et  qui 
se  prolongent  très  loin  vers  l'est,  jusqu'à  la  région  appelée 


hV.    PAYS  39 

Akchar.  Trois  plateaux  forment  El  Mehara,  séparés  par 
des  terres  salines  où  s'élèvent  des  villages  abandonnés  de 
pêcheurs  ;  le  côté  qui  regarde  la  mer  est  une  muraille  jau- 
nâtre à  pic,  creusée  à  la  base  par  les  vagues  qui  la  battent 
à  marée  haute  ;  au  nord,  le  plateau  s'abaisse  et  vient  mou- 
rir, en  pente  douce,  dans  une  plaine  appelée  Tin-Nioubiar 
qui  est  encore  une  sebkha  sans  sel. 

Tout  le  rivage  de  cette  côte,  depuis  Ghedala,  est  formé 
par  ime  suite  de  petites  baies  découpées  dans  une  baie  plus 
grande  que  ferme  au  nord  le  cap  Timiris  ou  Mirik,  dont  la 
masse  blanche  s'aperçoit  de  très  loin,  frémissant  dans  l'air 
surchauffé  comme  dans  la  vapeur  d'une  fournaise,  au-des- 
sus des  dunes  basses  toujours  couvertes  des  mêmes  végéta- 
tions maigres  et  monotones. 

Au  nord  du  cap  Timiris,  la  côle  se  creuse  pour  former  la 
baie  de  Saint-Jean  et,  au  nord-ouest,  une  plage  vaseuse  où 
vient  finir  la  presqu'île  de  Thila  ;  vers  l'ouest,  la  ligne  des 
dunes  se  continue  à  perte  de  vue. 

Des  arbres  assez  hauts,  semblables  à  des  palétuviers,  et 
des  plantes  vertes  gonflées  d'humidité  poussent  sur  les 
rivages  de  la  baie  de  Saint-Jean  ;  une  presqu'île,  appelée 
Kaja  ou  Kadja  par  les  indigènes,  borde  une  baie  longue  et 
étroite  découverte  à  marée  basse,  mais  recouverte  aux 
grandes  marées.  L'eau,  dans  ces  périodes,  s'étend  même 
beaucoup  plus  loin,  à  l'est  sur  de  vastes  espaces  où  le  flot, 
en  se  retirant,  laisse  du  sel  et  des  coquillages. 

Après  cette  série  de  sebkha,  le  sol  au  sud  se  relève  en  un 
plateau  haut  de  dix  mètres  et  long  de  cent  cinquante, 
revêtu,  comme  celui  de  Chedala,  d'une  couche  de  coquilles 
très  blanches  qui  élincellent  au  soleil,  plateau  raviné  par  la 
pluie  et  le  vent  qui  forme  précisément  le  cap  Timiris. 

Au  nord-est  de  la  baie,  l'eau  s'infiltre  sur  la  terre  aux 
basses  marées  par  une  sorte  de  baie-rivière  qu'on  appelait 
autrefois  la  rivière  Saint-Jean  sur  une  zone  plate  que  sépare 
du  large  un  contrefort  sableux  et  fixé,  conslituanl  ainsi  une 
lagune  couverte  de  végétation  verdoyante,  terminée,  sur  la 
rive,  par  une  plage  de  sable  très  fin. 


40 


LA    MAURITANIE 


A  Fesl  de  la  baie  de  Saint-Jean,  des  dunes  basses,  paral- 
lèles au  rivage  et  tapissées  d'euphorbes  et  de  graminées, 
quelques  mamelons  isolés  couverts  de  coquillages  mènent 
à  une  région  appelée  Agatroun,  où  la  plage  devient  aride 
et  nue  et  forme  jusqu'à  la  dune  une  large  sebkha  sans  sel 
avec  des  coquillages,  puis  des  bancs  de  sable  fréquentés 
par  les  oiseaux  de  mer  et  des  bancs  de  vase  avec  de  pauvres 
pâturages.  Un  plateau  abrupt  creusé  en  demi-cercle,  dont 
les  flots  viennent  battre  le  pied  pendant  les  grandes  marées 
de  l'équinoxe,  limite  ensuite  un  golfe  de  plusieurs  kilo- 
mètres. 

Au  nord  de  ce  golfe,  c'est  la  région  de  dunes  mobiles, 
de  hauteur  variable,  sans  cesse  remuées  par  les  vents,  orien- 
tées du  sud-ouest  au  nord-est,  à  peine  séparées  par  d  étroites 
vallées,  qu'on  appelle  l'Azoufal  et  qui  s'étend  entre  l'Agnei- 
tir  et  le  Tasiast.  La  plus  haute  de  ces  dunes  (dune  d'Ask- 
jet),  redescend  vers  le  sud  et  forme  l'épine  dorsale  de  la 
presqu'île  de  Thila  qui  limite  à  l'ouest  la  baie  de  Saint- 
Jean. 

Plus  on  remonte  vers  le  nord,  plus  ces  dunes  successives 
se  rapprochent,  vêtues  d'euphorbes  et  de  graminées  entre- 
lacées ;  à  l'ouest,  une  étendue  plate  va  jusqu'à  la  côte 
basse,  marécageuse  et  si  découverte  aux  faibles  marées 
qu'elle  se  confond  avec  le  rivage  oriental,  également  bas  et 
marécageux,  de  l'île  de  Tidra.  Cette  île,  assez  large  dans  sa 
partie  médiane,  finit  en  pointe  vers  le  nord  et  s'allonge,  au 
sud,  par  une  bande  étroite  où  des  plantes  vertes  poussent 
dans  la  vase  qui  recouvre  le  sable.  Des  pécheurs  maures 
l'habitent. 

Au  nord-ouest  de  Tidra,  la  masse  de  grès  à  pointe 
abrupte  du  cap  louik  termine  la  presqu  île  du  même  nom. 
A  l'ouest  de  ce  point,  les  anciennes  cartes  indiquent  un 
groupe  d'îles  appelées  îles  louik  ;  mais  rien  ne  permet 
d'affirmer  leur  existence,  car  elles  ne  sont  point  visibles 
du  rivage  et  personne  n'a  jamais  exploré  le  large  de  cette 
côte.  Ceux  qui  en  ont  parlé  ont  simplement  copié  les  uns 
sur  les  autres  l'erreur  traditionnelle. 


LE    PAYS  41 

• 

Au  sud  de  la  falaise  du  cap  louik,  à  Tesl  de  la  presqu'île, 
une  baie  plate  et  sableuse  s'enfonce  dans  les  terres  en  des- 
sinant un  arc  de  cercle  qui  vient  s'achever  à  la  masse 
rocheuse  du  cap.  Au  nord  du  cap  louik  le  rivage  de  l'Océan 
suit  une  ligne  presque  droite.  En  face,  se  dressent  au  milieu 
des  flots,  des  massifs  rocheux  qu'un  étroit  chenal  sépare 
de  la  côte  et  que  les  Maures  appellent  îles  Ikniva. 

Sur  le  littoral,  après  avoir  traversé  les  derniers  sables 
mouvants  de  l'Azoufal,  on  se  trouve  dans  le  Tasiast  où  des 
dunes  basses,  parsemées  de  quelques  euphorbes  épars,  et 
des  sebkha  sans  sel,  plates  avec  des  euphorbes  et  de 
maigres  pâturages,  alternent  avec  des  plateaux  de  grès  ver- 
dâtre  et  des  plaines  semées  de  fragments  de  roches  noires. 
Vers  l'est  s'étendent  les  plateaux  de  grès  vert  d'El  Mouma 
et  d'Aguilal. 

A  la  hauteur  de  celui-ci,  au  nord-ouest  des  îles  Ikniva, 
un  cap  de  grès  verdâtre,  El  Frey,  s'avance  dans  le  flot, 
relié  au  rivage  par  une  bande  de  sable.  Au  nord,  une  baie 
profonde  se  creuse  jusque  vers  Alzas,  bordée  d'abord  par 
une  plaine  aride  et  nue,  tapissée  des  coquillages  marins 
qu'y  déposent  les  envahissements  de  l'Océan,  puis  par  des 
falaises  de  grès  verdâtres  et  des  sebkha  au  sol  mouvant, 
enfin  par  une  plaine  basse  et  verdoyante  couverte  de  bons 
pâturages  où  poussent  des  arbres  épineux.  A  lest  du  litto- 
ral, d'ailleurs,  depuis  Nouakchott,  surtout  depuis  El  Frey, 
s'étend  une  zone  pourvue  de  puits  nombreux  et  assez  rap- 
prochés qui  donnent  une  eau  excellente  et  douce,  des  pâtu- 
rages abondants  et  verts.  La  plaine  immense  s'étend  avec 
ses  graminées,  çà  et  là,  ses  arbres  épineux,  jusqu'à  El- 
Aïoudj,  à  l'est  de  la  baie  du  Lévrier  et  plus  haut  que  la  baie 
de  l'Archimède  ;  avec  ses  puits  profonds  emplis  d'eau 
abondante  et  pure,  ses  pâturages  excellents,  elle  pourrait 
devenir  une  très  favorable  région  d'élevage. 

Une  sebkha  borde  la  côte  de  la  baie  profonde  d'où  sort 
des  flots  le  plateau  de  grès,  analogue  à  celui  des  îles  Ikniva, 
large  de  plus  de  trois  kilomètres,  qui  forme  l'île  d'Arguin. 
Sur  sa  côte  orientale,  la  falaise  de  grès  vert  tombe   à   pic 


42  LA    MAURITANIE 

dans  les  tlots  ;  au  nord,  elle  se  termine  par  une  pointe 
abrupte  ;  au  sud,  elle  s'abaisse  jusqu'à  former  une  plaine 
vaseuse.  Le  chenal,  large  de  trois  kilomètres,  qui  la  sépare 
de  la  terre,  s'ensable  de  plus  en  plus  ;  de  même,  les  deux 
petites  îles  Ardent,  situées  tout  près  d'elle  sur  son  flanc 
nord-ouest,  sont  maintenant  réunies  à  marée  basse  par 
par  une  bande  de  sable  et  seront,  dans  un  temps  donné, 
reliées  l'une  à  Arguin,  l'autre  au  rivage  du  fond  de  la  baie, 
par  l'envahissement  de  la  vase  et  du  sable. 

Au  nord  et  au  nord-est  de  la  baie  d' Arguin,  des  plaines 
caillouteuses  semées  de  roches  de  grès  bariolés,  rouges, 
roses  ou  verts,  que  vient  parfois  marquer  une  couche  de 
sable  où  poussent  des  plantes  vite  desséchées,  des  hautes 
dunes  de  s;ible,  isolées  et  nues,  afïectant  la  forme  d'un 
demi-cercle  ;  des  plaines  jonchées  de  coquillages  marins, 
parsemées  de  mornes  de  grès  gris  et  de  calcaire  où  reparaît 
la  verdure  des  grands  gommiers  vrais  et  faux,  forment  la 
région  appelée  Krekche  qui  s'étend,  à  l'ouest  delà  zone  des 
pâturages,  jusqu'au  puits  d'El-Aïoudj,  à  8  kilomètres  de  la 
frontière  mal  déterminée  de  la  colonie  espagnole  du  Rio 
de  Oro,  à  37  kilomètres  en  ligne  droite  au  fond  de  la  baie 
de  l'Archimède. 

A  l'ouest  d'El-Aïoudj,  la  plaine  continue  avec  ses  effleu- 
rements rocheux  de  grès  et  de  calcaire  et,  par  places, 
quelques  mottes  de  sable  amoncelé  où  poussent  des  herbes 
graminées.  Elle  va  rejoindre  une  région  de  dunes  élevées, 
arides  et  nues,  faites  de  sables  jaunes  et  qui  réfléchissent 
avec  violence  les  rayons  solaires  ;  dunes  en  forme  de  crois- 
sant, de  plus  en  plus  rapprochées,  qui  couvrent  tout  le  lit- 
toral est  de  la  baie  du  Lévrier,  depuis  le  cap  d'Arguin  à  la 
baie  de  l'Archimède,  et  qu'on  appelle  Souchel-el-Abiod, 
c'est-à-dire  occident  blanc.  Cette  région  est  limitée,  à  l'est 
par  la  plaine  d'affleurements  rocheux  qui  termine  le 
Krekche  et  commence  le  Tiris  ;  à  l'ouest,  elle  est  bornée 
par  une  sebkha  au  sol  mouvant,  qui,  en  certains  points, 
atteint  jusqu'à  10  kilomètres  de  large,  comme  auprès  du 
cap  Sainte-Anne.  Nombre  de  promontoirs  découpent  cette 


I 


LE    PAYS  43 

partie  de  la  cote  ;  les  principaux  sont  le  cap  des  Coquilles 
et  la  Pointe  de  FAutruche. 

Près  de  la  baie  de  l'Archimède  qui  forme  l'avancée 
extrême  de  la  grande  baie  du  Lévrier,  la  vaste  sebkha  dénu- 
dée, dont  les  parties  basses  sont  périodiquement  recouvertes 
par  la  mer,  s'étend  sur  une  largeur  de  dix  kilomètres  autour 
du  mouillage  d'Iouïli,  et  vient  finir  au  pied  des  falaises  de 
grès  et  de  calcaire,  qui  se  prolongent  au  nord,  pour  rejoindre 
le  massif  du  Tiris  et,  au  sud,  descendent  pour  former  l'os- 
sature de  la  longue  presqu'île  rocheuse,  terminée  par  la 
pointe  du  cap  Blanc. 

A  l'ouest  de  la  baie  de  l'Archimède,  si  l'on  descend  vers 
le  cap  Blanc  en  longeant  la  côte  orientale  de  la  baie  du 
Lévrier,  après  avoir  traversé  la  sebkha  et  le  plateau  rocheux, 
on  rencontre  encore  des  dunes  basses  et  mouvantes  et  des 
mornes  abrupts  et  rocailleux  ;  un  peu  plus  loin,  une  grève 
de  sable  qui  creuse  la  baie  de  l'Etoile,  peu  profonde  et  dont 
l'entrée  est  presque  fermée  par  une  roche  à  fleur  d'eau  ; 
puis  la  plaine  semée  de  mornes  de  grès  et  de  mamelons 
rocheux  continue  le  long  de  la  côte  jusqu'à  la  baie  de  Gan- 
sado. 

Au  nord  de  cette  baie,  trois  rochers  à  pic  sur  la  mer 
forment  la  pointe  du  Chacal  qui,  avec  la  pointe  Rey,  limite 
la  petite  baie  du  Repos  ;  là,  sur  un  monticule  rocheux,  se 
dresse,  couronné  du  drapeau  tricolore,  le  fort  du  poste  mili- 
taire de  Port-Étienne,  terminé  en  1908.  Vers  l'ouest,  la  baie 
de  Cansado  s'arrondit  en  forme  de  demi-cercle,  bordée 
d'une  plage  de  sable  jusqu'à  la  pointe  du  même  nom,  où 
s'élève  maintenant  un  phare  à  feu  blanc  et  fixe.  Jusqu'à  la 
baie  Cansado  un  chenal  assez  large  et  de  fonds  variables 
suit  le  rivage  depuis  la  baie  de  l'Archimède. 

Après  la  pointe  de  Cansado,  voici  une  falaise  presque  à 
pic  et  qui  monte  par  degrés  le  long  de  la  côte  jusqu'au 
cap  Blanc,  dans  celte  partie  méridionale  de  la  presqu'île 
que  les  Maures  appellent  Nouazibou  et  qui  affecte  la  forme 
d'un  fer  de  lance  dont  la  pointe  est  représentée  par  la 
falaise  à  pic  du  cap  Blanc. 


44  T,A      MAIKITANIF. 

Au  pied  du  cap  Blauc,  une  baie  peu  profonde  nommée 
baie  de  l'Ouest  se  dessine  sur  la  côte  de  l'Océan,  à  Touest 
de  la  presqu'île,  jusqu'à  une  pointe  rocheuse  et  basse,  le 
Faux-Cap  avec  de  bons  mouillages.  Au-dessus  du  Faux- 
Cap,  la  baie  du  Nord  découpe  la  côte  océanique  presque 
symétriquement  à  la  baie  de  Cansado.  Le  littoral  occidental 
de  la  presqu'île  est  compris  dans  les  limites  vaguement 
déterminées  de  la  colonie  espagnole  du  Rio  de  Oro. 

De  la  baie  de  l'Archimède  à  la  pointe  du  cap  Blanc  la 
presqu'île  mesure  4o  kilomètres  ;  sa  largeur  varie  de 
15  kilomètres  (à  la  pointe  de  l'Archimède)  à  8  kilomètres 
dans  l'isthme  étranglé  qui  forment  les  baies  du  Nord  et  de 
Cansado.  De  1res  loin,  au  large,  on  voit  se  dresser  ses 
falaises  et  ses  dunes  sans  verdure,  en  masses  d'une  blan- 
cheur éclatante. 

Le  climat.  La  température  ;  les  vents;  la  salubrité.  — 
Le  climat  de  la  Mauritanie  est  loin  d'être  celui  des  zones 
tempérées  ;  le  pays  aride  est  chaud.  Mais  bien  qu'elle  se 
trouve  à  quelques  degrés  au-dessous  du  tropique  son  cli- 
mat n'est  pas  non  plus  celui  de  la  zone  tropicale,  grâce  au 
voisinage  de  la  mer  qui  amène  de  fortes  différences  avec  la 
température  d'autres  points  situés  sous  la  même  latitude. 

D'une  façon  générale  on  peut  dire  que  la  température  est 
extrêmement  variable,  suivant  les  régions  et  suivant  les 
heures  de  la  journée.  Des  journées  de  36"  où  la  sécheresse 
de  l'air  affecte  péniblement  les  muqueuses,  alternent  avec 
des  nuits  de  8°  et  de  7°  où  la  fraîcheur  nécessite  des  feux 
de  branchages  aux  campements  des  caravanes  ;  l'hygro- 
mètre descend  à  16°  entre  4  et  6  heures,  et  remonte  à  60" 
entre  6  et  9  heures,  dans  la  même  journée.  A  midi,  la  tem- 
pérature s'élève  parfois  à  40°  :  et  l'hygromètre  monte  à  70°. 

Vers  la  fin  des  chaudes  journées,  parfois  la  brise  fraîchit, 
venant  du  nord  ou  du  nord-ouest.  Lorsque  le  vent  du  nord- 
ouest  souffle  toute  la  journée,  la  température  s'abaisse  par- 
fois jusqu'à  30°,  jusqu'à  20°  au  crépuscule  dans  la  saison 
humide.  Parfois,  vers  le  soir,  le  ciel  se  couvre  de  nuages 
et  une  pluie  légère  tombe  durant  la  nuit  ;  mais  le  sol  en  est 


LE    PAYS  4o 

à  peine  humecté,  tant  il  est  chaud.  Parfois  aussi,  le  ciel 
est  couvert  pendant  tout  le  jour,  et  la  température  ne 
dépasse  pas  28°.  Parfois,  alors,  pendant  la  nuit,  des  pluies 
d'orage,  amenées  par  le  vent  d'ouest,  éclatent,  accompa- 
gnées de  tonnerres  et  d'éclairs  ;  mais  la  quantité  d'eau  est 
encore  tellement  insignifiante  que  la  terre  desséchée  l'ab- 
sorbe aussitôt.  Ces  courtes  pluies  cependant  rafraîchissent 
l'air  et  font  reverdir  les  pâturages  brûlés. 

Quelquefois,  au  coucher  du  soleil,  l'air  devient  vif  et  le 
froid  s'accentue  assez  vite  ;  on  voit,  quand  passe  la  brise  du 
nord,  des  nuits  de  12°.  C'est  toujours  vers  6  heures  du 
matin  que  la  température  est  la  plus  basse.  Durant  cer- 
taines nuits,  principalement  dans  les  régions  voisines  de  la 
mer,  se  produisent  des  rosées  tellement  abondantes  que 
l'eau  ruisselle  sur  les  tentes  des  nomades.  Dans  la  région 
littorale  aussi,  des  brumes  assez  épaisses  voilent  Ihorizon 
dans  la  nuit  et  aux  premières  heures  du  matin. 

Ces  variations  proviennent  de  l'influence  des  vents  et  de 
leurs  brusques  changements.  Ces  vents  sont  essentielle- 
ment variables,  alternent  fréquemment  de  l'est  à  l'ouest 
dans  le  cours  de  la  même  journée,  sans  mouvement  suivi 
et  sans  régularité  aucune,  amenant  tout  à  coup  la  fraîcheur 
et  l'humidité  après  l'accablante  chaleur.  Dans  un  jour  brû- 
lant où  le  thermomètre  marque  32°  sous  l'influence  du 
vent  d'est,  si  à  4  heures  se  lève  le  vent  du  nord-ouest,  la 
température  en  quelques  minutes  tombe  à  19°  et  l'hygro- 
mètre passe  de  18°  à  70°. 

Le  vent  d'est,  qui  vient  du  Sahara,  est  celui  qui  amène 
la  sécheresse,  et  la  température  se  maintient  élevée.  Le 
grand  vent  d'est,  appelé  rhamattan,  peut  atteindre  une 
vitesse  de  500  et  700  mètres  à  la  minute  et  soulève  sur  son 
passage  des  tourbillons  de  poussière  et  de  sable  qui,  en 
s'épaississant  par  places,  couvrent  l'étendue  des  plaines 
d'un  manteau  de  brumes  rougeâtres,  si  épaisses  que  la  vue 
ne  peut  porter  à  plus  d'une  quarantaine  de  mètres,  souvent 
moins.  Les  vêtements  sont  couverts  de  sable  et  il  est  néces- 
saire de  protéger  les  yeux,  le  nez.  la  bouche  et  les  oreilles 


46  LA     MAUlUTANFi: 

des  hommes  et  des  animaux.  Sous  ce  terrible  vent  l'air  se 
dessèche  de  plus  en  plus  ;  l'hygromètre  descend  à  son  mini- 
mum, 2  degrés,  les  lèvres  se  gercent  et  se  fendillent,  la 
muqueuse  intérieure  du  nez  senflamme  au  point  de  devenir 
sanguinolente  ;  la  peau  se  sèche  ;  les  cheveux  et  la  barbe 
se  cassent  d'eux-mêmes  ;  les  clous  jaillissent  hors  du  bois 
des  caisses,  et  parfois  l'on  entend  se  briser  tout  d'un  coup 
la  crosse  d'un  fusil.  Une  poussière  d'une  finesse  impalpable 
s'infiltre  partout  ;  et  telle  est  la  saturation  électrique  de 
l'atmosphère  que  le  seul  toucher  de  la  main  sur  une  cou- 
verture de  laine  en  fait  jaillir  des  étincelles.  Ce  vent  souffle 
parfois  pendant  plusieurs  jours  et  plusieurs  nuits  sans  inter- 
ruption. Mais,  s'il  se  calme,  vers  le  soir,  des  nuits  froides 
de  10  degrés  peuvent  lui  succéder  ;  ou  bien,  au  milieu  de 
la  nuit,  un  vent  d'ouest  peut  amener  l'humidité. 

Au  mois  d'août,  la  saison  des  pluies  bat  son  plein  aux 
rives  du  Sénégal  ;  les  plaines  d'alluvions  du  fleuve  sont 
inondées  par  les  averses  d'hivernage  ;  les  mouches  et  les 
moustiques  s'y  développent  en  quantités  innombrables  ; 
sous  leur  influence,  la  gale,  la  trypanosomiase,  le  m'bori, 
sévissent  sur  les  troupeaux. 

Dans  les  régions  moyennes  et  septentrionales  de  la  Mau- 
ritanie il  n'existe  point  une  saison  des  pluies,  un  hivernage 
régulier  tels  que  dans  les  pâturages  du  Sénégal.  Cepen- 
dant, une  saison  de  pluies  intermittentes  existe  de  juillet  à 
décembre  ;  quelques  averses  se  produisent  en  janvier, 
février  et  mars,  mais  trop  minimes  pour  former  des  mares. 
Les  pluies  de  décembre  tombent  avec  assez  d'abondance 
pour  arriver  à  constituer,  en  certains  endroits  où  le  sous- 
sol  est  argileux,  des  mares  qui  persistent  jusqu'à  l'année 
suivante.  De  mars  à  juillet,  il  n'y  a  plus  de  pluies. 

Le  régime  des  pluies  varie  d'ailleurs  suivant  les  régions. 
Dans  la  région  littorale,  de  Nouakchott  à  Port-Ktienne,  la 
pluie  tombe,  chaque  année,  de  façon  à  peu  près  régulière. 
Les  mois  les  plus  humides  sont  ceux  d'août  à  novembre 
inclus.  Le  mois  d'août  surtout,  puis  la  quantité  de  pluie 
décroît  jusqu'en  novembre.   De  deux  à   trois  heures,  tous 


LK    PAYS  4  / 

les  huit  jours  ou  tous  les  dix  jours,  parfois  tous  les  vingt 
jours,  la  pluie  tombe  par  tornades.  Pourtant,  certains 
hivernages  sont  secs  et  l'on  voit  quelquefois  deux  années 
consécutives  se  passer  sans  pluies  véritables. 

Dans  le  plateau  du  Tiris,  la  pluie  tombe  abondamment 
en  octobre  et  novembre.  Cependant,  comme  dans  le  Tasiast, 
on  reste  parfois  trois  ans  sans  grandes  pluies.  Quelques 
petites  ondées  tombent  durant  la  nuit  et  des  rosées  abon- 
dantes conservent  la  verdure  des  plantes  et  la  fraîcheur 
des  pâturages. 

Dans  la  presqu'île  du  cap  Blanc,  lorsque  la  saison  des 
pluies  bat  son  plein  au  Sénégal  et  que  Tatmosphère  des 
régions  voisines  se  charge  de  vapeur  d'eau,  le  ciel,  généra- 
lement très  pur,  se  couvre  de  nuages  pareils  à  ceux  des 
tornades  tropicales  ;  mais  rares  sont  les  pluies,  et  leur 
régime  est  tout  à  fait  irrégulier.  Des  années  sans  orage  suc- 
cèdent à  une  année  d'orages  violents.  En  septembre,  le 
ciel  redevient  clair  et  sans  menace  de  pluie  ;  mais,  en 
octobre,  quand  viennent  à  commencer  les  pluies,  aux  îles 
Canaries  et  dans  le  Tiris,  l'air  de  nouveau  se  charge  d'hu- 
midité. La  presqu'île  du  cap  Blanc  a  donc  deux  périodes 
pluvieuses,  l'une  en  août,  simultanée  avec  l'hivernage 
sénégalais  ;  l'autre,  à  la  fin  de  l'année,  correspondant  aux 
pluies  des  îles  Canaries  et  du  Tiris. 

La  presqu'île  du  cap  Blanc  est  dans  la  région  des  vents 
alizés  ;  le  vent  y  vient  du  nord  avec  une  direction  généra- 
lement nord-est  nord-ouest  et  se  fait  sentir  avec  régula- 
rité du  lever  au  coucher  du  soleil  ;  les  vents  alizés  sont 
très  violents  de  mars  à  juillet,  soufflant  pendant  la  journée 
en  entraînant  des  nuages  de  sable  et  s'apaisant  durant  les 
nuits  ;  dans  les  autres  mois,  l'intensité  du  vent  est  bien 
moindre.  Les  vents  d'est,  d'ouest  et  du  sud  se  manifestent 
parfois  de  juillet  à  septembre,  affectant  pendant  la  jour- 
née un  mouvement  analogue  à  celui  des  aiguilles  de 
montres  et,  pendant  la  nuit,  une  direction  uniformément 
nord-sud. 

Dans  la  presqu'île  du  cap  f^lanc,  la  température  minima 


iS  LA     MALHITAME 

en  janvier  est  de  10  degrés  et  la  température  maxima  de 
27  degrés,  sauf  dans  les  jours  où  souille  le  vent  d'est,  où 
elle  monte  à  30".  Les  plus  fortes  chaleurs  sont  en  août- 
septembre  et  dépassent  rarement  35°,  avec  un  minima  de 
18°  toujours  supportables  à  cause  des  brises  qui,  générale- 
ment, se  lèvent  avec  le  soleil  et  tombent  lorsqu'il  se 
couche. 

A  Port-Étienne,  au  nord  de  la  presqu'île,  la  température 
est  fraîche  le  matin  et  le  soir,  et  très  supportable  au  milieu 
du  jour.  Un  vent  frais  nord-est  y  souffle  presque  constam- 
ment, agréable  tant  qu'il  n'est  pas  trop  violent.  Les  mois 
les  plus  chauds  sont  août,  septembre,  octobre  ;  les  plus 
froids,  janvier,  février,  mars.  Température  maxima  36° 
en  septembre;  température  minima  11°  en  décembre. 
Cette  région  est  très  saine,  l'absence  d'eaux  stagnantes  et 
la  sécheresse  générale  empêchent  l'existence  des  mous- 
tiques et,  par  suite,  de  la  fièvre  paludéenne. 

Les  fleuves  et  les  nappes  d'eau.  —  Il  ne  faut  pas  se  lais- 
ser abuser  par  le  nom  de  Mauritanie  saharienne  donné 
officiellement  à  notre  possession  de  la  rive  droite  du  Séné- 
gal et  se  figurer  les  vastes  espaces  qui  s'étendent  au  nord 
de  ce  fleuve  jusqu'à  l'océan  comme  une  région  absolument 
sèche  et  désertique. 

Bien  que  l'étude  de  la  contrée  à  ce  point  de  vue  soit 
encore  dans  son  enfance,  on  peut  dès  aujourd'hui  assurer 
que  la  Mauritanie,  en  toutes  ses  parties,  est  pourvue  d'eau 
en  quantité  suffisante,  abondante  même  en  certains  points, 
soit  à  fleur  de  sol  (sources,  oueds,  lacs,  gueltas),  soit  dans 
les  nappes  souterraines  si  peu  profondes  que  les  indigènes, 
pour  la  création  des  puits,  l'ont  atteinte  presque  partout, 
avec  leurs  moyens  rudimentaires. 

Le  régime  de  ces  enux  est  fort  capricieux  et  assez  diffi- 
cile à  démêler  :  les  oueds  qui  existent  coulent  seulement 
par  exception  et  les  noms  que  leur  donnent  les  indigènes 
changent  à  tout  moment.  L'irrégularité  du  climat  relative- 
ment aux  pluies  fait  que  des  modifications  successives  se 
sont  produites  et  se  produisent  sans  cesse.   Il   existe  plu- 


LE    PAYS  49 

sieurs  bassins  fermés.  Les  bouleversements  de  terrains  dont 
la  trace  est  encore  visible  ont  profondément  modifié  le 
système  du  réseau.  Par  exemple,  la  guelta  de  Zli  occupe 
visiblement  le  fond  d'une  fosse  d'effondrement  du  sol  envi- 
ronnant ;  la  série  des  mares,  chacune  pourvue  d'affluents, 
qui  se  prolonge  d'Aleg  jusqu'au  Tagant.  est  évidemment  le 
vestige  d'un  fleuve  ancien  ;  et  il  arrive  qu'à  la  suite  de 
fortes  pluies,  on  les  voie  se  rejoindre  et  s'unir. 

Certains  fleuves,  cessant  de  couler  régulièrement,  se  sont 
trouvés  isolés  de  la  mer  par  la  formation  de  leur  barre  et 
des  dunes  de  sable  ;  ils  se  perdent  aujourd'hui  dans  les 
sebkhas  côtières. 

Le  régime  des  eaux  varie  aussi  suivant  les  régions.  La 
région  soudanaise  est  traversée  par  des  marigots  d'hiver- 
nage. Dans  le  Ghamama,  du  marigot  des  Maringouins,  bras 
droit  du  Sénégal,  les  marigots  de  Gorak,  de  Sokhar,  de 
Guédayo  vont,  le  premier  du  Sénégal  à  l'Océan,  les  autres 
du  Sénégal  au  lac  R'qis  ;  il  faut  citer  aussi  le  marigot  de 
Koundi  dans  les  pays  Brakna  et  Trarza.  Dans  les  cercles 
du  Gorgol  et  du  Guadimaka,  les  marigots  cessent  de  couler 
vers  le  milieu  d'octobre  ;  cependant,  en  certains  endroits, 
des  nappes  liquides  se  maintiennent  encore  jusqu'à  l'hiver- 
nage. 

Nul  cours  d  eau  ne  traverse  la  région  des  dunes  ;  mais 
les  eaux  des  pluies,  en  s'infiltrant,  constituent  une  abon- 
dante nappe  souterraine  qui  alimente  des  puits  nombreux, 
de  profondeur  variable  et  plutôt  minime,  qui  fournissent 
une  eau  excellente.  Entre  Boutilimit  et  Aleg,  et  même  au 
sud  d'Aleg,  ces  puits  atteignent  jusqu'à  50  mètres  et  dans 
rOgol,  région  à  l'ouest  de  Boutilimit,  l'eau  de  certains 
puits  est  salée  et  saumâtre,  à  cause  des  sels  en  dissolution 
dans  les  sous-sols. 

Dans  l'Aftouth,  une  multitude  de  petits  oueds,  rivières 
et  ruisseaux,  coulent  pourvus  d'eau  seulement  pendant  la 
saison  d'hivernage  et  vont  se  perdre  dans  des  bassins  fer- 
més OLi  l'eau  demeure  pendant  une  année  entière,  comme 
dans  les  lacs  intérieurs  d'Alex,  Mal.  Maoudou.  Gho^^Sfar. 

La  MAiniTAMK.  4 


50  LA    MAUUITAMi: 

A  d'autres  endroits,  en  cuvettes,  véritables  marécages  pen- 
dant la  saison  des  pluies,  ces  parcelles  d'oueds  se  sèchent 
ensuite,  par  exemple  à  Giumi,  à  Aghieurt,   à  Lemaoudoa. 

Sauf  ceux  qu'on  a  pu  creuser  dans  le  sol  limoneux  voi- 
sin de  ces  cuvettes,  il  n'y  a  point  de  puits  dans  TAftoulh  ; 
le  sous-sol  étant  constitué  par  une  courbe  de  roche  très 
épaisse,  les  indigènes  n'ont  pas  cherché  à  en  créer  ailleurs, 
les  mares  conservant  l'eau  presque  toute  l'année.  Dans 
l'Aftouth  au  sud-est  du  Tagant,  il  serait  intéressant  que  le 
gouvernement  général  de  l'Afrique  occidentale  fît  efTecluer 
des  sondages  dans  la  nappe  d'eau  souterraine  existante  et 
étudier  les  moyens  d'établir  des  puits  nécessaires  pour 
jalonner  la  route  du  Tagant. 

Tout  différent  est  le  régime  des  eaux  dans  la  région  du 
Tagant.  Les  pluies  tombent  par  tornades  sur  les  plateaux 
rocheux,  en  roulant  ensuite  en  cascades  et  vont  former, 
dans  le  fond  des  vallées,  de  grandes  mares  qui  persistent 
pendant  presque  toute  la  saison  sèche  ;  une  partie  s'infiltre 
dans  les  sous-sols  et  alimente  des  sources  limpides,  soit  au 
pied  de  la  muraille  extérieure  du  massif  (sources  de  Moud- 
jeria,  de  N'Drinaia,  de  Soumas,  de  Garaouel,  soit  dans  les 
vallées  intérieures,  comme  à  la  palmeraie  d'Haoussinia). 
Presque  partout  dans  cette  région,  existe  une  nappe  d'eau 
souterraine  qu'en  maint  endroit,  à  Matouata,  Tin-Ouadin, 
Taorta,  Harjet-el-Gara  on  voit  apparaître  au  pied  des 
escarpements  rocheux,  dans  ces  cuvettes  de  pierre  qu'on 
appelle  guettas,  et  dont  l'eau  est  généralement  douce. 

Les  vallées  sinueuses  et  sablonneuses,  à  fond  plat  et 
faible,  qu'on  rencontre  dans  le  nord  du  Tagant,  sont 
dépourvues  d'eaux  courantes,  sauf  parfois  au  temps  de 
l'hivernage  et  à  la  suite  de  tornades  violentes.  Dans  ces 
terrains,  l'eau  des  pluies  s'emmagasine  à  une  faible  profon- 
deur, en  constituant  d'immenses  réservoirs  oi^i  les  habi- 
tants ont  creusé  des  puits  nombreux,  intarissables  eux 
aussi.  A  Tidjikdja  un  millier  de  puits  fournissent  l'eau 
nécessaire  aux  palmeraies  et  aux  cultures,  sans  que  s'abaisse 
jamais  le  niveau  de  la  nappe  d'eau  intérieure. 


LE    PAYS  51 

Un  oued  passe  à  Ticijikdja  pret-que  au  niveau  du  plateau. 
Après  avoir  creusé  son  lit  entre  des  falaises  qui,  près  de 
Rachid  atteignent  80  mètres,  il  se  dirige  vers  le  Khat.  On 
a  également  reconnu  le  cours  de  Toued  Rachid  qui  descend 
aussi  «N^ers  le  Khat  et  celui  de  l'oued  de  Ksar-el-Barka. 
L'oued  de  Talmert  s'en  va  vers  l'Adouar.  Il  faut  mention- 
ner particulièrement  le  Tamoart-en-Xaja  et  ses  affluents, 
l'oued  Rouzaga,  l'oued  Anouajja,  l'oued  N'Taorta,  l'oued- 
el-Ahiod,  qui  sortant  du  Tagant  au  col  Tizegghî,  vont  se 
perdre  dans  les  dunes.  Ces  oueds  sont  presque  toujours  à 
sec,  sauf  le  Tamoart  bien  pourvu  d'eau  en  tout  temps,  sur- 
tout auprès  de  Moudjeria.  Ce  dernier,  formé  de  l'oued 
Djoual  et  de  l'oued  d'Oudjeft  qui  rejoignent  à  Amatil  les 
eaux  venues  d'Atar,  contourne  les  monts  Ibi  pour  se  jeter 
dans  la  plaine  rocailleuse. 

Dans  le  Khat  parallèlement  à  la  piste  de  Talorza,  un 
petit  oued  court  dont  le  lit  s'élargit  en  allant  vers  le  nord 
tandis  que  les  berges  se  relèvent  progressivement.  La  vallée 
du  Khat  possède  également  des  puits  assez  abondants,  révé- 
lant la  présence  de  la  nappe  d'eau  souterraine. 

Dans  les  anfracluosités  de  la  falaise  que  le  Regueïba 
dresse  au  bord  de  l'Aftouth,  on  rencontre  aussi  des  sources 
fréquentes  ;  et  plusieurs  sources  sans  doute  analogues  à 
celles-là,  existent,  dit-on,  dans  la  chaîne  de  l'Assaba. 

A  Tagba,  entre  l'Aouker  et  le  R'qis  passe  l'oued  Zamek 
qui  se  jette  directement  dans  l'Océan.  Dans  l'Adrar  ainsi 
que  dans  le  Tagant,  lorsque  les  pluies  ont  été  assez  fortes, 
les  cuve.les  rocheuses,  dans  les  vallées  et  sur  les  plateaux, 
se  remplissent  d'eau  et  forment  des  réservoirs  qui  per- 
mettent les  cultures.  Le  massif  de  l'Adrar  est  aussi  sillonné 
d'oueds  bien  pourvus  d'eau  près  desquels  les  céréales 
poussent  sous  les  dattiers.  Tout  un  réseau  d'oueds  existe 
autour  d'Atar.  Ailleurs,  les  plus  connus  sont  l'oued  Tifrirt, 
qui  passe  à  Chinguetti,  l'oued  el  Abid  qui  prend  sa  source 
près  de  Talorza  les  oueds  N'Beika  et  Timinil  qui,  après 
s'être  réunis,  quittent  l'Adrar  à  Glat-el-Bil  dans  la  direction 
sud-est  ;  dans  le  nord-ouest  un  grand  oued,  l'Atouï,  corn- 


01  LA    MALHITANIK 


mence  près  de  la  Séguiet  el  Hamra  et  vient  finir  dans  une 
sebhka,  près  du  cap  Timiris. 

Dans  la  partie  orientale  de  TAdrar,  la  falaise  El  Hank, 
parallèle  aux  ergs  de  llguidi  et  détachée  des  Eglab  en  leur 
ouest,  limite  une  hammada  dont  les  eaux  viennent  s'écou- 
ler au  pied  de  llguidi.  El  Ilank  est  jalonnée  de  sources 
excellentes  et  de  puits  autour  desquels  poussent,  ainsi  que 
dans  riguidi,  de  verdoyants  bouquets  de  palmiers. 

A  l'ouest,  des  oueds  orientés  vers  le  sud,  descendent 
de  FAdrar  Sotof;  dans  les  environs  d'Akhjouft  d'autres 
prennent  naissance  qui  vont  vers  Tlnchiri. 

Dans  le  Tiris,  il  y  a  de  nombreux  points  d'eau  principa- 
lement des  puits,  de  profondeur  médiocre  :  Zoug,  Er-Bouït 
Larzel,  Boulaoutad. 

La  végétation  et  la  flore.  —  De  même  qu'il  ne  faut  pas 
se  représenter  la  Mauritanie  sous  l'aspect  d'un  désert  sans 
eau,  on  ne  doit  pas  non  plus  l'imaginer  comme  une  éten- 
due exclusivement  stérile  dépourve  tout  à  fait  d'arbres  et 
de  verdure.  A  côté  des  sebkha  arides  et  des  dunes  nues,  la 
plus  grande  partie  de  ces  vastes  territoires  se  recouvre 
d'une  végétation  assez  épaisse  pour  permettre  l'élevage  des 
troupeaux. 

Si  des  régions  de  pâturages  se  développent  sur  une  assez 
grande  surface  les  espèces  qui  les  constituent  sont  en 
nombre  assez  restreint.  Les  principales  sont  deux  salsola- 
cées  que  les  Maures  appellent  l'askaf  et  le  damran  qui 
viennent  de  préférence  dans  les  amoncellements  sableux, 
puis  le  m'rokhba,  haute  graminée  de  trente  centimètres, 
le  n'tsid  et  le  tirichit,  graminées  très  fines  et  peu  élevées 
qui  se  plaisent  dans  les  parties  basses  des  plaines,  le 
gureursin,  le  lardjem,  l'izidi  aux  touffes  courtes,  l'abraon, 
très  répandus  dans  les  sables  ;  le  s'bat.  l'aoureck.  l'initi, 
qui  constituent  avec  le  tirichit,  la  pâture  la  plus  appréciée 
des  bêtes. 

Les  espèces  mentionnées  plus  haut  se  rencontrent  dans 
toutes  les  régions.  A  certains  points,  on  en  trouve  d'autres 
plus  corolisées,   comme   leroui  qui,   autour  de  la  baie  de 


LE    PAYS  DO 


l'Archimède  et  dans  la  presqu'île  du  cap  Blanc,  élève  dans 
les  fentes  des  rochers  une  épaisse  tige  gonflée  d'eau  ;  dans 
l'Aff-outh  le  tourja,  asclépiadée  de  trois  mètres  de  haut, 
recherchée  des  bestiaux  et  qui  renferme  un  suc  acre  et  lai- 
teux ;  dans  la  plaine  littorale  entre  le  Drah  et  TAmouh- 
rouz,  une  autre  asclépiadée,  haute  et  verte,  d'aspect  ana- 
logue au  genêt  d'Espagne,  le  titarek,  employé  par  les 
Maures  pour  l'usage  textile  et  la  confection  des  filets  de 
pêche  ;  un  statice  tuberculeux,  dans  la  presqu'île  du  cap 
Blanc. 

Toutes  ces  plantes,  desséchées  par  les  journées  ardentes, 
reverdissent  rapidement  après  la  tombée  d'une  pluie  ou  la 
rosée  des  nuits  et  constituent  de  bons  pâturages  qui  s'amé- 
liorent, de  plus  en  plus,  à  mesure  qu'on  avance  dans  l'in- 
térieur des  terres,  mais  trop  souvent  détruits,  malheureu- 
sement, par  les  criquets  dévastateurs  qui,  s'abattant  en 
nuages  sur  les  plantes  vertes,  les  dessèchent  comme  si  le 
feu  y  avait  passé. 

La  région  des  meilleurs  pâturages  est  naturellement 
celle  qui  reçoit  les  alluvions  du  fleuve  Sénégal,  le  Gha- 
mama,  et  les  plaines  voisines  du  Dahar  et  de  l'Aftout. 
Dans  l'Agneitir,  la  végétation,  quoique  non  luxuriante, 
serait  suffisante  sans  le  passage  annuel  des  criquets,  aux 
parages  du  cap  Timiris  et  autour  de  la  baie  Saint- Jean. 
Dans  le  Tasiast,  à  l'est  de  la  ligne  du  puits  d'El-Frey,  à 
El-Aïoudj,  les  pâturages  sont  frais  et  copieux  près  des 
points  d'eau  abondants  et  excellents.  Il  y  a  de  bons  pâtu- 
rages aussi  dans  le  Tiris  et  dans  l'Adrar  Sotof. 

Les  mamelons  de  sable  des  parties  périodiquement 
immergées  sont  couverts  de  salicornes  ;  sur  les  dunes  fixées 
poussent  les  euphorbes  arborescentes,  de  plus  en  plus 
hautes  à  mesure  qu'on  s'avance  vers  le  sud,  les  fausses 
euphorbes,  les  talah  ou  faux  gommiers  aux  longues 
épines  blanches,  quelques  mimosas,  plusieurs  espèces  de 
tamaris.  Ces  derniers  sont  nombreux  dans  les  plaines  de 
l'Aftout,  ainsi  que  sur  les  dunes  littorales,  dans  le  Tasiast 
Tasiast  et  le  Souhehel  el  Abiod.  Les  talali  prospèrent  aussi 


.)4  LA    MAURITANir 

dnns  le  Tasiasl  et  le  Tiris,  où  ils  s'élèvent  parfois  à 
sept  mètres  de  hauteur.  Les  gommiers  vrais  (varek  des 
Maures)  à  feuilles  petites  et  vertes,  à  épines  serrées  et 
courtes,  sont  nombreux  dans  l'Aftout,  surtout  aux  confins 
du  Drah  et  de  Flguidi,  dans  le  Dahar,  le  Brakna,  le  Gorgol, 
DÎi  ils  sont  exploités. 

Parmi  les  arbres  épineux,  citons  encore  Yaguersin  et 
Vatil,  arbre  très  curieux  que  l'on  rencontre  dans  une  plaine 
fertile  à  l'est  de  la  baie  du  Lévrier  et  qui,  même  sans 
feuilles,  donne  un  peu  d'ombre,  grâce  à  l'épaisseur  de  ses 
branches  entrelacées. 

Comme  essences  d'arbres,  on  rencontre  parfois  le  bao- 
bab, l'arbre  à  encens  ;  dans  le  Drah  et  l'Ogol,  le  bal>ame- 
dendron  (acirass  des  Maures;  qui  donne  la  résine  odorante 
appelée  bdellion.  Le  Gorgol  et  le  Guadimaka,  voisins  du 
Sénégal,  possèdent  de  belles  espèces  forestières,  enlre  autres 
le  gouaké,  arbre  au  bois  rouge  et  dur,  presque  inattaquable 
par  les  termites  et,  de  ce  fait,  fort  précieux  dans  la  char- 
penterie  et  l'ébénislerie.  Des  plantations  de  cotonniers 
existent  dans  le  Guadimaka  et  quelques-unes,  assez  rares, 
dans  le  Tagant.  Différentes  variétés  de  palmiers-dattiers 
donnent  des  fruits  excellents. 

Les  palmeraies  cependant  ne  sont  pas  fort  nombreuses  : 
les  plus  florissantes  sont  celles  de  Tidjikdja  et  de  Rachid 
dans  le  Tagant,  qui  s'étendent  la  i:>remière  sur  seize  kilo- 
mètres, la  seconde  sur  six  :  la  petite  palmeraie  d'El  Haouis- 
sinia  est  très  florissante  ;  il  en  existe  une  encore  à  ïalorza 
dans  le  Khat, 

En  fait  de  céréales,  le  maïs  et  le  mil  sont  très  répan- 
dus, dans  le  Gorgol  et  le  Guadimaka,  dans  le  Chamama, 
au  fond  des  vallées  de  lOgol  ;  le  gros  mil  est  cultivé  aussi 
dans  l'Aftouth,  le  Tagant,  l'Adrar.  Le  blé  et  l'orge  se  voient 
dans  l'Adrar  et  le  Tagant,  en  petite  quantité,  il  est  vrai  ; 
mais,  près  du  fleuve  Sénégal,  des  champs  de  riz  se 
déroulent  dans  le  Guadimaka  et  le  Gorgol. 

La  faune.  —  Contrairement  à  ce  qui  se  produit  pour 
le  règne  végétal,  les  espèces  animales  qui  peuplent  la  Mau- 
ritanie sont  variées  et  nombreuses. 


LE    IWYS  OO 

On  trouve  des  singes,  des  girafes,  des  perruches,  des 
aigrettes  dans  la  région  soudanaise.  Sur  les  rives  des  mari- 
gots pullulent,  l'aigrette  grise,  la  corneille  à  collier  blanc, 
l'aigle-pêcheur  ;  dans  les  plaines  de  la  région  littorale,  les 
lièvres,  les  perdrix,  les  cailles,  des  pintades  en  tous  points 
semblables  à  notre  pintade  domestique  ;  de  grandes  outardes 
nichent  dans  les  hautes  herbes  ;  les  poules  de  roche  sta- 
tionnent dans  le  creux  des  falaises  ;  on  y  rencontre  en 
nombre  la  huppe,  l'alouette,  la  bergeronnette,  la  corneille 
noire  ;  des  tourterelles  habitent  le  voisinage  des  puits. 

Sur  les  rivages  des  baies  de  l'Océan,  parmi  les  plantes 
vertes  des  dunes  et  sur  les  bancs  de  sable,  vivent  nom- 
breux, les  canards,  les  pélicans,  différentes  espèces  de 
sternes  et  de  goélands,  les  cormorans,  les  cigognes,  les  spa- 
tules blanches  et  les  flamants  roses.  Dans  la  région  de  la 
baie  Saint-Jean,  au  mois  de  juillet,  les  autruches  du 
désert  ont  coutume  de  venir  chercher  la  fraîcheur  au  bord 
des  flots  et  les  indigènes  les  chassent  vers  l'eau  afin  de  les 
tuer  plus  facilement. 

Des  troupeaux  de  gazelles  errent  dans  les  vastes  espaces 
des  sebkhaset  des  plaines  revêtues  de  graminées,  mais  aussi 
des  phacochères,  des  bandes  de  hyènes  et  de  chacals,  dont 
on  entend  parfois  les  miaulements  caractéristiques  le  soir, 
près  des  postes.  Des  biches  sauvages  paissent  les  maigres 
végétations  de  la  presqu'île  du  cap  Blanc  que  les  hyènes 
et  les  chacals  viennent  habiter  aussi  à  la  saison  sèche. 

Parmi  les  animaux  féroces,  il  faut  citer  encore  les  lynx, 
les  guépards,  les  chats-tigres  ;  parmi  les  ruminants,  les  anti- 
lopes ;  quelques  lions  et  quelques  éléphants  se  rencontrent 
encore  dans  les  régions  extrêmes.  Dans  les  régions  monta- 
gneuses, des  aigles,  des  milans,  des  éperviers,  des  vautours 
cherchent  leurs  refuges.  Des  crocodiles,  des  caïmans 
liabitent  l'eau  des  gueltas  et  des  fleuves  ;  les  grands  lézards, 
les  iguanes,  les  vipères  à  cornes,  les  scorpions  se  ren- 
contrent dans  les  endroits  rocheux  et  dans  les  blocs  de 
pierre. 

Parmi  les  insectes,  plus  que  les   mouches,  plus  encore 


o6  LA    MAiniTANlE 

que  les  moustiques  et  les  termites,  assez  rares  sauf  dans  les 
endroits  humides,  les  plus  redoutés  sont  les  criquets.  Arri- 
vant par  tourbillons,  en  un  nuage  rouge  dont  l'air  est 
obscurci,  ils  s'abattent  sur  un  pâturage  ou  sur  un  jardin 
cultivé,  et,  en  quelques  minutes,  après  leur  passage,  tout 
a  pris  l'aspect  d'une  plantation  dévastée  par  le  feu.  Parfois, 
la  violence  du  vent  jette  à  la  mer  ces  tourbillons  d'insectes, 
et  les  poissons,  alors,  en  font  carnage. 

Le  poisson  est  d'une  extrême  abondance  dans  le  fleuve 
Sénégal  et  plus  encore  sur  la  côte  de  l'Océan,  surtout  au 
banc  d'Arguin  et  dans  la  zone  du  cap  Blanc.  On  cite  plus 
de  soixante  espèces  de  poissons  capturés  sur  les  côtes  mau- 
ritaniennes. 

Parmi  ces  poissons  innombrables  dominent  deux  sortes 
de  mulets  que  les  Maures  appellent  azaouaba  et  aguila  ; 
puis  des  courbines,  des  bars,  des  soles  vulgaires  et  des  soles 
sénégalaises,  des  raies,  des  rascasses,  des  torpilles,  des 
trigles,  des  hélops,  des  murènes,  des  grisets,  des  rougets, 
des  carangues,  des  scianes,  des  sargues,  des  pugels,  des 
payres,  des  serrans,  etc.  A  certaines  saisons,  les  poissons 
migrateurs,  thons,  sardines,  bonites,  germons,  apparaissent 
aussi  en  quantités  considérables.  Sur  les  fonds  de  roche  ou 
de  sable,  existent  aussi  deux  sortes  de  langoustes,  princi- 
palement dans  la  région  du  cap  Blanc  :  l'une,  variété  de  la 
langouste  vulgaire  de  nos  rivages,  mais  qui,  là,  peut 
atteindre  une  longueur  de  75  centimètres  et  un  poids  de 
6  kilogrammes  ;  l'autre,  plus  petite  et  dont  le  poids  ne 
dépasse  pas  deux  kilos,  la  langouste  royale,  d'une  couleur 
vert  olivâtre,  rayée  de  bandes  jaunes,  qui  se  cache  de  pré- 
férence dans  les  anfractuosités  des  rochers,  très  vigoureuse, 
et  qui  remonte  sur  toute  cette  côte  depuis  la  Guinée  jus- 
qu'au cap  Juby. 

Les  animaux  domestiques  sont  :  le  chameau  employé 
pour  la  monture,  la  guerre,  la  course,  les  transports, 
comme  bête  laitière  et  comme  viande  de  boucherie.  Il  y  a 
trois  races  :  celle  de  Candiote,  haute  et  trapue,  de  couleur 
grise    ou    blanche;    celle    du   Tarad,    de   couleur  marron, 


LE    PAYS  .-)/ 

moins  haute  de  taille,  mais  résistante  et  robuste  ;  celle  du 
Tiris  et  de  l'Adrar-Sotof,  la  plus  belle,  de  taille  moyenne, 
à  l'épaisse  toison  brun  marron  et  superbement  découplée. 

Le  cheval,  plutôt  rare,  est  élevé  seulement  dans  les  tribus 
guerrières.  Plusieurs  races  existent  cependant:  la  grande 
race  du  Hodh,  très  recherchée  ;  la  petite  race  endurante  et 
vigoureuse  du  Drah  ;  la  race  barbe  du  Tagant  et  de  TAdrar  ; 
la  race  du  Trarza,  appelée  sehaïa  (couleur  de  lion). 

Les  ânes,  très  nombreux,  de  race  minuscule  mais  forte, 
et  de  très  bonne  allure,  qui  servent  pour  toute  espèce  de 
transport  (campements,  grains,  poissons),  et  aussi  comme 
montures. 

Les  bœufs,  qui  comprennent  deux  espèces  :  le  bœuf  sans 
bosse,  animal  de  boucherie,  et  le  bœuf  à  bosse  ou  zébu, 
animal  porteur  et  beaucoup  plus  répandu  que  Tautre. 

Les  moutons  sont  de  deux  sortes  :  moutons  à  poil,  petits 
et  maigres,  ressemblant  beaucoup  aux  chèvres,  dans  la 
région  occidentale  et  maritime  et  dans  TAdrar  et  le  Tiris, 
moutons  à  longue  laine  blanche,  constituant  des  troupeaux 
considérables. 

Les  chèvres,  plus  nombreuses  encore  que  les  moutons, 
élevées  pour  leur  lait  et  leur  peau,  se  rencontrent  particu- 
lièrement dans  la  région  des  dunes  et  dans  l'Aftout. 


CHAPITRE    III 


LES  HABITANTS 


Races.  Conditions  sociales.  Castes.  —  La  population  de 
la  Maurilanie  qu'on  peut,  approximativement,  évaluer  à 
000.000  ou  650.000  âmes,  est  constituée  en  majorité  par  des 
individus  de  race  blanche  que  nous  appelons  les  Maures  et 
que  les  indigènes  noirs  de  l'Afrique  occidentale  désignent 
sous  le  nom  de  beïdanes  (blancs),  mélange  assez  confus  des 
races  arabes  et  berbères,  soit  Berbères  autochtones,  soit 
Berbères  venus  du  Maroc.  Dans  la  partie  méridionale  des 
territoires,  ces  populations  maures  ont  subi  un  assez  fort 
mélange  de  sang  noir,  par  le  voisinage  des  Peulhs.  des 
Songhaï,  des  Ouolofs,  des  Saracolais, 

Tout  à  fait  au  sud  de  la  Mauritanie,  le  long  du  Sénégal, 
dans  le  Ghamama  et  le  Guidimaka,  des  noirs  de  pure  race 
sénégalaise,  Ouolofs,  Peuhls,  Toucouleurs,  Saracolais  dans 
la  partie  la  plus  proche  du  Soudan  peuplent  les  villages  de  la 
rive  droite  comme  ceux  de  la  rive  gauche.  Ces  noirs  habitent 
des  demeures  fixes  et  mènent  une  vie  sédentaire  et  agricole. 
Les  Maures  sont  presque  tous  des  pasteurs  vivant  sous  la 
tente,  et  s'occupant  surtout  d'élevage  ;  leur  caractère  essen- 
tiel est  le  nomadisme.  A  peine  peut-on  trouver  quelques 
ksours  peuplés  de  Maures  sédentaires  et  se  livrant  à  la  cul- 
ture, tels  que  Tidjikdja  et  Rachid,  dans  le  Tagant,  avec  leur 
deux  ou  trois  mille  habitants  qui,  sous  les  palmiers  des 
oasis,  font  pousser  l'orge,  le  blé,  le  mil  et  le  henné. 

Formés  en  tribus  et  en  groupes  de  tribus,  dont  chacune 
a  son  terrain  de  parcours  respectif,  la  plupart  des  Maures 


LES    HABITANTS  59 

remontent  vers  le  nord  à  la  saison  de  l'hivernage  pour 
faire  paître  à  leurs  troupeaux  nombreux  l'herbage  qui 
sort  du  sol  dès  les  premières  pluies  ;  puis,  peu  à  peu, 
dans  le  cours  de  l'année,  ils  redescendent  vers  le  fleuve 
Sénégal  pour  trouver  de  l'eau,  s'occuper  de  la  traite  de 
la  gomme,  du  sel,  des  produits  de  l'intérieur,  et  camper 
sur  la  rive  à  la  fin  de  la  saison  sèche...  Quelques-unes  de 
ces  tribus  possèdent  aussi  des  terrains  de  culture  ;  mais  le 
vrai  Maure  de  pure  race,  croit  au-dessous  de  sa  dignité  de 
s'occuper  d'un  autre  soin  que  l'élevage,  et  les  travaux  agri- 
coles sont  confiés  aux  Harratine,  qui  sont  leurs  affranchis. 

Chez  ces  peuples  primitifs  règne  l'inégalité  sociale  la 
plus  tranchée. 

Tout  d'abord  les  tribus  maures  se  divisent  en  deux 
grandes  classifications,  d'une  part  tribus  guerrières  et 
armées,  d'autre  part  tribus  maraboutiques  et  sans  armes, 
occupées  du  soin  des  troupeaux,  de  l'étude,  des  œuvres 
religieuses  et  dans  lesquelles  se  conservent  les  traditions 
de  la  haute  culture  arabe. 

La  tribu  guerrière  est  régie  par  un  cheikh  héréditaire 
auquel  s'adjoint  une  assemblée  de  notables  (djemmââ)  ; 
chez  les  tribus  maraboutiques  il  n'y  a  généralement  pas  de 
cheikh  ;  la  djemmââ  seule  dirige  les  aff'aires  de  la  tribu  ; 
dans  les  unes  et  les  autres,  le  pouvoir  spirituel  est  exercé 
par  de  pieux  personnages  renommés  pour  leur  sainteté, 
qu'on  appelle  marabouts. 

Les  tribus  maraboutiques  sont  les  plus  nombreuses 
comme  les  p!us  importantes  dans  tout  le  pays  maure.  Déci- 
mées au  cours  des  siècles  par  les  luttes  extérieures  ou  inté- 
rieures, les  tribus  guerrières  ne  forment  plus  aujourd'hui 
que  les  deux  dixièmes  de  la  population,  tandis  que  les  tri- 
bus maraboutiques,  consacrées  à  la  prière  et  au  soin  des 
troupeaux,  et  qui  ne  touchent  point  d'armes,  sont  à  pré- 
sent quatre  fois  plus  nombreuses. 

Quelques  tribus  maraboutiques  paient  une  redevance  au 
cheikh  d'une  tribu  guerrière  en  échange  de  sa  protection, 
redevance  non  déterminée  comme  taux  ni  comme  époque  ; 


(i(l  LA    MAURITANIE 

si  la  tribu  maraboulique  estime  trop  forte  la  contribution 
demandée,  elle  a  la  faculté  de  confier  ses  intérêts  à  une 
autre  tribu.  Lorsqu'il  se  trouve  parmi  elles  quelque  illustre 
personnage  religieux,  certaines  tribus  maraboutiques 
arrivent  à  posséder  une  grande  influence  sur  les  tribus 
guerrières  et  sur  leurs  cheiklis  ;  leurs  camps  jouissent  du 
droit  d'asile  pour  les  fugitifs,  même  coupables. 

Les  principales  tribus  guerrières  sonl  dans  le  Tagant  : 
les  Lebéida,  les  Aleb,  les  Oulad-Boualiri  ;  dans  l'Adrar  les 
Oulad-Gheïlane  et  les  Oulad-Bou-Sba.  Les  principales  tribus 
maraboutiques  sont  les  :  Oulad-Biri,  les  Oulad-Déïmane, 
les  Tendara,  les  Ali-Barik  Allah,  les  Ida  Bel-Hassen  dans 
le  Trarza  ;  les  Djedjibah  dans  le  Brakna  ;  les  Smassid  dans 
FAdrar  ;  les  Ida  ou  Ali  et  les  Tadjakant  dans  le  Tagant. 

Les  Kounta,  dans  le  Tagant  et  l'Adrar,  présentent  cette 
particularité  d'être  une  confédération  à  la  fois  guerrière  et 
maraboutique.  Les  tribus  des  Regueiba  et  des  El  Barik 
Allah,  maraboutiques,  sont  aussi  armées  pour  la  défense  ; 
mais  leur  valeur  batailleuse  est  moindre  que  celle  des  tri- 
bus exclusivement  guerrières. 

Au  moment  de  la  migration  vers  le  nord,  ce  sont  en 
général  les  tribus  guerrières  qui  se  mettent  en  marche 
tout  d'abord  et  qui  vont  le  plus  loin.  En  décembre,  elles 
reprennent  le  chemin  du  sud  ;  et  c'est,  dès  le  mois  de 
février,  qu'on  les  revoit  au  bord  du  fleuve,  non  loin  de  nos 
possessions  du  Sahel.  Les  autres  tribus  parlent  plus  tard, 
ne  s'enfoncent  guère  à  plus  d'une  centaine  de  kilomètres 
des  rives  du  Sénégal  et  commencent  le  mouvement  de 
retour  vers  le  sud  aussitôt  que  les  pluies  ont  cessé. 

Maraboutiques  ou  guerrières,  les  tribus  maures  ont  des 
vassaux,  des  serfs,  les  irihus  zenac/ a  ou  tributaires,  derniers 
débris  des  populations  berbères  qui  couvrirent  la  contrée 
avant  l'invasion  des  Arabes  conquérants  formant  des  grou- 
pements armés  ou  non,  suivant  les  conditions  de  la  tribu 
dont  ils  dépendent  respectivement  ;  les  zenaga  suivent  à  la 
guerre  le  cheikh  de  la  tribu  souveraine,  soit  volontairement, 
soit  par   crainte  des  représailles.  Dégénéré  par  l'eflet  des 


LES    IIAKITANTS  61 

croisements  et  de  la  serviLude,  le  zenaga  d'aujourd'hui  n'a 
plus  rien  de  commun  avec  le  grand  peuple  berbère  qui  con- 
quit, au  XI®  siècle,  le  Maroc  et  l'Espagne  :  le  zenaga  est  le 
serf  du  désert.  Complètement  soumis  au  chef  de  la  Iribu 
hassane,  conquérante  arabe,  il  lui  appartient  entièrement; 
le  cheikh  peut  le  céder,  le  vendre  à  quelque  autre  tribu 
ou  guerrière  ou  maraboutique.  La  tribu  zenaga  paie  une 
redevance  annuelle  à  la  tribu  suzeraine  ;  mais  le  cheikh  peut, 
à  son  gré,  demander  des  contributions  supplémentaires  en 
argent,  bétail  ou  étoffes,  car  toute  possession  du  zenaga 
appartient  à  son  maître. 

Cependant  le  zenaga  est  libre,  il  a  la  faculté  d'agir  et  de 
circuler  comme  bon  lui  semble.  Il  peut  être  vendu,  seul  ou 
avec  ses  biens  ;  mais,  en  tout  cas,  son  nouveau  maître,  pas 
plus  que  le  premier,  n'a  le  droit  de  le  déplacer  ou  de  le 
séparer  de  sa  famille  ;  après  la  vente,  il  peut  continuer  de 
vivre  avec  les  siens  dans  sa  tribu  ;  sa  seule  obligation  est 
de  verser  l'annuelle  redevance  au  possesseur  nouveau  au 
lieu  de  la  donner  à  l'ancien.  Le  zenaga  ne  peut  jamais  espé- 
rer se  libérer  de  cette  condition  misérable,  car  il  n'est  pas 
considéré  comme  un  esclave,  mais  comme  un  homme  libre. 
Les  tribus  zenaga  se  livrent,  pour  leur  propre  compte,  à 
l'élevage  et  au  commerce  ;  certaines  possèdent  des  trou- 
peaux considérables. 

Les  tribus  ont  des  sujets,  les  harratine,  tribus  formées 
par  d'anciens  captifs  affranchis  et  par  des  descendants  d'af- 
franchis, La  tribu  harratine  paie  une  redevance  annuelle  au 
cheikh  de  la  tribu  dont  elle  dépend,  et  à  laquelle  elle  obéit, 
suit  ce  cheikh  à  la  guerre  et  est  libre  de  se  livrer  pour  son 
compte  à  l'agriculture  et  au  commerce,  mais  après  avoir, 
au  préalable,  cultivé  la  terre  de  ses  maîtres. 

A  côté  de  cette  distinction  de  quatre  sortes  de  tribus,  il 
faut  signaler  l'existence  de  ce  qu'on  peut  appeler  des  classes 
sociales  bien  tranchées. 

La  première  et  la  plus  élevée  est  celle  des  guerriers  ou 
hassane  ;  elle  comprend  non  seulement  les  descendants  des 
Beni-Hassan,    de  ces  grands  seigneurs  El-Arbia   qui  con- 


62  LA    MAUHITAMK 

qiiirenl  le  pays,  non  seulement  sur  les  Berbères,  mais  encore 
sur  les  Harratine  el  les  Zenaga  qui,  les  uns  et  les  autres, 
suivent  ces  princes  dans  leurs  guerres.  La  classe  la  plus 
estimée  est  celle  des  tolba  ou  marabouts,  les  seuls  parmi 
leâ,  Maures  chez  qui  se  rencontre  la  culture  intellectuelle. 
Connaissant  l'arabe  littéraire,  le  Coran  et  la  science  cora- 
nique, ce  sont  eux  qui  assument  le  rôle  d'enseigner  aux 
jeunes  générations  la  langue  arabe,  la  lecture  du  saint 
livre  et  les  connaissances  religieuses.  Dans  les  tribus  guer- 
rières régies  par  des  princes  arabes,  les  tolba  ou  marabouts 
s'adonnent  à  l'élevage,  au  commerce,  à  l'agriculture,  par  le 
moyen  de  leurs  captifs,  aussi  bien  qu'à  l'enseignement.  Les 
familles  de  marabouts  vivant  dans  les  tribus  guerrières 
paient  la  hôrma  au  cheikh  de  la  tribu  ;  ils  ne  prennent 
point  part  aux  combats  ;  s'ils  suivent  les  cheikhs  à  la  guerre, 
c'est  pour  dépouiller  les  morts  et  donner  la  sépulture  aux 
chorfa  tués  ;  et  leur  caractère  sacré  leur  assure  le  droit  de 
libre  circulation  sur  les  territoires  des  tribus  belligérantes. 

Au-dessous  des  zenaga  et  des  harratine  viennent  les  cap- 
tifs. 

Les  captifs  forment  une  caste  d'esclaves,  chargés  des  soins 
domestiques  de  la  tente  et  des  travaux  les  plus  pénibles, 
tels  que  le  forage  des  puits,  le  transport  de  l'eau,  la  récolte 
du  bois,  le  soin  des  troupeaux.  Nourris  et  entretenus  par 
le  maître,  ils  passent  aux  héritiers  avec  les  autres  biens.  On 
en  distingue  deux  sortes  :  les  captifs  de  traite,  abid,  que  leur 
maître  peut  donner,  vendre,  tuer  à  son  gré,  et  dont  le 
nombre  diminue  de  plus  en  plus  depuis  que  la  présence 
des  Français  empêche  les  tribus  maures  de  razzier  les  vil- 
lages noirs  au  sud  du  Sénégal  ;  les  captifs  de  case,  namena, 
qui  ne  doivent  pas  être  vendus  et  font  pour  ainsi  dire  par- 
tie intégrante  de  la  famille. 

On  n'emmène  les  captifs  à  la  guerre  que  pour  leur  faire 
remplir  roffîce  de  palefreniers.  Chaque  semaine,  deux  jours 
de  liberté  leur  sont  accordés,  pendant  lesquels  ils  peuvent 
travailler  pour  leur  propre  compte,  récolter  de  la  gomme 
dans  les  forêts,  cultiver  le  petit  terrain  concédé  par  leur 


LES    HABITANTS  63 

maître.  Le  Coran  admet  pour  le  captif  la  faculté  de  rachat 
par  entente  préalable.  Une  fois  racheté,  le  captif  s'il  s'éta- 
blit dans  le  pays  passe  au  rang  du  harratine.  Les  captifs 
sont  tous  de  race  noire.  Les  enfants  nés  d'une  esclave  noire 
et  d'un  Maure  présentent  un  type  très  particulier  et  sont 
appelés  des  porognes. 

Parmi  les  zenaga,  il  faut  distinguer  le  groupe  des  forge- 
rons, groupe  spécialement  occupé  d'industrie  et  seul  d'ail- 
leurs à  s'en  occuper.  Répandus  dans  les  diverses  tribus 
zenaga,  ils  fabriquent  les  calebasses  de  bois,  les  pipes, 
les  briquets,  aussi  bien  que  les  bijoux,  les  poignards,  les 
lances,  les  sabres,  les  selles,  les  mors,  les  étriers,  tandis 
que  leurs  femmes  travaillent  le  cuir. 

La  dernière  classe  et  la  plus  basse  est  celle  des  igaoun 
ou  griots.  Ceux-là  sont  les  bouffons  du  désert.  Musiciens, 
poètes  et  chanteurs,  ils  tirent  leur  subsistance  de  la  charité 
publique  et  des  présents  des  grands  personnages,  même  de 
C€ux  des  captifs,  bien  que  possédant  souvent  eux-mêmes 
des  captifs.  Quoique  recevant  parfois  des  dons  considé- 
rables, le  griot  possède  rarement  quelque  chose  longtemps  ; 
car,  certain  de  se  voir  offrir  sans  cesse  de  nouveaux 
cadeaux,  il  vit  largement,  dépense  tout  l'argent  et  vend 
tous  les  objets  qu'on  lui  donne,  même  les  captifs  et  les 
animaux,  dissipant  à  mesure  qu'il  recueille.  Quelques- 
uns  arrivent  à  une  véritable  réputation  comme  improvisa- 
teurs et  poètes  ;  ainsi,  au  début  du  xix^  siècle,  Sedoun 
Ould  N'Diarka,  des  Oulad  M'bark,  vit  sa  renommée 
s'étendre  à  travers  tout  le  désert,  tellement  que  l'émir  des 
Ida  ou  Aïch  l'appela  auprès  de  lui,  et  pour  se  l'attacher, 
lui  concéda  un  droit  régulier  sur  les  caravanes  de  passage. 
Chaque  tribu  de  la  confédération  lui  envoyait  annuelle- 
ment un  mouton  par  individu.  Ses  petits-fils  jouissent 
encore  aujourd'hui  de  la  même  dotation. 

Toutes  ces  castes  n'existent  point  chez  certaines  tribus, 
d'origine  berbère,  qui  ont  su  reprendre  leur  indépendance, 
comme  par  exemple,  les  Ida  ou  Aïch  et  les  Mechdouf. 

Coup  d\ril  historique.   —  La  civilisation  ancienne  n"a 


6i  I.A    MALHITAMi: 

guère  connu  l'Afrique  septentrionale  au  delà  des  contrées 
voisines  de  la  Méditerranée.  Le  pays  qui  nous  occupe  fai- 
sait partie  de  ces  immenses  et  vagues  espaces  désertiques 
inconnus,  étendus  au  sud  de  l'Atlas  et  de  la  Gétulie,  où 
erraient  déjà  des  peuplades  farouches  et  qu'on  désignait 
sous  le  nom  de  Lybie  inférieure  ;  sur  la  côte  atlantique,  le 
cap  Noun,  barrière  redoutable  pour  la  navigation  primi- 
tive, ensuite  la  longue  falaise  à  pic  de  roches  nues  rongées 
par  le  flot  et  brûlées  du  soleil  qui  le  suit  pendant  un  millier 
de  kilomètres,  puis  la  longue  chaîne  de  dunes  qui  succède 
à  celle-ci  à  partir  du  cap  Blanc,  étaient  bien  faits  pour 
arrêter  Taudace  des  explorateurs  phéniciens  ou  grecs.  Han- 
non  et  ses  Carthaginois,  chargés  de  reconnaître  la  côte 
Ivbienne  au  delà  des  colonnes  d'Hercule,  n'alla  probable- 
ment pas  plus  loin  que  le  cap  Bojador. 

On  a  cru  reconnaître  dans  le  fleuve  Sénégal,  le  Daradus 
des  anciens,  peut-être  le  Stachys  de  Ptolémée.  Ce  sont  là 
discussions  d'érudits  curieux  qui  ne  reposent  sur  aucune 
donnée  précise.  Il  est  certain  cependant  que,  dès  les  temps 
les  plus  reculés,  des  hommes  habitèrent  ces  parages.  Aux 
environs  d'El  Aïoudj,  non  loin  de  la  frontière  du  Rio  de 
Oro,  on  a  trouvé  parmi  des  tombes  plus  modernes,  des 
tombeaux  très  anciens,  les  uns  avec  un  mur  circulaire  et 
bas,  en  pierres  sèches  autour  d'un  tumulus  qui  le  dépasse, 
les  autres  avec  un  tumulus  cerné  d'une  couronne  de 
pierres  plates  posées  sur  le  sol  autour  de  lui.  On  a  recueilli 
entre  Bir-el-Guerb  et  Port-Etienne,  des  ouvrages  en  silex 
taillé,  des  hameçons,  des  pointes  de  flèches  et  de  lances, 
toutes  sortes  d'instruments  néolithiques  en  diorites  tels  que 
pilons,  grattoirs,  tranchoirs.  Dans  la  presqu'île  du  cap 
Blanc,  on  rencontre  de  nombreux  ateliers  de  date  ancienne 
où  les  pointes  de  flèche  et  de  lance  sont  mélangées  avec  des 
objets  divers  en  pierre  taillée  ou  polie. 

Pour  remonter  à  une  époque  moins  lointaine  on  sait 
qu'au  moment  de  la  découverte  de  l'embouchure  du  Séné- 
gal par  les  Portugais,  le  vaste  pays  qui  va  de  l'Atlas  au 
grand  fleuve  était  occupé  par  des  peuples  berbères,   San- 


LES    HABITANTS  65 

hadja,  Zenata  et  Zenaga  au  sud  ;  c'est  même,  dit-on,  du  voi- 
sinage de  ces  derniers  que  le  fleuve  Sénégal  reçut  son  nom. 
Le.  passé  de  ces  peuples  turbulents  et  belliqueux  nous  est 
connu  par  l'histoire  du  Maroc,  sur  laquelle  ils  ont  plus 
d'une  fois  influé. 

Au  X®  siècle,  un  chef  des  Sanhadja,  ayant  groupé  autour 
de  lui  diverses  tribus,  après  avoir  d'abord  vaincu  les 
Zenaga,  s'empara  de  tout  le  pays,  d'Alger  à  Tripoli.  Après 
lui  son  fils,  Youssouf  Balkm,  conquit  Bougie,  Tlemcem, 
Biskra,  prit  Fez  aux  Edrissites  aff'aiblis,  Sedjelmena  dans 
le  ïafîlalet,  et  imposa  pendant  quelques  années  son  autorité 
à  tout  le  Maghreb.  Les  Zenaga,  à  la  fin  du  siècle,  leur 
enlevèrent  Fez  sous  le  cheikh  Zeïri  ben  Atyah  qui  établit 
le  siège  de  son  empire  à  Oudjda,  s'aff'ranchit  de  la  suzerai- 
neté des  califes  de  Cordoue  et  vainquit  plusieurs  fois  les 
Musulmans  d'Espagne.  Vaincu  à  son  tour,  il  s'enfuit  au 
Sahara,  mais  pour  y  revenir  lever  de  nouvelles  tribus  avec 
lesquelles  il  revint  et  reprit  Tlemcem  et  Tahert  et  le  Zab 
(pays  de  Biskra). 

Au  siècle  suivant  les  Berbères  du  sud  devaient  jouer  un 
rôle  plus  important  encore.  Les  Zenaga  étaient  islamisés 
depuis  le  IX*  siècle,  sans  d'ailleurs  comprendre  de  la  religion 
de  Mahomet  autre  chose  que  le  devoir  de  la  guerre  sainte 
contre  les  noirs  païens  du  Soudan.  Au  xi^  siècle,  un  tolba 
de  Fez  Abdallah  ben  Yacim,  à  son  retour  de  la  Mecque, 
s'établit  dans  un  ribat,  couvent  fortifié,  construit  sur  un 
îlot  du  Sénégal,  et  y  fonda  une  secte  religieuse.  Il  prit  par 
la  parole  et  sa  sainteté  un  grand  pouvoir  sur  ces  peuplades 
zenaga  qui,  voilées  comme  les  Touareg,  habitaient  le 
désert  entre  l'Océan,  le  fleuve  et  l'Atlas.  Dans  le  pieux 
asile  s'organisait  une  force  armée,  une  caisse  pour  la  guerre 
sainte,  des  razzias  en  partaient,  allant  un  jour  vers  le 
Drââ,  un  jour  sur  Sedjelmena  qu'ils  enlevèrent  aux 
Sahandja,  un  autre  jour  à  Taroudant  dans  le  Sous,  un  autre 
jour  encore  dans  le  Tadla.  On  appelait  ces  bandes  El  Mora- 
beth,  les  religieux,  ou  el  Morabitin,  à  cause  du  ribat 
auquel  ils  étaient  attachés.    Puis  Youssef  ben  Tachfin,  un 

La  ^L\I•HITA.^■u■;.  â 


66  LA    MAL'HITANIi: 

Saharien  de  la  tribu  des  Lemtouma  qui  fui  le  second  suc- 
cesseur d'Abdallah,  fonda  Marrakech  sur  le  versant  nord 
de  l'Atlas  et  vint  enlever  Fez  aux  Zenala  qui  y  régnaient 
encore.  Il  soumit  ensuite  Tanger,  le  Rif,  Oudjda,  Oran. 
Appelé  au  secours  contre  les  rois  chrétiens  par  les  Musul- 
mans d'Espagne,  le  Saharien  avec  ses  bandes  de  Berbères, 
de  Noirs  et  d'Arabes,  vainquit  Alphonse  \l,  mais  s'em- 
para aussi  de  tous  les  petits  royaumes  musulmans  et  éten- 
dit son  empire  du  Sénégal  jusqu'à  l'P^bre. 

Cette  puissance  des  Almoravides  dura  peu.  Au  bout 
d'un  demi-siècle,  un  autre  mouvement  religieux  et  conqué- 
rant souleva  les  Berbères  de  l'Atlas,  renversa,  au  Magh- 
reb et  en  Espagne,  les  Sahariens  délestés,  au  profit  de  la 
dynastie  des  Almohades,  qui,  à  leur  tour,  épuisés  par  les 
guerres,  ne  tardèrent  pas  à  tomber  en  décadence. 

Une  nouvelle  tribu,  mélangée  d'Arabes  venus  d'Orient 
et  de  Berbères  des  bords  du  Sahara,  les  Béni  Abd-el-Hak 
ou  Ebn-Meriniz  arrivèrent  du  Sahara,  en  descendant  la 
vallée  de  la  Moulouya,  nomadisant  entre  le  Zab  (pays  de 
Biskra)  et  le  Tafilalet  ;  ils  s'établirent  à  Guercif,  autour  de 
la  moyenne  Moulouya.  Appelés  par  les  Almohades  affai- 
blis, les  Ebn-Meriniz  ou  Beni-Merin  s'emparèrent  à  leur 
tour  de  Fez  et  de  Marrakech  où  ils  régnèrent  pendant  trois 
siècles.  Déjà  le  Maghreb  central  avec  Tlemcen  avait  été 
enlevé  aux  Almohades  par  les  Abd-el-Oued,  tribu  d'ori- 
gine zenata  descendue  du  djebel  Amour. 

Tandis  que  l'expansion  des  Zenaga  se  répandait  ainsi 
vers  le  nord,  une  dernière  vague  de  l'invasion  arabe  hilla- 
lienne,  les  Béni-Hassan,  arrivant  d'Arabie  vers  Sous  et 
Kairoan  fut  repoussée  au  sud,  et  contrainte  de  reprendre,  à 
travers  le  désert,  sa  roule  vers  l'occident.  Une  partie  des 
Béni-Hassan  continua  jusqu'à  l'Océan,  une  autre  s'arrêta 
dans  le  pays  possédé  par  les  Zenaga.  Pendant  des  siècles, 
d'incessantes  luttes  mirent  aux  prises  1  élément  arabe  et 
l'élément  berbère  et  finirent  par  amener  l'asservissement 
complet  de  la  population  primitive,  si  bien  que  tribu 
Zenaga  est  en  Mauritanie  aujourd'hui  synonyme  de  tribu- 
taire. 


LES    HABITANTS  67 

Ce  mouvement  avait  aussi  sa  répercussion  sur  les  peu- 
plades noires  du  sud.  Rejetés  par  les  Maures  sur  la  rive 
gauche  du  Sénégal,  les  Toucouleurs  refoulèrent  vers  l'ouest 
les  Ouolofs  qui,  à  leur  tour,  rejetèrent  les  Sérères  au  sud. 
En  s'établissant  dans  le  Tagant  et  l'Adrar,  les  Béni-Has- 
san en  chassèrent  les  peuplades  des  Haëré  et  des  Kébé 
qui  se  répandirent  dans  le  Guidimaka  où  nous  retrouvons 
leurs  descendants  dans  les  Saracolais  de  Sekbaby. 

De  nombreux  croisements  altérèrent  la  pureté  du  sang 
berbère,  croisements  avec  les  Arabes  vainqueurs,  croise- 
ments aussi  avec  les  captifs  noirs  amenés  du  sud.  L'action 
dégradante  de  l'oppression  réalisait  aussi  son  œuvre.  Enhar- 
dies par  la  faiblesse  de  ces  populations  dégénérées,  avilies 
sous  le  dur  joug  de  leurs  maîtres,  les  peuplades  noires 
repassèrent  le  fleuve,  envahirent  les  terres  fertiles  du  Cha- 
mama  et  refoulèrent  les  Berbères  à  Test,  vers  la  région 
désertique. 

Au  xv*^  siècle,  les  Ouolofs  se  répandaient  jusqu'à  une 
centaine  de  kilomètres  au  nord  du  Sénégal  ;  un  peu  plus 
tard,  ce  furent  les  Saracolais  qui  s'installèrent  dans  le 
Tagant,  à  2o0  kilomètres,  au  nord  du  Sénégal.  On  les  y 
appelait  Tiaganés. 

A  l'autre  extrémité  de  la  Mauritanie,  les  tribus  des  Béni 
Hassan  établies  au  bord  de  l'Océan,  au  nord  du  Trarza  et 
dans  l'Adrar-Sotof,  étaient  divisées  entre  elles  par  les  luttes 
intestines  et  les  rivalités  qui  se  produisent  toujours  chez 
ces  races  insubordonnées  et  indomptables.  Au  xvii^  siècle, 
fatigués  de  l'animosité  de  leurs  voisins,  les  Oulad-Delim. 
un  cheikh  puissant  qui  avait  su  les  réunir  sous  son  autorité, 
Makh  Far,  avec  son  frère  M'Bark,  commencèrent  à  des- 
cendre vers  le  sud  pour  une  conquête  nouvelle.  M'Bark, 
le  plus  hardi,  quitta  le  voisinage  des  côtes  et  s'enfonça 
vers  l'est  dans  le  désert  où  ses  descendants  formèrent  la 
tribu  des  Oulad  M'Bark.  Il  soumit  à  son  autorité  les  peu- 
plades noires  des  Bambara  du  Kharta.  Makh  Far  étant 
mort,  ses  fils  Terrouz  et  Barkani  poursuivirent  l'expédition. 
Ils  rejetèrent   les  Ouolofs  sur  la  rive   gauche  du  Sénégal, 


68  L\    MMlUTAMi; 

franchirent  même  le  fleuve,  et  les  Zenaga,  désormais  tribu- 
taires des  Hassan,  revinrent  vivre  dans  un  état  de  vassalité 
sur  leurs  anciennes  terres. 

Mais  un  désaccord  s'éleva  entre  les  deux  frères  ;  les  tri- 
bus prirent  parti  d'un  côté  ou  de  l'autre,  et  la  confédéra- 
tion se  divisa  en  Trarza,  partisans  de  Terronz.  et  Brackna, 
partisans  de  Barkani. 

A  ce  moment,  se  consomme  l'écrasement  définitif  des  Ber- 
bères ;  chargées  de  contributions,  éloignées  de  toute  action 
politique,  certaines  fractions  se  rejettent  alors  exclusive- 
ment dans  la  prière,  l'étude,  les  occupations  pastorales  ;  les 
tribus  zaouïa  où  se  trouvent  maintenant  les  représentants 
les  plus  fervents  et  les  plus  érudits  de  la  science  musul- 
mane sont,  pour  la  plupart,  des  groupements  autochtones, 
arabisées  et  islamisées  par  la  domination  des  Hassan  et  les 
alliances  ;  malgré  les  généalogies  arabes  qu'elles  se  sont 
forgées,  les  noms  même  qui  figurent  dans  ces  tableaux 
généalogiques,  comme  aussi  leur  organisation  démocra- 
tique, sont  la  trace  et  la  preuve  de  ce  fait. 

A  la  fin  du  xviii*'  siècle,  la  tribu  berbère  des  Ida  ou  El 
Hadj,  asservie  sous  le  prince  El-Arbia,  comme  les  autres 
tributaires,  et  qui,  depuis  longtemps,  sentait  son  sang  se 
révolter  contre  les  Beni-Hassan  envahisseurs,  réussit  à 
s'affranchir.  Trois  chefs  successifs  avaient  fomenté  et  entre- 
tenu chez  eux  l'idée  de  la  rébellion  :  Mohammed  ben 
Khouna,  Amar,  Bakar  ould  Amar.  Ce  dernier  rassembla  à 
Lechneîkat,  non  loin  de  Tidjikdja,  les  tribus  Ida  ou  El  Hadj 
et  refusa  le  tribut  aux  suzerains.  Cerné  par  eux  et  leurs 
alliés,  le  cheikh  Idaou  el  Hadj  noua  des  relations  de  part 
et  d'autre,  battit  successivement  chacun  de  ses  adversaires 
et,  en  mourant,  laissa  en  héritage  à  son  fils,  le  commande- 
ment d'un  peuple  libre  et  accru  en  nombre,  augmenté  de 
nombreuses  tribus  maraboutiques  qui  venaient  se  mettre 
sous  sa  protection  et  des  tributaires  que  lui  gagnaient  ses 
expéditions. 

Les  tribus  .'origines;  organisation  intérieure  :  fraction- 
nements; terrains  de  parcours  ;  tribus  du    Sénégal   et  du 


LES    HABITANTS  69 

Tagant.  —  Les  terrains  de  parcours  du  Trarza  vont  du 
fleuve  Sénégal  à  Agadir  dans  la  baie  d'Arguin  jusqu'aux 
limites  du  Tiris  et  de  FAdrar  au  nord,  du  pays  Brakna 
et  du  Tagant  à  l'est,  dans  de  vastes  plaines  que  quelques 
ondulations  animent  vers  le  nord,  pourvues  de  points  d'eau 
assez  nombreux  pour  faciliter  le  voyage,  mais  non  assez 
abondants  pour  créer  des  oasis.  Ces  terrains  sont  bordés, 
sur  la  rive  droite  du  fleuve  par  une  bande  de  terre  alluviale 
large  de  5  kilomètres,  inondée  pendant  trois  mois  de  l'an- 
née et  que  l'on  cultive  lorsque  les  eaux  se  sont  retirées  ; 
le  long  de  l'Océan,  par  des  salines  nombreuses  et  arrosées 
par  le  marigot  de  Morghea  qui  joint  le  Sénégal  à  Podor; 
le  marigot  de  Garak  qui  se  jette  dans  le  lac  Djiguena  ;  les 
marigots  de  Guédayo  et  de  Lekhan  qui  forment  le  lac  de 
Gagor,  tous  bordés  aussi  de  terrains  d'alluvions.  Les  arbres 
sont  rares.  Autour  de  quelques  puits  et  sur  certains  points 
de  la  côte  croissent  de  maigres  dattiers.  Gependant  la  forêt 
de  gommiers  de  l'Iguédi  mesure  deux  cents  kilomètres  de 
profondeur  et  s'étend  à  l'est  jusqu'au  Tessagueurt  (nord  de 
Podor),  à  l'ouest  jusqu'au  puits  de  Torch  à  une  centaine 
de  kilomètres  de  l'Océan  ;  mais  à  mesure  que  l'on  va  vers 
le  nord,  la  végétation  n'a  plus  d'autres  représentants  que 
les  chétives  plantes  des  pâturages  désertiques. 

La  confédération  du  Trarza  est  dirigée  par  un  émir, 
nommé  et  soutenu  par  les  tribus  guerrières.  Quoique  pour- 
vu d'un  pouvoir  absolu,  il  appelle  autour  de  lui  en  conseil, 
dans  les  cas  graves,  les  représentants  des  tribus  princi- 
pales et  pour  décider  la  guerre,  les  chefs  mêmes  des  tribus 
harratine  et  zenaga.  Get  émir  nomme  un  cadi  chargé  de 
rendre  la  justice  près  de  lui  et  qui,  par  définition,  doit 
régler  les  conflits  chez  les  tribus  hassane  et  les  tribus 
zenaga  ;  dans  les  tribus  maraboutiques,  les  questions  de 
droit  public  et  privé  sont  traitées  par  un  marabout  choisi 
d'un  accord  tacite. 

Les  Trarza  ont  une  tribu  dirigeante,  les  Oulad  Ahmed 
ben  Dahmân,  formée  de  grands  seigneurs,  qui  comprend 
à  son  tourhuit  familles  importantes,  dont  une  dans  laquelle 


70  LA    MAURITANIE 

est  toujours  choisi  l'émir.  Il  y  a,  de  plus,  cinq  tribus  guer- 
rières princières  aussi,  et  nomades  (Oulad  Ahman,  El 
Abdallah,  El  Agraoutar,  Oulad-Mahimedat,  Oulad  El  Bol- 
hia);  vingt-huit  tribus  maraboutiques,  quinze  tribus  harra- 
tines  payant  ou  non  des  redevances,  huit  tribus  zenaga 
guerrières  ou  non,  en  tout  un  groupe  d'environ  quatre- 
vingt  mille  individus. 

De  l'île  de  Lamenago,  située  au  sud  de  Podor,  jusqu'au 
delà  de  Kaëdi,  le  pays  est  occupé  par  les  Oulad-Abdallah 
(30.000  âmes)  dont  le  groupe  le  plus  important  est  celui 
des  Brakna  (40.000  âmes)  qui  s'étendent  dans  la  partie 
occidentale,  depuis  Doué  et  le  marigot  Borohouhadji  jus- 
qu'à l'île  Morfil.  Borné  au  nord  par  une  plaine  d'aftout, 
le  pays  Brackna  comporte,  à  l'ouest  et  au  sud-ouest,  une 
région  de  collines  aux  chaînons  interrompus  ;  à  l'est  et  au 
sud-est  des  plateaux  monotones  et  des  plaines  qui  vont 
finir  au  fleuve  dans  les  terrains  d'alluvions.  Des  marigots 
du  Sénégal  en  traversent  le  sud-est;  l'eau  est  abondante 
dans  les  puits  de  profondeur  médiocre,  dans  les  mares 
temporaires  des  vallées,  dans  les  ruisseaux  périodiques 
coulant  des  sources  au  bord  du  massif  du  Tagant  ;  une  végé- 
tation florissante  en  décore  la  partie  centrale,  acacias,  gom- 
miers, baobabs,  singh,  nama  épineux  à  gomme  odorante,  et 
le  sol  en  devient  de  plus  en  plus  fertile  à  mesure  qu'on  se 
rapproche  du  Tagant. 

Les  Brackna  sont  dirigés  par  la  grande  tribu  des  Oulad- 
Abdallah,  elle-même  divisée  en  cinq  groupes  tirant  chacun 
sa  descendance  de  Barkani,  premier  émir  des  Brakna,  Oulad 
Saïd,  Oulad  Manssour,  Oulad  EUy,  Oulad  Ahmed,  Oulad 
Nokhmakh,  et  dont  chacun  a  ses  tribus  harratines  ;  en  tout 
dix-neuf.  Il  y  a  quatre  grandes  tribus  maraboutiques  : 
Djiedjouba,  Taguimit  Tockoz,  Idaou  El  Iladj,  comprenant 
chacune  plusieurs  grandes  familles,  plus  un  grand  nombre 
de  fractions  de  tribus  maraboutiques  diverses,  réparties 
dans  les  autres  groupements  ;  et  douze  tribus  zenaga  qu'on 
distingue  en  zenaga  des  tribus  guerrières,  plus  spécialement 
appelées  touabirs,  et  zenaga  des  tribus  maraboutiques, 
avec  un  certain  nombre  de  fractions   chacune. 


LES    HABITANTS  71 

L'émir  des  Brakna  ne  reçoit  pas,  comme  celui  des  Trarza, 
une  redevance  fixe  des  tribus  zenaga  et  maraboutiques  ;  il 
demande  ce  qui  lui  est  nécessaire;  seuls,  les  harratines 
doivent  une  contribution.  Mais  cet  émir  possède  d'impor- 
tants revenus  par  ses  propriétés  des  terres  d'alluvions  de  la 
rive  droite  du  Sénégal  depuis  Doué  jusqu'aux  Aleïbés, 
terres  cultivées  par  nos  sujets  noirs  qui  lui  paient  un  droit 
de  culture  et  le  dixième  des  produits  ;  de  plus,  il  prélève 
un  droit  sur  les  coupes  de  bois.  Pour  les  crimes  et  les 
vols,  il  impose  des  amendes  dont  il  touche  le  montant. 

Une  fraction  des  Oulad  Abdallah,  autrefois  puissante, 
aujourd'hui  déchue  à  cause  de  ses  divisions,  les  Oulad  EUy, 
habite  dans  la  zone  d'alluvions,  autour  du  marigot  de 
N'Diérer,  en  face  d'Ouallali  et  près  de  Kaëdi,  au  sud  de 
l'aftout  Ghergui.  Elle  comprend  les  familles  princières 
guerrières,  leurs  tributaires  et  harratines  et  six  tribus  mara- 
boutiques vivant  sur  leur  territoire  et  payant  redevance 
annuelle  à  leur  émir. 

Entre  Kaëdi  et  Matam  vit  une  autre  petite  tribu  indé- 
pendante qui  s'est, depuis  longtemps,  séparée  des  Oulad  Elly 
à  la  suite  d'un  différend  pour  un  partage  de  butin,  les 
Litama. 

Au  sud-est  de  la  Mauritanie  est  située  la  région  monta- 
gneuse du  Tagant,  qui  confine  en  son  ouest  au  pays  Brakna 
et  Trarza,  au  sud  à  l'aftout  Chergui,  à  l'est  au  Regueïba  et 
à  l'Affola.  Elle  est  bordée  au  sud  et  à  l'ouest  par  des  hau- 
teurs abruples  aux  défilés  étroits,  aux  pieds  desquelles  jail- 
lissent des  sources  vives  qui  permettent  la  culture  des 
céréales.  Elle  possède  des  forêts  sur  ses  pentes  et  deux 
vastes  oasis  de  palmiers  où  s'élèvent  les  centres  de  Tidjikdja 
et  de  Rachid  ;  des  gommiers  dans  l'aftout  Ghergui  au  nord 
de  Kaëdi,  et,  dans  le  Regueïba,  l'Affola,  le  Hodh,  des 
forêts  qui  se  déploient  sur  la  longueur  de  plusieurs  jour- 
nées de  marche.  Le  Tagant  est  habité  par  les  Ida  ou  Aïch, 
anciennement  appelés  Dourrh  par  les  Européens  et  par  une 
partie  des  Kounta. 

Bien  que  mélangés  dans  le  cours  du  temps  avec   la  race 


72 


LA    MAURITANIE 


arabe  et  les  indigènes  noirs,  les  Ida  ou  Aïch  sont  les  des- 
cendants directs  des  anciens  Zenaga  qui,  après  avoir  vécu 
longtemps  sous  la  loi  des  Oulad  Abdallah,  des  Oulad 
M'Bark  et  des  Oulad  Naceur,ont  réussi  à  reprendre  leur  indé- 
pendance dans  les  dernières  années  du  xviii^  siècle.  Les  Ida 
ou  Aïch  vont  de  l'Agan,  région  située  à  l'ouest  au  pied  du 
massif  jusqu'à  l'extrême  est  du  Tagant  et,  durant  la  saison 
sèche,  ils  descendent  dans  cette  contrée  appelée  lOued  ou 
Ouad  à  cause  du  cours  d'eau  permanent,  long  de  cent  vingt 
kilomètres,  qui  passe  àZéreïfpour  aller  se  jeter  dans  le  lac 
d'Aleg,  et  dans  l'aftout  Ghergui,  à  trente  kilomètres  de 
Kaëdi.  Quelques  tribus  maraboutiques  ou  tributaires  se 
rendent  l'hiver  dans  la  grande  plaine  du  Fori  ou  Lagi, 
située  au  bord  du  fleuve  à  l'est  de   Kaëdi. 

A  la  suite  des  dissensions  qui  suivirent  de  près  la  reprise 
de  leur  indépendance,  les  Idaou  Aïch  se  divisèrent  en  deux 
groupes  ennemis  ;  une  moitié  dut  se  retirer  dans  le  désert 
et  n'eut  pour  nourriture  que  la  gomme  noire  appelée 
ahakak^  dont  le  nom  lui  resta  ;  l'autre  moitié,  de  son  côté, 
fut  réduite  par  la  famine  à  manger  de  vieilles  peaux  de  bœufs 
ainsi  que  font  les  hyènes  [chrattit)^  d'où  ils  gardèrent  ce 
surnom.  Les  Abakak  (16.000  âmes),  avec  sept  tribus  guer- 
rières, quatre  tribus  Zenaga  payant  redevance  à  l'émir  et 
treize  tribus  maraboutiques  parmi  lesquelles  on  cite  les  Ida 
ou  Ali,  les  Tagal,  les  El  Hadj,  les  Tourkouz,  les  Lakhlal, 
les  Messouma,  les  Deïboussa,  etc.  se  tiennent  générale- 
ment dans  l'ouest  du  massif.  Les  Chrattit  (20.000  âmes) 
avec  une  tribu  royale,  les  Amar  Ould  Mohamed,  divisée 
en  quatre  grandes  familles,  et  chez  laquelle  se  choisit 
l'émir  ;  une  tribu  princière,  les  El  Soneïd,  répartie  en  trois 
fractions  ;  trois  tribus  guerrières  et  neuf  tribus  Zenaga  non 
tributaires  qui  forment  l'armée  de  l'émir,  occupent  le  sud 
de  la  contrée. 

Les  tribus  maraboutiques  dépendantes  du  Chrattit  font 
partie  des  Tadjakant  divisés  en  douze  fractions  Idaï-Chif, 
Oulad  Brahim,  El  Cheikh,  Oulad  Ahmed,  Oulad  El  Hadj 
etc.,  tribus  très  commerçantes  qui  font  le  trafic  de  la  gomme 


LES     HABITANTS  73 

dans  les  escales  du  Sénégal  jusqu'au  Niger  et  jusqu'à  Saint- 
Louis.  Il  faut  nommer  aussi  les  tribus  maraboutiques  du 
Choufa,  absolument  indépendantes. 

Après  de  longues  luttes,  les  deux  moitiés  des  Ida  ou  Aïch 
vivent  aujourd'hui  en  assez  bonne  intelligence. 

L'émir  des  Abakak  et  celui  des  Ghrattit  reçoivent  des 
redevances  nombreuses,  de  leurs  zenaga  personnels,  de 
leurs  marabouts  et  même  de  tributaires  qu'ils  possèdent 
chez  les  Oulad  Abdallah  et  chez  les  Brackna.  Dans  les  cas 
graves  ces  émirs  se  font  assister  d'un  conseil  formé  des 
chefs  des  tribus  guerrières,  des  princes  et  des  notables.  La 
fortune  de  l'un  et  de  l'autre  est  considérable.  La  justice  est 
rendue  par  des  marabouts.  Les  Ida  ou  Aïch  passent  pour 
des  guerriers  médiocres  et  peu  résistants. 

Tribus  du  Sahel  et  de  VAdrar.  —  Dans  le  Regueïba 
sont  les  El  Sidi  Mahmoud,  descendants  de  l'antique  tribu 
berbère  du  Aidou  el  Hadj  qui,  à  la  fin  du  xviii^  siècle,  vivait 
à  Ouadane,  dans  l'Adrar,  tributaire,  dit-on,  des  Kounta 
lesquels,  à  ce  moment,  avaient  leurs  terrains  de  parcours 
de  l'Adrar  jusqu'à  l'est  du  Hodh  et  poussèrent  jusque  dans 
le  Tagant.  Un  d'eux,  Sidi  Mahmoud,  quitta  Ouadane  pour 
aller  suivre,  dans  le  Hodh,  les  leçons  d'un  marabout  réputé 
et,  ensuite  il  s'établit  lui-même  marabout  dans  le  Regueïba 
chez  les  Ida  ou  Aïch  avec  ses  parents.  Par  la  renommée  de 
sainteté  de  son  chef,  le  groupement  des  El  Sidi  Mahmoud 
obtint  d'être  épargné  par  les  pillages  des  chefs  voisins  ;  des 
fractions  de  tributaires  Kounta  et  Oulad  Abdallah,  comme 
Ida  ou  Aïch,  vinrent  se  mettre  sous  sa  protection  et  aug- 
mentèrent ainsi  son  importance.  De  longues  luttes  avec  les 
Kounta  s'ensuivirent,  d'où  les  El  Mahmoud,  finalement, 
sortirent  vainqueurs. 

Aujourd'hui,  ils  parcourent  la  plaine  du  Regueïba,  le 
plateau  de  l'Affola,  à  l'est  du  Tagant  et  hantent  la  frontière 
de  notre  cercle  du  Guidimaka.  Ce  sont  des  marabouts  que 
la  nécessité  de  se  défendre  contre  l'oppression  et  le  pillage 
a  conduits  à  s'armer  ;  de  nombreux  guerriers  étant  venus 
se  joindre  à  eux  de  côté  et  d'autre,  c'est  aujourd'hui   cet 


74  LA    MAURITANIE 

élément  qui  domine  chez  eux.  Au  nombre  total  de  40.000 
les  Sidi  El  Mahmoud  comprennent  quatre  grandes  tribus 
indépendantes  désignées  sous  le  nom  d'Ida  ou  el  Hadj, 
dont  une  dirigeante  les  Ida  ou  Bouja,  sept  tribus  guerrières, 
une  très  grande  tribu  tributaire  et  guerrière  avec  dix-neuf 
fractions,  deux  tribus  marabou tiques  et  guerrières  et  cinq 
petites  tribus  exclusivement  maraboutiques. 

Les  Oulad  MBark  descendent  directement  de  MBark, 
frère  de  l'émir  hassan  Makh  Far,  qui,  pendant  que  Trarza 
et  Brakna  descendaient  au  sud  vers  le  Sénégal,  s'enfonça 
à  l'orient  dans  le  désert  et  alla  planter  ses  tentes  aux  confins 
du  Dakounou.  Jadis  conquérants  irrésistibles,  la  suite  de 
leurs  guerres  les  a  maintenant  affaiblis  au  point  qu'ils  ne 
comptent  pas  même  vingt  mille  individus,  et  pas  même 
deux  mille  combattants. 

Les  Oulad  M'Bark  comprennent  quatre  groupes.  Cha- 
cune des  fractions  obéit  à  un  chef  particulier,  et  il  n'y  a 
pas  de  chef  pour  l'ensemble.  Le  groupe  le  plus  nombreux 
est  celui  des  Oulad  M'Bark,  du  Ouagadou  appelés  aussi 
Oulad  Mahmoud  ou  Ladoumouz,  ancienne  tribu  zenaga  qui 
s'est  rendue  indépendante  ;  il  comporte  à  lui  seul  dix-huit 
cents  combattants  et  dix  mille  têtes,  répartis  en  quinze  tri- 
bus ;  ils  vivent  dans  le  Goumbou  ainsi  que  les  Oulad 
M'Bark  du  Bakounou,  divisés  en  quatre  sous-fractions. 

La  fraction  la  plus  importante  est  celle  du  Garchouch  avec 
onze  sous-fractions.  Les  Oulad  Khouïazi  et  leur  fraction, 
les  Askeurs,  sont  plus  nombreux  et  insignifiants.  Obligés 
de  se  retirer  dans  le  haut  Sahel  à  la  suite  de  leurs  guerres 
malheureuses  avec  les  bandes  du  prophète  tidjania  El 
Hadj-Omar,  almamy  des  ïoucouleurs,  au  milieu  du 
xix*"  siècle,  ils  en  sont  redescendus  depuis  notre  installation 
au  Soudan.  La  petite  tribu  des  Khouïzi  et  des  Askeurs 
vivent  paisiblement  dans  notre  cercle  de  Kayes. 

Au  nord  de  ces  tribus,  depuis  Oualata  jusqu'à  l'Adrar, 
s'étendent  les  longs  terrains  de  parcours  des  Oulad  Xaceur 
(12.000  individus)  les  plus  farouches  et  les  plus  pillards  des 
Maures.  Les  Oulad  Naceur  sont  de  pure  origine  arabe  et 


LES    HABITANTS  75 

hassane,  et  descendants  du  célèbre  émir  des  Beni-Hassan, 
Makh  Fàr,  leur  ancêtre  éponyme  Naceri  étant  fils  de 
Barkani,  premier  émir  des  Brackna  et  frère  de  Keroum, 
qui  fut  l'aïeul  des  Oulad  Abdallah,  des  Oulad  Nokhmakh, 
Leurs  croisements  avec  les  noirs  du  pays  ont  altéré  la  pureté 
de  leur  sang,  mais  ils  appartiennent  évidemment  à  ces 
princes  El-Arbia  qui  asservirent  sous  une  domination  dégra- 
dante les  tribus  berbères  des  Zenaga.  Leur  organisation  inté- 
rieure comporte  la  même  distinction  en  castes  qu'on 
observe  chez  la  confédération  des  Trarza,  tribus  exclusi- 
vement guerrières,  tribus  harratines,  tributaires  zenaga, 
tribus  maraboutiques  uniquement  commerçantes,  celles-là 
leur  ayant  échappé  pour  aller  vivre  chez  les  Mechdouf  et 
les  Hammounat  dont  elles  font  maintenant  partie  mais  en 
continuant  encore  à  payer  la  redevance  à  leurs  anciens 
maîtres. 

Les  Oulad-Naceur  forment,  à  l'heure  présente,  trois 
groupes  désignés  par  le  nom  de  leur  chef  :  Oulad  Naceur 
d'Amar,  Oulad  Naceur  d'Amada,  Oulad  Naceur  de  Sanda 
et  comprenant  chacun  ses  fractions  et  même  ses  sous-frac- 
tions. Les  Oulad  Naceur  d'Amar  ont,  depuis  le  commen- 
cement du  siècle,  avancé  leurs  campements  vers  le  Tagant 
au  grand  déplaisir  des  Ida  ou  Aïch  et  vers  le  Baten  avec  les 
Kounta,  beaucoup  plus  au  nord  que  les  Mechdouf  et 
ont  tendance  à  revenir  vers  les  forêts  de  gommiers  du 
Djemneh,  leurs  territoires  anciens. 

Les  Oulad  Naceur  de  Lamba,  très  petit  groupement, 
fusionnent  avec  eux  tout  en  conservant  un  chef  spécial. 

Les  Oulad  Naceur  d'Amada  vivent  parmi  les  Mechdouf 
mais  leur  chef  Amada,  prince  El  Arbia,  se  refuse  à  payer 
une  redevance  au  chef  des  Mechdouf,  zenaga  d'origine. 

Leurs  tribus  maraboutiques,  au  nombre  de  sept,  se 
tiennent  sur  notre  territoire  pendant  tout  le  temps  de  la 
saison  sèche,  ne  nomadisant  un  peu  plus  au  nord  que  pen- 
dant la  seule  saison  des  pluies. 

Les  Oulad  Billo  et  les  Macina,  habitants  de  l'oasis  de 
Tichitt,  paient  des  redevances  aux  Oulad  Naceur. 


76  LA    MAURITANIE 

Les  Kounta  forment  comme  les  Ida  ou  Aïch,  un  groupe- 
ment d'origine  zenaga  que  son  caractère  religieux  a  préservé 
du  servage  sous  lequel  sont  tombés  ses  pareils.  Leur  ori- 
gine remonte,  dit-on,  au  xv^  siècle,  alors  que  Sidi 
Mohammed  El  Kounti,  de  la  tribu  de  Toraïch,  réunit  sous 
son  autorité  un  certain  nombre  des  peuplades  du  nord  du 
désert.  Leur  centre  était  alors  Toasis  du  Touat.  Mais  à  la 
mort  de  son  successeur,  les  Kounta  se  séparèrent.  Une  par- 
tie s'établit  dans  le  massif  du  Tagant.  une  autre  à  Oualata, 
puis  à  Tombouctou, 

Aujourd  hui  les  Kounta  forment  trois  grands  groupes  : 
d'abord,  au  sud  de  l'Adrar,  les  Kounta  sidi  N'Ahmet,  forts 
en  nombre  et  en  puissance,  et  les  Kounta  Montarambrine, 
très  petite  fraction,  dont  un  fragment  habite  les  bords 
du  Sénégal  vis-à-vis  le  Lao  et  les  Jalabès  ;  puis,  autour 
de  Tombouctou,  à  Test,  les  El  Sidi  el  Mokhtar 
Kounti,  marabouts  et  guerriers  ;  enfin,  les  Kounta 
de  l'ouest  ou  du  Sahel  répandus  entre  Oualata  et  le 
Tagant,  dans  l'ouest  du  Hodh  (Djemrahj  et  remontant  au 
nord-ouest  jusqu'au  delà  de  l'oasis  de  Tichitt,  dont  les  habi- 
tants, peuplades  de  marabouts,  l'une  issue  de  croisements 
maures  avec  les  naturels  du  Macina,  l'autre  originaire  de 
l'Adrar,  seulement  occupés  de  culture,  d'élevage  et  de 
commerce,  leur  paient  une  contribution,  de  même  qu'aux 
Oulad  Naceur. 

Les  Kounta  du  Sahel  (o.OOO  âmes),  un  millier  de  com- 
battants, comprennent,  sous  les  ordres  d'un  seul  émir, 
trois  groupes,  chacun  subdivisé  à  son  tour  en  deux,  trois  et 
quatre  fractions.  Cet  émir  général  descend  des  Oulad  Sidi  El 
Ouassy  et  a  dans  les  veines  une  forte  part  de  sang  noir.  Les 
Kounta  sont  d'ailleurs  de  teint  beaucoup  plus  foncé  que  les 
autres  Mauritaniens.  Ces  marabouts  guerriers  ont  pour  vas- 
saux quatre  tribus  zenaga,  habitant  la  plupart  dans  le 
Hodh,  qui  les  suivent  aux  combats,  leur  paient  des  contri- 
butions irrégulières,  mais  fréquemment  demandées  sous 
prétexte  de  cadeaux. 

Les  Kountas,  jadis  une  des  tribus  les  plus  puissantes,  ont 


LES     1IA151TANTS  /  / 

VU  leur  importance  décroître  de  façon  considérable  depuis 
que  les  El  Sidi  Mahmmoud  se  sont  affranchis  de  leur 
suzeraineté. 

Les  Mechdouf,  tribu  la  plus  nombreuse  de  tout  le  désert, 
oO.OOO  individus  et  cinq  mille  combattants,  répartis  en 
douze  tribus,  précédemment  divisés  en  deux  partis,  aujour- 
d'hui réunis  sous  un  chef  unique,  sont  d'anciens  tribu- 
taires des  Ida  ou  Aïch  Ghratitt  qui,  après  avoir  secoué  leur 
joug  au  milieu  du  xix^  siècle,  allèrent  s'établir  dans  le 
Sahel  et  virent  bientôt  venir  à  eux  en  foule  les  tributaires 
opprimés  entraînés  parleur  exemple.  Par  de  longues  guerres 
avec  les  tribus  voisines  il  leur  fallut  gagner  leurs  terrains 
de  parcours  qui  s'étendent  au  nord  de  nos  cercles  de 
Nîoro,  de  Goumbou,  de  Sokolo,  même  jusqu'à  la  grande 
oasis  du  Baten,  Tichitt,  et  jusqu'aux  limites  de  l'Adrar. 

Comme  les  Mechdouf  sont  tous  d'une  même  origine  tri- 
butaire zenaga  ayant  secoué  le  joug  des  tribus  hassanes  ou 
des  Ida  ou  Aïch,  les  tribus  n'y  sont  point  comme  ailleurs 
distinguées  en  classes  différentes. 

Une  grande  fraction  des  Mechdouf,  lesHammounah,  très 
turbulents  et  querelleurs  (1.600  combattants,  15.000  âmes) 
comprenant  neuf  grandes  familles,  présente  cette  particu- 
larité d'avoir  toujours  à  la  fois  deux  chefs,  un  pour  la  guerre, 
un  pour  la  paix. 

Une  petite  tribu  maraboutique,  les  Taleb  Moktar  (une 
douzaine  de  familles),  en  tout  quinze  cents  personnes, 
presque  tous  lettrés  et  occupés  exclusivement  de  l'enseigne- 
ment et  du  commerce,  vit  chez  les  Mechdouf,  très  révérée 
dans  tout  le  Sahel,  grâce  à  la  mémoire  du  grand'père  de 
leur  cheikh  actuel,  Sidi  Mohamed  Fadel,  pieux  marabout 
dont  le  tombeau  s'élève  près  du  puits  de  Déaddi,  à 
140  kilomètres  nord  de  Goumbou,  non  loin  de  la  mosquée 
Dahr-es-Salam  (maison  de  la  prière),  but  de  nombreux 
pèlerinages.  L'influence  des  Taled-Mokhtar  s'étend  jusque 
chez  les  Oulad-Naceur  et  les  Oulad-Mahmoud  ;  ils  habitent 
dans  le  Hodh,  autour  de  leur  mosquée  et  mènent  leurs 
troupeaux  à  la  pâture,  dans  le  Ouagadou,  non  loin  de 
Goumbou. 


78  LA    MAURITANIE 

Dans  ces  territoires  immenses  parcourus  par  la  multi- 
tude des  Mechdouf  se  trouve  Oualata,  une  des  plus  grandes 
villes  du  désert,  peuplée  de  8.000  habitants  et  plus  vaste 
que  Tombouctou,  qui  élève,  au  centre  d'un  groupe  de 
rochers,  parmi  de  longues  plaines  de  sable,  une  forteresse 
crénelée  où  vit  l'émir  général  des  Mechdouf  et  ses  maisons 
de  pierre  à  un  étage.  Oualata  a  une  mosquée  si  grande 
que  toute  la  population  mâle  de  la  ville  peut  sy  rassembler, 
et  deux  mosquées  plus  petites,  des  écoles  importantes  et 
très  fréquentées,  une  pacifique  population  de  commerçants 
et  de  toJba  composée  de  cinq  grandes  familles  :  les  Ghorfa, 
les  plus  nombreux,  marabouts  paisibles  originaires  du 
Touat,  et  les  Mehajib  qui  leur  sont  alliés  ;  les  Mechdouf, 
plus  braves  et  plus  riches,  moins  nombreux  mais  plus 
influents;  les  Deylifa  et  les  Lakhal,  tous  ces  groupements 
ayant  leur  chef  particulier. 

A  quatre-vingt-dix  kilomètres  sud-ouest  d'Oualata  est 
située  Nema,  seconde  ville  de  la  région  et  beaucoup  moins 
importante.  Nema  possède  un  grand  nombre  de  puits  et 
l'eau  qui  y  abonde  durant  toute  l'année  entretient  de  nom- 
breux et  beaux  palmiers.  Ses  six  cents  habitants,  mara- 
bouts de  la  tribu  des  Ghorfa  occupés  de  commerce,  sont 
divisés  en  deux  partis,  les  El  Arbi  et  les  Moulay. 

Au  delà  d'Oualata  et  de  Sokolo,  dans  la  partie  orientale 
de  la  contrée,  le  pays  est  occupé  par  les  Oulad  Daoud  qui 
séparent  le  groupe  des  tribus  Maures  d'Afrique  Occidentale 
des  peuplades  du  désert  central.  Les  Oulad  Daoud  des- 
cendent, disent-ils,  du  fameux  marabout  Kouchben  Daouda, 
descendant  lui-même  de  Mahomet.  Malgré  cette  illustre 
origine,  ils  sont  très  croisés,  non  seulement  par  les  Touaregs 
qui  furent  autrefois  leurs  tributaires  mais  aussi  avec  les 
Peulhs  et  autres  noirs  voisins.  D'ailleurs,  moins  nomades  que 
les  Maures  occidentaux,  ils  ont  adopté  maintenant  la  vie 
sédentaire  et  habitent  dans  des  villages  entourés  de  palis- 
sades, des  cases  déterre  et  des  paillottes  analogues  à  celles 
des  noirs  du  pays.  Ils  comprennent  trois  grands  groupes  : 
les  Oulad  Allouch,  les  plus  guerriers,  les  Oulad  Zeïd,  les 
Oulad  Djafra,   chacun  avec  un  chef  et  une  sous-fraction. 


LES    HABITANTS  79 

L'AcIrar  occidental  ou  Adrar  Tmar  est  habité  par  les 
Oiilad  Yahia  ben  Othman,  moins  nomades  que  leurs  voisins 
les  Trarza  et  les  Brakna,  car  la  grande  abondance  des  dat- 
tiers sur  leur  territoire,  dont  ils  tirent  leur  principale 
richesse,  les  force  à  s'immobiliser  au  moins  pendant  le 
temps  de  la  récolte.  Au  delà  du  massif  même  de  F  Adrar, 
aux  sources  abondantes  et  multiples,  aux  vallées  cultivées 
en  céréales,  les  Oulad  Yahia  ben  Othman  exercent  aussi 
leur  domination  sur  les  régions  sablonneuses  et  arides  qui 
s'étendent  au  nord  et  à  l'ouest  au  pied  delà  montagne. 

L'Adrar  possède  plusieurs  centres,  Atar,  Ghinguetli,  Oua- 
dane,Oudjet,  où  vivent  des  marabouts  sédentaires,  maisdont 
le  chiffre  de  population  est  variable,  triplant  et  quadru- 
plant au  moment  de  la  récolte  des  dattes.  Atar,  capi- 
tale et  résidence  de  l'émir  au  moment  de  la  guetenan 
(récolte  des  dattes),  construite  au  fond  d'une  vallée,  au 
milieu  des  dattiers  et  des  champs  cultivés,  avec  ses  deux 
cents  maisons  basses  au  bord  des  rues  tortueuses,  avec  ses 
neriba  (cultures  de  dattiers),  chacune  pourvue  d'un  puits 
où  les  habitants,  deux  fois  par  jour,  prennent  l'eau  pour 
remplir  les  bassins  creusés  auprès  des  puits  afin  d'alimenter 
les  ruisseaux  artificiels  qui  courent  parmi  les  dattiers,  Atar 
est  peuplée  par  les  Smassid,  les  Akhzazir.  les  Oulad  bou  Sba. 

Des  marabouts  des  tribus  Ida  ou  Aïch  Lakhlal,  Toukna, 
Oulad  bou  Sba,  au  nombre  d'environ  sept  cents,  cultivent 
les  palmiers  aux  alentours  de  Ghinguetti,  grâce  aux  puits 
nombreux  qui  s'y  rencontrent.  Mais  Ghinguetti,  avec  ses 
maisons  de  pierre  mal  construites  et  en  ruines,  au  milieu 
de  dunes  de  sable  rouge  qui  l'envahissent  progressivement, 
est  surtout  la  ville  du  commerce  où  se  rencontrent,  pour  les 
achats  et  les  échanges,  les  gens  d'Oualata,  les  habitants 
du  Tagant,  les  nomades  de  l'Oued  Noun. 

A  150  kilomètres  nord-ouest  de  Ghinguetti,  Ouadane 
dresse  sur  une  colline  rocheuse  les  maisons  cubiques  en 
pierre  de  ses  cinq  cents  habitants,  Idaou  el  Hadj,  Ghorfa 
et  anciens  tributaires  des  Kounta. 

Oudjeft,  au  sud  d'Atar,  qui    élève  au   bord  d'un    oasis, 


<S()  LA    MAUIUTAME 

auprès   d'une   plaine  pierreuse,    ses  quarante  maisons  en 
ruines,  appartient  à  des  sédentaires  de  la  tribu  des  Smassid. 

Dans  TAdrar  se  rencontrent  aussi  quelques  villages  avec 
des  gourbis  construits  en  paille   ou  en  feuilles  de  palmiers. 

Les  Yahia  ben  Othman,  grands  nomades  qui  circulent 
tantôt  dans  le  massif  de  TAdrar  et  tantôt  descendent  dans 
les  terrains  de  parcours  des  tribus  ïrarza,  tirent  leur  ori- 
gine d'Houdeï,  fils  d'Hassan.  Ils  comprennent  deux  tribus 
princières,  les  Oulad  Ammouni  et  les  Oulad  Akhchar.  cinq 
tribus  guerrières,  et  neuf  tribus  maraboutiques  dont  les 
plus  connues  sont  les  Ida  ou  Ali  de  Chinguetti.  les  Lakhlal, 
les  Smassid  d'Atar,  les  Deiboussat,  lesChorfa,  lesEl-Hadj, 
etc.  Il  n'y  a  pas  de  tribu  zenaga.  les  tributaires  étant 
répartis  entre  toutes  les  tribus  ou  guerrières  ou  marabou- 
tiques. 

■  L'émir  des  Yahia  ben  Othman  exerce  son  autorité  sur 
l'Adrar  et  les  contrées  environnantes;  cette  autorité  est 
absolue  ;  mais,  dans  les  cas  importants,  il  assemble  en  con- 
seil, pour  prendre  leur  avis,  les  chefs  des  tribus  guerrières. 

L'émir  de  l'Adrar  peut  compter  aussi  parmi  ses  sujets 
l'importante  tribu  commerçante  et  guerrière  des  Oulad  bou 
Sba  qui  nomadisent  aux  confins  de  ses  domaines  dans  les 
plaines  du  Tiris,  le  suivent  dans  ses  guerres  et  lui  paient 
une  redevance.  Les  cinq  fractions  des  Oulad  bou  Sba 
obéissent  chacune  à  leur  chef  particulier,  mais  il  n'y  a  pas 
de  chef  pour  l'ensemble. 


Tribus  de  la  Haute-Mauritanie .  —  Au  nord-ouest  de 
l'Adrar,  la  grande  et  très  importante  peuplade  des  Oulad- 
Delim,  qui  autrefois  occupait  le  Tiris,  erre  dans  une  zone 
de  plus  de  mille  kilomètres  carrés  depuis  le  massif  de  l'A- 
drar jusqu'à  la  possession  espagnole  du  Rio  de  Oro, 
s'étend  sur  la  côte  depuis  la  baie  d'Arguin  jusqu'à  l'embou- 
chure de  la  Seguiet  el  Hamra  et  de  l'oued  Draâ  et  s'en- 
fonce dans  l'intérieur  à  une  centaine  de  kilomètres  en  pro- 
fondeur. Leurs  terrains  de  parcours  touchent  au  sud  ceux 
des  Oulad  bou  Sba.  Les  Oulad  Delim  prétendent  descendre 


LES     HABITANTS  (SI 

de  Delim,  fils  de  Hassan  et  frère  d'Houdeï  qui  fui  Taii- 
cêtre  de  toutes  les  tribus  maures  de  la  Mauritanie  et  du 
Hodh,  Trarza,  Brakna,  Oulad  Yahia  ben  Othman,  Oulad 
Naceur  etc.  Quoi  qu'il  en  soit,  de  cette  légende  relative  à 
leur  origine,  les  Oulad  Delim,  moins  bronzés  que  les 
Trarza,  sont  reconnus  dans  toute  la  Mauritanie  comme 
Hassan,  c'est-à-dire  arabes  d'origine,  arabes  des  invasions. 
Ils  parlent  uniquement  l'arabe,  habitent  seulement  sous  les 
tentes,  ont  de  tout  temps  porté  les  armes  et,  en  vrais  arabes 
du  désert,  n'ont  d'autre  bétail  que  des  troupeaux  de  cha- 
meaux. 

Les  Oulad  Delim  se  divisent  en  deux  grands  groupements 
descendant  chacun  d'un  des  fils  de  Delim,  les  Remeïtha  et 
les  Oulad-Ghouïkh.  Ceux-ci,  se  séparant  de  leurs  frères, 
sont  allés  vivre  plus  au  sud,  entre  la  baie  du  Lévrier  et  le 
cap  Timiris.  Dans  la  région  au  nord  de  Nouakchott  et  du 
pays  Trarza,  une  de  leurs  fractions,  les  Oulad  el  Lab, 
s'est  même  fondue  dans  la  confédération  Trarza.  L'autre, 
celle  des  El  Gorah,  nomadise  autour  de  la  baie  d'Arguin 
et  dans  l'Adrar-Sottob. 

Les  Oulad  Delim,  avec  leurs  zenaga,  les  Oulad  Tidrarin, 
comprendraient,  dit-on,  cinq  à  six  mille  individus,  dont 
huit  cents  guerriers.  Ils  se  divisent  en  cinq  fractions,  tirant 
leur  origine  d'un  petit-fils  de  Delim  :  les  Loudeïkat,  divisés 
à  leur  tour  en  cinq  sous-fractions,  à  la  suite  desquels  marche 
le  petit  groupe  des  Srahna,  issus  d'un  homme  du  désert  de 
l'est,  nommé  Srahn,  qui  vint  s'établir  chez  eux  au  temps 
d'Oudéik,  petit-fils  de  Delim;  les  Oulad-Kheliga  avec  trois 
sous-fractions,  comprenant  chacune  un  certain  nombre  de 
groupes  ;  les  Oulad-Tegueddi  avec  quatre  sous-fractions, 
comprenant  en  total  sept  petits  groupements  ;  les  Oulad 
ben  Amar,  avec  trois  sous-fractions,  réparties  chacune  en 
deux  petits  groupes. 

La  tribu  zenaga  des  Oulad  Delim,  les  Oulad  Tidrarin, 
composée  de  cinq  fractions  dont  l'une  est  vassale  des  Lou- 
deïkat elles  autres  indivisément  vassales  des  cinq  fractions, 
a  la  réputation    de  descendre   des  Ansar,  compagnons  du 

La  Mai  RiTAïviE.  6 


82  LA    MAURITANIE 

Prophète  ;  et,  malgré  rabaissement  moral  dans  lequel  ils 
sont  tombés  et  qui  les  rend  incapables  de  se  gouverner 
eux-mêmes,  ils  sont  travaillés  par  des  désirs  d'indépen- 
dance pour  lesquels  ils  ont  plusieurs  fois  imploré  notre 
appui. 

Les  Loudeïkat  et  les  Srahna  ont  leurs  pâturages  dans  le 
Tiris,  l'Adrar  Sottof,  aux  portes  de  TAgneilir  au  sud,  une 
partie  du  Tougouïa  et  de  l'Imrikli  au  nord,  les  Oulad 
Khelija  et  les  Oulad-Tegueddi,  le  Tiris,  une  partie  de 
l'Adrar-Sottof,  le  Nekhjir,  le  Hofor,  une  partie  du  Reg- 
Mehoun  ;  on  appelle  ces  quatre  fractions  les  Oulad  Delim 
du  sud. 

Les  Oulad  ba  Amar  font  paître  leurs  troupeaux  princi- 
palement dans  la  zone  espagnole,  au  nord  des  terrains  du 
Loudeïkat,  dans  le  Nekhjir,  le  Hofor,  le  Sheïta,  le  Djouaïa, 
et,  dans  certaines  années,  jusqu'à  l'oued  Noun  dans  le  sud 
du  Maroc  ;  ils  sont  appelés  Oulad  Delim   du  nord. 

Il  n'y  a  pas  d'émir  général  pour  l'ensemble  des  Oulad 
Delim  :  ceux  du  nord  ont  le  leur  et  ceux  du  sud  également, 
mais  le  second  est  beaucoup  plus  influent  que  le  premier. 

Au  nord  du  Tiris  et  de  l'Adrar  Sotof,  sont  les  Oulad 
bou  Sba  qui  nomadisent  jusqu'à  l'oued  Noun. 

A  Test  des  Oulad  Delim,  au  nord  et  à  l'est  de  l'Adrar, 
depuis  le  nord  des  pays  Trarza  et  Brakna  jusqu'à  l'oued 
Draà,  est  la  tribu  considérable  des  Regueïba,  qui  touche  à 
l'ouest  les  Oulad  bou  Sba  et  les  Oulad  Delim,  avec  des 
échappées  sur  l'océan,  à  l'est  au  Tagant,  à  l'Adrar,  au  Tad- 
jakant  (Tindouf),  poussant  de  ce  côté  à  travers  la  région 
inhabitée  du  Djouf,  jusqu'à  l'Erg-Iguiddi  et  jusqu'au  Tafi- 
lalet.  Une  partie  de  leurs  pâturages  est  donc  située  dans  la 
zone  espagnole,  une  autre  dans  la  zone  française,  dans  le 
Zemmour  et  le  Tiris. 

Leur  ancêtre  éponyme,  Sidi  Ahmed  el  Regueïba,  serait 
un  marabout  du  pays  Regueïba,  pays  situé  au  sud  du  Tagant, 
entre  le  Gorgol  et  le  Hodh,  parcouru  aujourd'hui  par  les 
tribus  raaraboutiques  et  guerrières  du  Tagant,  tels  que  les 
Ida  ou  Aïch,  et  où  ne  demeure  par  une  seule  fraction  de  la 


LES     IIAlîlTANTS  83 

tribu  qui  porte  son  nom.  Ce  marabout  vint,  au  xvi^  siècle, 
s'établir  au  sud  de  Foued  Noun  :  il  eut  bientôt  autour  de  lui 
comme  disciples  une  grande  quantité  de  ïekna  de  Toued 
Noun.  Cette  légende  indique  l'origine  berbère  desRegueïba. 
Ce  nom  de  Regueïba  se  rencontre  fréquemment  dans  la  pro- 
vince de  l'oued  Noun,  soit  comme  nom  de  lieu,  soit  comme 
nom  de  famille.  Les  Tekna  prétendent  que  les  Regueïba 
sont  d'anciens  tributaires  à  eux  et  les  traitent  suivant  cette 
donnée  lorsque  les  Regueïba  viennent  camper  dans  l'Im- 
rikli,  leur  territoii^e  primitif. 

Cependant  la  richesse  des  Regueïba  en  troupeaux,  les 
bonnes  relations  qui  se  sont  généralement  maintenues 
entre  eux  et  leurs  voisins  immédiats  d'origine  incontesta- 
blement hassane  (OuladDelim,  ïrarza,  Yahia  bon  Othman), 
leur  long  renoncement  au  métier  des  armes  auquel  ils 
sont  revenus,  leur  très  forte  culture  islamique,  montrent 
qu'ils  n'ont  pas  plus  que  les  autres  Berbères  échappé  aux 
phénomènes  d'assimilation  qui,  sous  l'influence  de  l'invasion 
arabe,  ont  modifié  l'antique  peuple  Zenaga.  Par  leur  exis- 
tence de  Sahariens,  l'adjonction  de  fractions  arabes  à  leurs 
groupements,  leurs  rapports  séculaires  avec  les  Hassanes, 
les  Regueïba  sont  à  l'heure  qu'il  est  presque  complètement 
arabisés.  Et  n'ayant  pas  place  dans  la  sérieuse  et  authen- 
tique généalogie  des  tribus  Hassanes,  ils  s'en  sont,  en 
qualité  de  marabouts,  fabriqué  de  fausses  qui  les  font  des- 
cendre d'Idris,  fondateur  de  Fez,  ou  encore  de  Rigab  qui 
fit,  dit-on,  partie  des  tribus  hillaliennes. 

La  grande  confédération  des  Regueïba  (25.000  individus 
dont  au  moins  quatre  mille  guerriers)  se  divise  en  deux 
grands  groupements,  à  peu  près  égaux,  se  maintenant 
ensemble  en  assez  bons  termes,  et  dont  chaque  fraction  vit 
de  sa  vie  propre  et  indépendante  :  Regueïba  du  Sahel,  ou 
de  l'ouest,  et  Regueïba  du  Tell  ou  du  nord.  Parmi  les 
Regueïba  du  Sahel,  il  faut  distinguer  encore  deux  tribus 
considérables,  les  Oulad  Moussa,  avec  cinq  fractions  et  les 
Souaad,  avec  quatre  fractions  ;  les  Oulad  Cheikh  qui  possé- 
dèrent jadis  le  privilège  de  l'autorité  sur  tous  les  Regueïba 


84  LA     MAL  KIT  AME 

du  Sahel  ;  puis  les  Hehala,  qui  descendraient  d'un  marabout 
chleuh  el  les  Oulad  Daoud,  tribus  plus  petites,  qui  marchent 
à  la  suite  des  Oulad  Moussa  ;  les  Oulad  Taleb,  qui  suivent 
tantôt  les  Oulad  Moussa  et  tantôt  les  Souaad,  en  tout  deux 
mille  tentes. 

Les  Regueïba  du  Tell,  plus  pacifiques  qui,  jusqu'à  l'at- 
taque des  Oulad  bon  Sba  dans  les  premières  années  de  ce 
siècle,  ne  portaient  point  les  armes,  comportent  également 
deux  mille  tentes,  possédées  par  la  seule  tribu  des  El  Gouas- 
sem,  divisée  en  trois  grandes  fractions  ;  les  Loubeïhat  avec 
six  sous-fractions,  les  El-Fokra,  avec  sept  sous-fractions, 
qui  subissent  l'influence  des  Oulad  Moussa  du  Sahel  et  les 
Ahel  Brahim  ou  Daoud,  plus  indépendants  avec  six 
fractions. 

Ces  El  Gouassem,  par  leur  manière  de  vivre,  mœurs, 
nourriture,  vêtements  en  tissus  de  laine  blanche,  tentes  de 
couleur  blanche  en  poil  de  chameau,  se  rapprochent  des 
habitudes  d'existence  des  tribus  du  nord,  et  forment  tran- 
sition entre  la  zone  tropicale  et  la  zone  tempérée.  Agricul- 
teurs en  même  temps  que  pasteurs,  ils  mènent  leurs 
immenses  troupeaux  dans  les  pâturages  au  sud  et  à  l'est  de 
la  Seguiet  el  Hamra  et  cultivent,  en  orge  et  en  blé,  les  ter- 
rains alluviaux  delà  Seguiet  et  de  ses  affluents  (Imrikli)  en 
quelques  cuvettes  fertiles  de  la  Guada,  plateau  rocheux 
entre  la  Seguiet  el  Hamra  et  l'oued  Drââ,  et  même  la 
région  du  Drââ  car,  comme  de  vrais  berbères,  ils  cultivent 
la  terre,  labourent  et  sèment  avec  l'aide  de  leurs  animaux, 
tandis  que  les  Regueïba  du  Sahel  sont  exclusivement 
nomades  et  pasteurs,   ainsi  que   les  Hassan  de  Mauritanie. 

Les  terrains  de  parcours  des  Regueïba  du  Sahel  sont  en 
effet  les  Touareg,  le  Semamit,  le  Reg-Mehoum,  le  Kreb,  le 
Tiris,  le  Zemmour,  une  partie  de  l'Adrar  Sottof  et  du 
Tasiast,  l'Imrickli,  leur  pays  d'origine.  Certaines  de  leurs 
fractions  vont  jusque  dans  l'Azfal,  l'Akchar,  l'Adrar  :  ils 
viennent  moins  à  cause  des  tracasseries  des  Tekna.  Malgré 
ces  discordes,  les  Regueïba  du  Tell  vont  encore  dans 
l'Imrickli  el  se  répandent  ^ur  le  plateau  de  la  Gàâda.  dans 


LES     HABITANTS  85 

l'est  du  Zemmour,  le  Hank,  l'Erg-Ghech  et  jusqu'à  ïindouf 
et  Taoudeni. 

Aux  confins  des  Regueïba  du  nord  et  près  du  Tibua  sont 
les  El  Arouissinn,  descendant,  d'après  leur  dire,  de  la 
famille  du  Prophète,  mais  dont  les  faces  prognates  et  les 
cheveux  crépus  révèlent  les  croisements  incessants  avec 
le  sang  noir  que  le  sang  arabe  a  subis  chez  eux. 

Sur  les  territoires  riverains  de  la  Seguiet  el  Hamra  à  l'est, 
jusqu'aux  alentours  de  Tindouf  vivent  les  Tadjakant  à 
la  fois  guerriers  et  marabouts,  une  des  plus  grandes  tribus 
du  désert,  occupés  à  la  fois  d'agriculture,  d'élevage,  de  com- 
merce ;  les  Tadjakant  poussent  leurs  opérations  très  loin 
dans  l'est  et  le  sud,  et  conduisent  à  travers  le  désert  des 
caravanes  de  douze  ou  quinze  cents  chameaux  qui  vont 
porter  du  Maroc  au  Soudan  et  du  Soudan  au  Maroc,  les 
produits  d'échange.  Il  n'existe  pas  de  chef  général  pour 
l'ensemble  des  Tadjakant  ;  un  chef  spécial,  jaloux  de  son 
indépendance,  dirige  chaque  fraction,  chaque  tribu,  chaque 
famille,  avec  une  entière  liberté. 

Certaines  fractions  des  Tadjakant  se  sont  établies  chez 
des  groupements  politiques  et  guerriers,  Trarza,  Brakna, 
Ida  ou  Aïch  ;  ils  sont  exclusivement  marabouts,  occupés 
de  commerce  et  d'élevage,  et  ne  font  pas  la  guerre,  mais 
ont  un  chef  à  eux. 

Une  autre  grande  tribu  maraboutique  extrêmement  nomade 
est  celle  des  Lakhlal,  originaire,  dit-on,  du  Tell  d'Algérie, 
excessivement  fractionnée  ;  elle  a  des  représentants  dans 
tous  les  grands  groupements  maures  et  dans  toutes  les 
régions  depuis  le  sud  du  Maroc  et  le  Sahel,  dans  les  massifs 
de  l'Adrar  et  sur  les  rives  du  Sénégal  et  mène  en  tous 
sens  ses  caravanes,  du  nord  au  sud  du  désert  ou  de  l'ouest 
à  l'est.  Il  est  donc  impossible  de  donner  un  chiffre,  même 
approximatif,  de  sa  population.  Autrefois  maîtres,  paraît- 
il,  du  Mechdouf  et  des  Oulad-Naceur,  mais  dispersés 
aujourd'hui  et  affaiblis,  les  Lakhlal  ne  s'occupent  plus 
maintenant  que  d'élevage  et  de  commerce. 

Certaines    petites  tribus    maraboutiques   sont  ainsi  dis- 


86  LA    MAURITANIE 

persées  dans  les  grands  groupements  politiques  tt  n'ont 
pas  d'existence  propre,  Deïboussat,  Tanouasit;  d'autres  se 
tiennent  à  l'écart  et  maintiennent  une  indépendance  pré- 
cieuse, frappées  parles  tribus  guerrières  de  lourdes  contri- 
butions, comme  les  Oulad  Balhi  el  les  Macina  de  Tichitt, 
dont  il  a  été  parlé  plus  haut. 

Aux  tribus  de  la  Haute  Mauritanie,  il  convient  de 
joindre  la  grande  confédération  des  Tekna  qui  étale  les 
tentes  de  ses  nomades  et  ses  ksour  de  sédentaires,  au  nord 
de  l'oued  Ghebika  et  du  Drââ  jusqu'au  Tazeroualt  et  à 
TAnti-Atlas,  à  lest  de  l'Atlantique,  à  l'ouest  des  contre- 
forts du  djebel  Bani,  dans  cette  province  de  l'oued  Xoun 
que  le  sultan  du  Maroc  fait  figurer  nominalement  sur  la 
liste  de  ses  États,  sans  avoir  jamais  pu  y  exercer  la  moindre 
autorité.  Leurs  pâturages  vont  du  Zemmourà  l'oued  Xoun, 
coupés  par  la  Séguiet  el  Hamrâ,  l'oued  Ghebika  et  l'Oued 
Noun. 

Les  Tekna  sont  des  Berbères  Ghleuh  arabisés  qui, 
habitant  la  zone  saharienne  et  vivant  de  la  vie  du  désert,  au 
moment  de  l'invasion  hassane  se  sont  facilement  confondus 
avec  les  tribus  conquérantes  dont  ils  se  rapprochent  par  les 
conditions  de  leur  vie  physique  et  leur  genre  de  civilisa- 
tion. Gette  origine  berbère  et  cette  adaptation  se  révèlent 
dans  le  caractère  de  leur  vie  :  demi  sédentaires  et  demi 
nomades,  ils  résident  l'hiver  dans  des  ksour  que.  seul  le 
besoin  de  chercher  des  pâturages  et  de  l'eau  pour  leurs 
troupeaux,  leur  fait  quitter  au  printemps.  Ils  parlent  aussi 
bien  le  chleuh  que  l'arabe,  trait  spécial  aux  Berbères,  les 
Maures  de  pure  race  arabe  n'employant  jamais  que  leur 
propre  langage  ;  et  ce  chleuh  du  Tekna  est  très  voisin  du 
berbère  zenaga  usité  aujourd'hui  encore  par  quelques  tribus 
mauritaniennes  du  sud,  témoignage  évident  d'une  origine 
identique. 

Les  Tekna  ne  sont  point,  comme  les  tribus  maures,  par- 
tagés en  classes  sociales,  et  une  égalité  démocratique  règne 
chez  eux,  ainsi  que  dans  les  groupements  berbères.  Malgré 
les  modifications  apportées  à  leur  nature  primitive  par  les 


LES     HABITANTS  87 

nécessités  du  climat,  les  Tekna,  en  vrais  paysans  berbères 
aussi,  s'appliquent  à  cultiver  l'orge  et  le  blé  dans  les 
ihaders  du  Drââ,  dans  le  lit  de  ses  affluents,  les  légumes, 
dans  l'oued  Assaka  (nom  de  l'oued  Noun  à  partir  d'Aou- 
guelmin)  ;  en  maint  endroit,  ils  ont  creusé  des  canaux  d'ir- 
rigation (kettara)  pour  amener  l'eau  des  nappes  souterraines 
afin  d'arroser  leurs  jardins  où  poussent  des  oliviers,  des 
figuiers,  des  grenadiers,  à  côté  des  palmiers. 

L'ensemble  de  la  confédération  (trente  mille  individus, 
dont  huit  raille  guerriers)  comprend  deux  grands  groupe- 
ments :  à  l'ouest,  sur  le  littoral,  les  Tekna  du  Sahel,  ou  Aït- 
Djemmel;  à  l'est,  les  Tekna  du  Cherg  (est),  ou  Aït-Bellah, 
supérieurs  en  nombre  et  plus  batailleurs.  Chaque  groupe, 
à  son  tour,  se  répartit  en  sept  grandes  tribus,  certaines 
divisées  elles-mêmes  en  fractions,  dont  plusieurs  ont  des 
sous-fractions. 

Ces  tribus  sont,  pour  les  Aït-Djemmel,  les  Iggout,  par- 
lant surtout  l'arabe,  et  vivant  sous  la  tente  ;  les  A'it-Lah- 
sen,  parlant  le  chleuh,  en  partie  sédentaires,  mais  dont 
un  groupement,  d'avril  à  septembre,  va  avec  ses  trou- 
peaux cultiver  le  sol  fertile;  les  Izerguïn,  absolument  no- 
mades, dans  lesquels  sont  compris  les  Sheija,  sédentaires 
venus  du  nord  pour  s'établir  chez  eux  ;  les  Aït-Moussaou  Ali, 
parlant  le  chleuh  et  connaissant  l'arabe,  qui  ont  quelques 
tentes  et  des  ksours,  dont  la  ville  la  plus  importante  est 
Glimin  ou  Aouguelmin  développée  et  fortifiée  au  com- 
mencement du  XIX®  siècle  par  le  fameux  cheikh  Beïrouk, 
et  trois  tribus  moins  importantes  qui  suivent  le  mouvement 
des  précédentes,  les  Aït-Saad  et  les  Zekara,  parlant  les 
deux  langues,  vivant  sous  la  tente  et  possédant  en  commun 
un  ksar  unique  ;  puis  les  Aït-Hassin  qui  ont  un  ksar 
et  quelques  tentes,  parlent  chleuh  et  savent  l'arabe. 

Chez  les  Aït-Bellah  (Tekna  de  l'est),  les  grandes  tribus 
sont  :  les  Azouafit,  avec  cinq  fractions  gouvernées  par  une 
djemmââ,  et  qui  emploient  l'arabe  autant  que  le  chleuh  ; 
les  Aït-Massaoud,  habitant  sous  la  tente  et  possédant 
quelques  maisons  dans  des   ksours,  se    servant  également 


88  LA    MAURITANIE 

de  l'arabe  et  du  chlenh  ;  les  Aïl-Oussa,  gouvernés  par  une 
djemmââ,  vivant  sous  la  tente  et  parlant  arabe,  mais  con- 
naissant le  chleuh  et  possédant  quelques  quartiers  dans  des 
ksours,  la  plus  nombreuse  des  tribus  de  l'est  comprenant 
elle-même  huit  fractions  ;  puis  les  Aït-Brahim,  les  Aït-Bou- 
Akhra,  petites  tribus  parlant  arabe  et  chleuh  et  vivant  sous 
la  tente;  les  Aït-Hemmad  et  les  Aït-Iassin,  autres  petites 
tribus  gouvernées  par  des  djemmââ  (assemblées  des 
notables)  qui  emploient  l'arabe  comme  le  chleuh  et  pos- 
sèdent chacune  un  ksar. 

Entre  certaines  de  ces  tribus  et  fractions  des  Tekna 
existent  des  haines  violentes  et  des  antagonismes  irrécon- 
ciliables qui  se  traduisent  par  des  luttes  sanglantes. 

Les  Tekna  ont  pour  ennemis  très  acharnés  les  tribus  du 
Guir  et  de  la  Saoura,  Beraber,  Bouï  Dénia.  Oubad  Djerir. 
Constamment  ces  tribus  organisent  contre  les  Tekna  des 
razzia  qui  ont  pour  but,  non  le  pillage,  mais  le  massacre. 
Les  Tekna,  peu  aventuriers  par  nature,  d'ailleurs  encadrés 
au  nord  par  les  Chleuh,  à  l'est  par  les  tribus  du  Drââ,  au 
sud  par  le  Sahara  ne  se  lancent  guère  dans  des  courses  loin- 
taines, à  moins  que  quelques-uns  n'y  soient  entraînés  par 
des  fractions  Regueïba,  chez  les  Kounta  de  l'Adrar,  les 
Berabich  du  Sahara  ou   l'Azoulaï  de  Taoudeni. 

Tribus  de  l'hinterland  algéro-marocain,  mauritanien  au 
delà  de  la  contrée  habitée  par  les  tribus  mauritaniennes, 
à  l'est  de  la  Seguiet  el  Hamrà,  au  sud  du  Drââ  et  du  Tafi- 
lalet  jusqu'à  l'oued  Saoura,  s'étendent  de  vastes  espaces  à 
demi  désertiques,  encore  incomplètement  étudiés  et  qui 
vont  rejoindre  nos  postes  algériens  de  Beni-Abbès  et  de 
Colomb-Béchar  au  nord,  au  sud  le  cours  de  la  Saoura 
qui  borde  nos  oasis  de  Timimoun,  Gourara  et  Touat. 

La  partie  méridionale  de  ces  régions,  au  sud  de  la  Seguiet 
el  Hamrâ,  jusqu'à  la  lisière  du  nord  de  l'Iguidi  et  l'erg 
Ech-Chech  à  l'est,  nous  est  connue  seulement  par  des  ren- 
seignements indigènes.  Ces  vastes  contrées  rocheuses  ou 
sablonneuses  qui  se  déploient  entre  notre  Mauritanie,  notre 
Algérie,  el    le  sud-marocain   dTdjilz    à   Taoudeni.  Grizim, 


LES     HABITANTS  89 

Tindouf,  Zaïr,  affluent  du  Drââ,  d'Ouadane  et  d'Oualata, 
Samara  sur  la  Seguiet  el  Hamrâ,  n'ont  pas  grand  intérêt 
économique  et  aucune  tribu  ny  demeure  de  façon  perma- 
nente, sinon  dans  un  ksar  élevé  sous  l'ombre  d'une  palme- 
raie, auprès  de  quelques  sources.  Tindouf  fut  autrefois  habité 
par  les  Tadjakant  qui  l'ont  adandonné  à  la  suite  d'une  raz- 
zia des  Regueïba  et  des  Aït-Moussadu  Drâà  ;  le  grand  ksar 
de  Zaïr,  appartenant  aux  El  Arib,  est  également  inhabité. 
Mais  des  tribus  de  l'Adrar,  Oulad  Gheïlane,  Oulad 
Ammouenni,  Ida  ou  Ali  Idaou  Chilli,  Kounta  vont  par- 
fois jusqu'à  la  piste  d'Idjil  à  Grizim.  Autour  de  Grizim 
sont  de  bons  pâturages  que  viennent  hanter  les  Chambaa 
du  M'zab,  les  Douï-Menia  du  Zegdou,  ainsi  que  les 
Aït-Youssa  du  Drââ.  Les  tribus  des  ïekna  et  des 
Regueïba,  celles  de  la  vallée  du  Drââ,  viennent  parfois 
faire  paître  leurs  nombreux  troupeaux  de  chameaux  dans 
l'erg  Iguidi,  où  se  trouvent  fréquemment  des  bouquets  de 
palmiers  près  des  sources.  Toute  cette  région  est  de  plus, 
depuis  longtemps,  parcourue  régulièrement  chaque  année 
par  les  harka  des  Oulad-Djeria  et  des  Doui-Menia  du  Zeg- 
dou et  les  El-Harib  allant  en  rezzou  chez  les  Tekna,  les 
Regueïba,  les  El  Arouissin,  dans  les  vallées  du  Drââ  et 
chez  les  Oulad  ben  Yahia  de  l'Adrar. 

A  l'ouest  de  cette  région,  Idjil,  entre  l'erg  Hammami  et 
les  montagnes  de  l'ouest,  est  le  point  de  convergence  des 
pistes  venant  de  la  Mauritanie  (Oualata,  Ouadane,  Chin- 
guetti,  Atar),  de  Tindouf,  de  l'Iguidi  comme  de  celles  qui 
viennent  de  la  Seguiet  el  Hamrâ  ou  du  cap  Juby  et  de 
Dakhla  dans  le  Rio  de  Oro.  Depuis  Idjil  jusqu'à  l'embou- 
chure de  la  Seguiet  el  Hamrâ,  située  un  peu  au-dessous  du 
28"  parallèle,  s'étend  le  plateau  légèrement  ondulé,  et  d'ail- 
leurs mal  connu,  qui  borde  le  littoral  ;  la  région  de  la 
Seguiet  comporte  de  nombreux  oueds  à  sec  la  plupart  du 
temps,  quelques  puits  dans  les  regs  ;  c'est  à  Smara,  dans 
l'oasis,  sur  un  de  ces  oueds,  affluents  de  la  Seguiet,  que 
notre  ennemi  le  marabout  Ma  el  Aïnin  était  venu,  à  la  lîn 
du  siècle    dernier,  établir   un    campement  d'où    il  semait 


90  L\    MAURITANIE 

contre  nous  la  haine  et  Fagitalion  dans  tout  le  Sahara 
mauritanien  et  le  Maroc. 

Le  bassin  supérieur  de  la  Seguiet  el  Hamrâ  se  relie  au 
bassin  du  Drââ  par  une  région  de  chebka  que  continue  le 
massif  montagneux  du  djebel  Ait  Youssa  lequel  prolonge 
ses  rameaux  à  Test  et  à  l'ouest  au  long  du  cours  du  grand 
fleuve  marocain  et  rejoint  la  grande  table  de  hammada  qui 
s'étend  entre  le  Drââ  et  Tlguidi. 

En  allant  du  cap  Jubj  vers  l'est,  les  tribus  sont,  sur 
le  littoral,  les  Meïdja,  les  ïadjakant,  les  ïekna  du  Sahara 
marocain  qui  vont  toucher  les  El  Harib,  lesquels  se 
répandent  au  sud  du  Drââ. 

La  bande  de  terrain  située  au  nord,  entre  la  Seguiet 
el  Hamrâ  et  l'Iguidi  d'une  part,  le  Drââ  et  le  Tafilalet 
de  l'autre,  nous  est  mieux  connue.  On  sait  qu'au  sud  du 
Drââ,  dans  le  long  couloir  qui  remonte  de  Tindouf  à  Tind- 
joub,  s'étend  une  hammada  presque  absolument  dé- 
pourvue de  végétation  qui  s'abaisse  vers  l'oued,  près  de 
Tindouf,  jusqu'à  mériter  le  nom  de  sahouana  (facile)  cou- 
pée d'oueds,  pourvue  d'arbustes  et  de  pâturages,  qui  des- 
cendent vers  l'Iguidi.  De  chaque  côté  de  la  table  de  cette 
hammada  sont  deux  bandes  de  terrain,  inférieures  au  niveau , 
de  parcours  plus  facile  encore,  et  s'abaissant  aussi  à  l'ouest, 
tellement  que  les  indigènes  les  dénomment  à  leur  extrémité 
occidentale  garet  (feuille  de  papier)  et  betana  (peau  de 
mouton),  La  partie  méridionale  qui  touche  à  l'Iguidi  est 
nue  et  stérile,  la  plus  septentrionale  qui  touche  au  Drââ 
comporte  des  points  d'eau,  des  mâders  cultivés  dans  le  lit 
du  fleuve. 

Depuis  le  littoral  jusqu'au  coude  du  Drââ,  les  tribus 
occupant  cette  bande  sont  les  El  Arouïssin,  des  fractions 
des  Regueïba,  des  Tekna  et  les  tribus  berbères  et  nomades 
du  Drââ  Ait  ou  Meribet,  Ait  Hammid,  Oulad  Djellal, 
Douï-Bellal,  Guerzoula,Keraska.  Vers  le  coude  du  Drââ,  au 
sud  du  fleuve  et  de  la  Debaïat,  grande  dépression  sablon- 
neuse qui  parfois  se  change  en  lac  dans  les  années  où  l'eau 
est  abondante,  c'est  la  région  désertique  appellée  ElHarib, 


LES     HABITANTS  9^ 

OÙ  sur  les  hauts  plateaux  rocailleux  et  stériles,  non  loin  du 
Sud-Oranais,  erre  la  grande  confédération  indépendante  des 
El  Harib,  composée  de  onze  tribus,  nomades,  pillards  qui 
vont  dévaliser  les  caravanes  jusque  sur  les  pistes  de  Tlguidi 
et  de  l'Azaouad.  Leur  terrain  de  parcours  s'étend  sur  la 
hammada  qui  forme  le  Sahara  marocain  et  limite  au  sud  le 
Tafîlalet,  habité  par  des  berbères  du  groupe  sanhadja  et  se 
prolonge  au  sud  des  Zegdou  et  des  Beraber  indépendants 
limitrophes  de  l'Algérie  jusqu'à  la  Saoura,  dont  les  deux 
branches  supérieures  réunies  à  Igli,  oued  Guir  et  Zousfana, 
encadrent  le  territoire  des  belliqueuses  et  turbulentes  tribus 
Doui-Menia  et  Oulad-Djerir,  aujourd'hui  soumises  à  notre 
autorité. 

Après  le  ksar  d'Igli,  occupé  en  1900  par  le  général 
Bertrand,  la  Saoura  mène  ses  eaux,  venues  d'une  part,  du 
grand  Atlas  et  de  l'autre  de  l'oasis  de  Figuig,  dans  la 
direction  du  sud,  à  l'est  de  l'Erg  Er  Raouï  et  de  l'Erg 
Ech  Chech,  à  l'ouest  du  grand  Erg  occidental  du  sud-algé- 
rien, le  long  des  oasis  françaises,  de  Tidikelt,  du  Touat  et 
de  Gourara,  pendant  les  deux  cent  quatre-vingt  kilomètres 
de  son  cours  connu,  sous  une  file  ininterrompue  de  plu- 
sieurs milliers  de  dattiers  qui  abritent  des  sources  abon- 
dantes et  des  villages  nombreux,  peuplés  de  Berbères 
sédentaires  et  hantés  de  nomades,  Oulad  Sidi  Cheihk, 
Chaamba,  lesquels  mènent  leurs  troupeaux  jusqu'à  l'Atlas 
saharien  ;  puis  la  Saoura,  inexplorée  encore,  va  se  perdre 
peut-être  dans  les  sables,  peut-être  rejoindre  le  Niger  ou 
sa  grande  boucle  septentrionale  au  nord  du  Soudan,  non 
loin  de  Tombouctou. 


CHAPITRE   IV 


LA  VIE  SOCIALE 


Si  Ton  veut  se  faire  une  idée  de  la  façon  de  vivre  des 
peuplades  maures,  il  faut  d'abord  renoncer  à  y  chercher 
toute  trace  de  méthode  et  de  stabilité. 

Les  tribus,  on  Fa  vu,  ne  sauraient  être  assimilées  à  des 
peuples,  à  de  petites  nations  ;  leurs  territoires  d'habitation 
n'ont  point  de  fixité  absolue,  et,  simples  buts  de  parcours 
déterminés  par  les  influences  climatériques  et  les  nécessi- 
tés économiques,  varient  même  souvent  selon  les  condi- 
tions des  luttes  et  des  inimitiés. 

La  tribu  elle-même  est  loin  de  présenter  cette  forte  cohé- 
sion que  nous  attachons  à  l'idée  de  peuple.  Elle  se  divise, 
s'émiette  en  fractions,  en  sous-fractions,  en  groupes  de 
familles;  la  tribu  se  disperse  même,  et  l'on  voit  fréquem- 
ment telle  ou  telle  fraction  se  répandre  chez  un  groupe- 
ment différent.  Dans  le  sein  de  la  tribu,  les  diverses  castes, 
groupes  si  tranchés,  se  mélangent  ;  les  familles  restent 
étroitement  unies  et  pourtant  s'enchevêtrent  les  unes  dans 
les  autres. 

Ces  masses  indépendantes  et  non  disciplinées  sont  en 
tout  soumises  au  chef  reconnu  ;  tout  dépend  de  lui  ;  les 
grands  personnages  dont  il  s'entoure  comme  aides  et  con- 
seillers ne  sont  pourvus  d'aucun  titre,  d'aucune  fonction 
spéciale  et  arrêtée.  L'image  de  toute  la  société  maure  est  le 
camp,  le  campement,  mobile,  errant,  indiscipliné,  inorga- 
nique, sans  cohésion  et  sans  ordre.  Appuyé  sur  le  groupe 
de  quelques  familles  privilégiées,  le  chef  y  règne  par  la 
force  :  les  tributaires,   les  captifs,  opprimés,  les  affranchis 


LA    VIE    SOCIALE  93 

obéissants  le  suivent,  et  aussi  les  tribus  des  tolba  (mara- 
bouts), désarmés  et  impuissants. 

Dans  ce  chaos  confus  et  tumultueux  s'agitent  les  convoi- 
tises, les  cupidités,  les  ambitions,  les  rivalités,  les  jalou- 
sies des  princes  et  des  chefs.  Les  trahisons,  les  ruptures, 
les  réconciliations  brusques  divisent  ou  rapprochent  ces 
tribus  et  les  déplacent  ;  de  longues  haines  fermentent  sour- 
dement, tantôt  éclatant  soudain  en  une  suite  de  meurtres 
et  de  vengeances  alternés,  tantôt  s'apaisant  à  l'improviste 
par  des  alliances  inattendues,  amalgame  complexe  toujours 
en  mouvement  et  en  ébullition,  où  rien  ne  se  fixe,  où  tout 
est  transformation  et  décomposition  perpétuelle. 

Cause  et  résultat  de  cet  état  de  choses,  le  caractère  fon- 
damental des  Maures  est  le  nomadisme  ;  l'adaptation  des 
siècles  innombrables  en  a  fait  la  base  et  l'âme  de  cette  race. 
Tout,  dans  leurs  mœurs  et  dans  leur  vie  sociale,  procède 
directement  de  ce  principe. 

Chaque  année,  nous  l'avons  vu,  toutes  les  tribus  déplacent 
régulièrement  leur  campement  d'après  la  marche  des  sai- 
sons ;  l'agglomération  tout  entière  se  met  en  voyage,  les 
femmes  suivant  leur  père,  leur  mari  ou  leurs  fils.  Mais  tous 
les  ans,  pendant  quarante  jours,  au  milieu  du  mois  d'août 
jusqu'à  la  fin  de  septembre,  à  l'époque  de  l'année  qu'ils 
appellent  alaona  et  qui  répond  à  notre  canicule,  tous  ces 
camps  voyageurs,  par  une  coutume  si  invétérée  que  la 
guerre  même  ne  leur  ferait  pas  lever  le  campement,  s'im- 
mobilisent. Durant  cette  période,  en  effet  très  difficile  à 
supporter  pour  les  hommes  comme  pour  les  animaux, 
toute  marche,  selon  l'opinion  reçue,  peut  devenir  grave- 
ment dangereuse. 

L'habitation,  le  vêtement.  —  Celui  qui  voyage  constam- 
ment, dans  un  pays  dénué  de  ressources  et  d'une  tempé- 
rature généralement  élevée,  doit  pouvoir  se  déplacer  faci- 
ment,  et  transporter  avec  lui  les  objets  nécessaires  à  la 
vie,  réduits  au  minimum  de  la  plus  stricte  utilité.  L'habi- 
tation des  Maures,  des  riches  aussi  bien  que  des  pauvres, 
est  donc  la  demeure  de  toile  qu'on  peut,  selon  les  obliga- 


94  LA    MAURITANIE 

lions  et  l'imprévu  de  la  route,  déplier  le  soir  et  replier  le 
matin. 

La  tente  se  compose  du  rekis,  support,  formé  de  deux 
bâtons  croisés  en  X  et  dont  le  bout  est  engagé  dans  une 
lame  de  bois  plat  pour  éviter  de  déchirer  la  toile,  lame 
parfois  plus  ou  moins  décorée  de  sculptures,  et  de  la  krima^ 
couverture  en  poil  de  chèvre  ou  de  chameau,  portant  en  ses 
quatre  coins  des  anneaux  de  bois  destinés  à  attacher 
les  cordes  qui  doivent  la  fixer  à  huit,  ou  seulement  quatre 
piquets  plantés  dans  le  sable. 

Pendant  la  journée,  le  panneau  de  toile  qui  doit  fermer 
la  porte  d'entrée  reste  ouvert,  maintenu  par  deux  piquets 
appelés  sah.  Lorsque  le  vent  souffle  avec  violence,  ou 
lorsque  la  température  vient  à  s'abaisser,  on  recouvre  les 
côtés  de  cette  krima  avec  des  toiles  de  Guinée,  retenues  au 
moyen  de  cailloux  ou  de  pierres. 

Les  krima  des  tentes  les  plus  belles  sont  faites  de  poils 
de  mouton  et  de  chameau  mêlés  ;  celle  des  pauvres  sont  en 
guinée  bleue. 

Dans  les  campements  des  grands  marabouts,  on  ren- 
contre aussi  quelques  belles  tentes  en  toile  de  France,  ana- 
logues à  nos  grandes  lentes  militaires  de  1  Afrique  du 
nord,  précisément  appelées  tentes-marabout,  et  qu'on 
relève  alors  sur  le  pourtour,  suivant  l'usage  mauritanien  ; 
et  aussi  des  tentes  marocaines  à  dessins  de  gargoulettes, 
provenant  soit  de  dons  du  Maghzen,  soit  d'achats.  Les 
demeures  des  grands  personnages  comportent  plusieurs 
lentes  spacieuses  qui  servent  les  unes  de  logement  aux 
femmes,  aux  enfants,  aux  servantes,  les  autres  d'habitation 
au  maître,  parfois  même  de  salon  de  réception  et  de  biblio- 
thèque, ainsi  qu'on  le  voit  chez  quelques  savants  mara- 
bouts. 

Comme  les  autres  souverains,  les  grands  émirs  des 
Trarza,  des  Brackna,  des  Ida  ou  Aïch,  des  Yahia  ben  Oth- 
man,  de  l'Adrar,  vivent  sous  la  tente,  dans  leur  camp. 

Chez  les  Brackna,  le  camp  royal,  appelé  Mah'sar,  ren- 
ferme autour  de  l'émir  les  familles  princières  les  plus  fidèles 


LA    VIE    SOCIALE  95 

OÙ  il  prend  ses  principaux  conseillers,  qui,  dans  les  par- 
tages de  bulin,  après  les  guerres  ou  les  razzias,  touchent 
une  part  égale  à  la  sienne  ;  soixante  harratine  veillent  nuit 
et  jour  autour  de  la  tente  royale  ;  les  tentes  des  princes 
sont  également  gardées  par  leur  harralines.  L'émir  des 
Brackna  et  celui  des  Trarza  sont  accompagnés  dans  tous  leurs 
déplacements  par  des  gardes  du  corps  issus  de  la  caste  des 
forgerons.  Les  émirs  des  Ida  ou  Aïch  n'ont  pas  de  garde  par- 
ticulière ;  leurs  fils,  cousins  et  neveux  sont  si  nombreux 
qu'ils  suffisent  à  cet  emploi. 

Même  l'émir  de  l'Adrar  ne  réside  pas  dans  le  ksour 
d'Atar  qui  est  considéré  comme  la  capitale  du  pays.  Il 
habite  à  deux  kilomètres,  sous  sa  tente,  à  Kanaoual,  et  ne 
se  rend  dans  le  ksour  qu'au  moment  de  la  récolte  des 
dattes  ;  le  reste  du  temps,  il  mène  la  vie  nomade  à  travers 
les  diverses  régions  de  ses  Etats.  Dans  ce  camp  résident 
également  auprès  de  lui  les  princes  de  sa  famille  et  ses 
conseillers.  Sur  le  sol  de  la  tente,  on  dispose  la  plupart  du 
temps  une  natte  de  paille  ou  de  roseau  tressée,  achetée  à 
Saint-Louis  ou  dans  les  escales  du  fleuve.  Les  riches  per- 
sonnages   y    font    étendre    des  tapis. 

De  plus,  la  nuit,  ils  jettent  sur  cette  lassera  une  fnrou, 
couverture  faite  de  la  toison  d'un  mouton  à  laine,  ou  un 
kalaf^  fabriqué  avec  une  toison  de  mouton  à  poil  ou  de 
chèvre  ;  c'est  là  qu'on  se  place  pour  dormir. 

A  ce  couchage  simple,  les  femmes  ajoutent  pour  soutenir 
leur  tête  et  l'édifice  compliqué  de  leur  chevelure,  le  cous- 
sin de  cuir  orné  de  dessins  qu'on  appelle  ousseda. 

La  tente  a  généralement  pour  tout  mobilier  des  caisses 
recouvertes,  soit  de  cuir  ouvragé,  soit  de  plaques  de  fer 
blanc  ou  de  cuivre  décoré  d'une  ornementation  en  cloute- 
rie, plus  ou  moins  recherchée  suivant  l'opulence  de 
l'habitant. 

Dans  ces  malles,  pourvues  d'un  (/fâl,  cadenas  quelque- 
fois de  fabrication  française,  apporté  de  Saint-Louis  par 
les  caravanes,  quelquefois  de  fabrication  indigène  et  de 
forme  assez  curieuse  avec  son  système  de  pièces  de  bois 


'.)()  LA     MAUlilTAMI-; 

combinées  pour  s'emboîter  exactement  les  unes  dans  les 
autres,  on  enferme  l'argent  et  les  objets  de  valeur. 

L'ameublement  d'une  tente  peut  comprendre  encore  ces 
tréteaux-supports  pour  les  vêtements  courants  ;  celui  d'une 
tente  très  opulente  peut  s'orner  d'alcôves  de  peaux,  de  cous- 
sins en  cuir  brodé. 

Un  grand  sac  de  cuir,  décoré  de  dessins  pyrogravés  et 
peints,  en  peau  de  chèvre  et  de  mouton,  la  tassouffra^  con- 
tient les  vêtements,  les  objets  personnels,  et,  en  route,  s'at- 
tache à  la  selle  du  chameau.  Pour  serrer  leurs  lettres  et  leur 
papier  à  écrire,  les  tolba  ont  une  tehelit,  caissette  de  bois 
mince  ou  de  gros  cuir  que  recouvre  un  cuir  fin  de  peau  de 
chèvre  ou  de  mouton,  également  décoré  d'ornements  pyro- 
gravés et  peints,  et  que  ferme  un  couvercle  mobile  en  cuir 
souple,  rabattu  de  haut  en  bas  sur  l'endroit  de  la  sacoche. 

Les  ustensiles  de  cuisine  sont  représentés  par  des  mar- 
mites de  fonte,  venues  de  Saint-Louis  ou  des  escales  du 
Sénégal,  de  forme  analogue  à  celle  des  nôtres,  mais  dont  les 
Maures  enlèvent  les  pieds  afin  de  les  planter  commodé- 
ment sur  les  pierres  du  foyer.  Parfois  l'on  rencontre  des 
plats  en  fer  pareils  aux  plats  des  campements  des  tirailleurs 
de  notre  armée,  plats  également  de  fabrication  euro- 
péenne. Comme  objets  de  fabrication  indigène,  il  y  a  les 
gaedet  hiata,  écuelles  en  bois  de  fromager  que  confec- 
tionnent les  forgerons  noirs  du  fleuve,  les  théières  d'étain, 
les  tasses  de  métal,  les  petits  couteaux  appelés  mous. 

Les  marabouts  sont  munis  d'une  bouilloire  en  fer  blanc 
dans  laquelle  ils  enferment  l'eau  réservée  à  leurs  ablutions, 
bouilloire  achetée  aussi  au  Sénégal.  Les  caravanes  four- 
nissent également  de  petits  miroirs. 

Quant  à  l'habillement,  il  se  compose,  pour  les  hommes, 
de  trois  pièces:  le  seroual,  pantalon  large,  court  et  flottant, 
fixé  à  la  ceinture  par  une  corde  ou  un  cordon  de  cuir 
[tikrit)  et  qui  ne  descend  pas  plus  bas  que  les  genoux  ;  le 
(fraa,  sorte  de  tunique  ou  de  gandourah,  largement  échan- 
crée  pour  laisser  passer  le  cou  et  les  bras,  et  qui  se  relève 
aux    épaules  pour    la   liberté    des    mouvements,    Vaouli, 


LA  vu:  SOCIALE  97 

bande  d'étoffe  qui  se  porte  comme  un  turban  et  peut 
s'enrouler  autour  de  toute  la  tête,  pour  proléger  la  nuque, 
le  cou  et  la  bouche  à  la  fois  contre  le  soleil  et  le  sable. 

Taillés  et  cousus  par  les  femmes  de  la  tente,  ces  vête- 
ments sont  confectionnés  avec  de  la  guinée  bleue,  de  la 
marque  «  fîlaturex  »  que  les  Maures  dénomment  filatoiir^ 
et  de  provenance  européenne.  Cette  étoffe,  surtout  la 
guinée  belge,  déteint  beaucoup  et,  à  la  longue,  imprime  au 
corps  une  nuance  indigo  qui  fait  désigner  au  Maroc  les 
Sahariens  sous  le  nom  à^ hommes  bleus .  La  couleur  blanche 
est  réservée  aux  chefs  religieux  et  politiques.  Un  grand 
marabout  chef  d'ordre  est  tout  vêtu  de  blanc,  des  pieds  à 
la  tête,  seroual  blanc,  deux  grands  draa  blancs  l'un  sur 
l'autre,  houli  de  cotonnade  blanche,  écharpe  de  tête  qui 
laisse  voir  seulement  les  yeux,  le  nez  et  le  front.  Chez  les 
Trarza,  porter  des  culottes  blanches  est  un  privilège  royal; 
c'est  l'insigne  du  commandement  suprême. 

Le  costume  des  femmes  consiste  également  en  une 
tunique  ample  appelée  malahfa,  disposée  de  telle  sorte  que 
la  partie  supérieure,  dénommée  tarfe,  enveloppe  la  tête  et 
peut  couvrir  tout  le  visage,  à  l'exception  des  yeux,  au  cas  où 
la  femme  se  trouve  en  face  d'un  Européen. 

S'il  fait  froid,  les  femmes  portent  un  seroual  (pantalon) 
pareil  à  celui  des  hommes,  ou  plutôt  une  bande  de  guinée 
attachée  autour  des  reins  comme  le  pagne  des  négresses, 
entourant  le  corps  de  la  ceinture  au  genou,  quelquefois 
même  un  véritable  pagne  tissé  chez  les  peuplades  noires,  qui 
revient  cher  et  constitue  une  sorte  de  luxe  et  de  rareté. 

Les  riches  Maures  emploient  quelquefois  pour  la  confec- 
tion de  leurs  vêtements,  au  lieu  de  la  guinée  bleue  des  étoffes 
plus  recherchées,  bazin,  roum,  chandora.  Mais  on  ren- 
contre souvent  aussi  des  malheureux,  hommes  ou  femmes, 
dont  une  couverture  en  peaux  de  chèvres  ou  de  moutons 
rattachées  ensemble  et  ne  dépassant  pas  le  genou,  constitue 
tout  l'habillement. 

Afin  de  ne  pas  blesser  leurs  pieds  sur  les  cailloux  des 
chemins,  les  femmes  portent  le  naïkal,    espèce  de  sandale 

I>A  Mauritanie.  7 


98  LA    MAURITANIE 

faite  d'une  lame  mince  en  bois  de  talah  (faux  gommier), 
que  relient  sur  le  cou-de-pied  une  bride  de  cuir  mince  et 
étroite.  Un  simple  morceau  de  peau  de  bœuf  desséchée 
remplit  le  même  office  pour  des  goûts  moins  raffinés.  Les 
chefs  religieux  et  guerriers  portent  des  bottes  molles  jaunes 
ou  rouges,  de  fabrication   marocaine. 

La  coiffure  féminine  est  très  soignée.  Les  cheveux  sont 
tressés  en  nattes  serrées  et  nombreuses,  dont  une  partie, 
mêlée  de  perles  de  couleur,  descend  tout  alentour  de  la 
tête,  tandis  que  l'autre  moitié,  relevée  sur  le  sommet  du 
crâne,  est  retenue  par  un  cercle  de  bois  ciselé,  formant  en 
avant  du  front  une  saillie  d'où  pendent  une  ou  deux 
boules  d'ambre  d'inégale  grosseur.  La  tête  des  femmes, 
d'ailleurs,  est  toujours  enveloppée  du  tarf.  morceau  d'étoffe 
qui  descend  sur  les  épaules,  en  couvrant  la  nuque. 

Les  hommes,  sans  en  prendre  aucune  espèce  de  soin, 
laissent  pousser  au  gré  de  la  nature  leurs  cheveux,  qui 
deviennent  parfois  très  longs,  et  la  sueur,  la  poussière,  le 
sable,  en  pénétrant  et  agglomérant  cette  masse,  les  trans- 
forment en  véritables  cordes.  La  barbe,  de  même,  pousse 
librement,  sans  être  ni  coupée  ni  taillée  ;  seule  la  mous- 
tache est  rognée  au  bord  de  la  lèvre  supérieure,  afin  qu'elle 
ne  gêne  point  la  bouche. 

Pour  les  enfants,  petites  filles  et  petits  garçons,  la  cheve- 
lure est  rasée  ou  tenue  très  courte,  à  l'exception  de 
quelques  toufTes  qu'on  laisse,  soit  des  deux  côtés  de  la  tête, 
soit  sur  un  seul,  ou  bien  au  sommet  du  crâne  ou  bien  en 
forme  de  crête. 

Comme  bijoux,  les  femmes  de  condition  aisée  portent, 
autour  des  poignets  et  des  chevilles,  de  lourds  bracelets 
d'argent  ou  de  cuivre,  diversement  ornementés,  ouvrages 
des  forgerons  indigènes,  ou  bien  des  forgerons  noirs  du 
fleuve  Sénégal  qu'ont  apportés  les  trafiquants. 

Jolies  et  coquettes,  les  femmes  et  les  jeunes  filles  maures 
suspendent  à  leurs  oreilles  des  boucles  d'argent  ou  de 
cuivre  dues  aux  ouvriers  du  pays  ;  elles  enroulent  autour  de 
leur  cou  et  de  leur  ceinture  des  files  de  boules  d'ambre  ou 


LA    VIE    SOCIALE  99 

de  verroteries  venues  de  Saint-Louis.  Elles  passent  aux  doigts 
de  leurs  mains  et  à  leurs  orteils  des  bagues  d'argent  et  de 
cornaline,  car  le  bijou  d'or  est  une  rareté  en  Mauritanie. 

Les  femmes,  ainsi  que  les  hommes,  ont  habituellement 
le  chapelet  enroulé  autour  du  poignet  en  manière  de 
bracelet.  Le  pieux  ornement  entoure  même  le  bras  des 
hassanes.  Lorsque  des  guerriers  croisent  une  troupe  armée, 
ils  étalent  avec  affectation  cette  inoffensive  parure  afin 
d'être  pris  pour  de  pacifiques  marabouts,  —  ruse  éventée 
dont  nos  officiers  africains  ne  sont  plus  dupes. 

L'usage  du  tabac  est  répandu  universellement  et  chaque 
Maure  porte  au  cou,  au  moyen  d'un  cordon  de  cuir, 
son  nécessaire  de  fumeur,  sa  roude,  étui  de  cuir  noir 
ouvragé,  qui  contient  le  j6c/Y,  petit  sac  plat  en  cuir  rouge  où 
sont  contenus  Voldham,  os  de  mouton  évasé  à  large  ouver- 
ture et  garnie  de  cuivre,  qui  est  la  pipe  maure,  le  zen^h, 
briquet  de  fer,  puis  un  morceau  de  silex,  un  paquet  de 
bourre  faite  avec  les  fibres  desséchées  de  plantes  du  désert 
et,  enfin,  rattachée  au  nécessaire  par  un  cordon  de  chanvre, 
Vasenkhass,  cuvette  de  fer  destinée  au  nettoyage  de  la 
pipe. 

Au  lieu  de  l'oldham  en  os  de  mouton,  les  Maures  aisés 
possèdent  le  touba,  véritable  pipe  faite  sur  le  modèle  des 
pipes  européennes,  qui  se  suspend  au  cou  par  un  léger 
cordon  de  cuir  ou  se  place  dans  la  poche  du  draa  ; 
l'asenkhass  qui  l'accompagne  est  plus  long  et  plus  fort  que 
celui  du  oldham. 

De  plus,  hommes  et  femmes  sont  chargés  d'un  nombre 
parfois  considérable  de  talismans,  d'amulettes  (grigris), 
petits  sacs  de  guinée  ou  de  cuir  travaillé  contenant  un 
papier  sur  lequel  tel  pieux  marabout  a  inscrit  un  verset  du 
Coran  ou  des  signes  mystérieux,  et  qu'on  suspend  au 
cou  par  un  cordon  ou  à  la  ceinture,  sous  la  tunique. 

On  peut  aux  usages  de  la  vie  extérieure  rattacher  les 
modes  de  locomotion.  Les  Maures,  dans  leurs  déplacements, 
circulent  plutôt  à  dos  d'animal  qu'à  pied.  Ils  usent  pour 
voyager  du  cheval,  du  chameau  et  de  Tâne. 


iOO  LA    MAURITANIE 

Le  cheval  est  pourvu  d'une  bride  de  corde  ou  de  cuir, 
parfois  accompagnée  du  rude  mors  arabe,  d'une  selle  de  bois 
recouverte  de  cuir  décoré,  assez  analogue  à  la  selle  arabe, 
avec  deux  étriers  à  large  base,  où  peut  aisément  s'appuyer 
le  pied  nu. 

Le  chameau  a  pour  équipement  la  rahalla,  selle  assez 
souvent  ornée  avec  un  certain  luxe.  La  selle  à  l'usage  des 
femmes,  appelée  cijorfa,  est  plus  large  que  la  selle  ordinaire, 
et  deux  personnes  s'y  peuvent  asseoira  l'aise  ;  elle  est  sur- 
montée de  deux  cerceaux  en  bois  ou  en  fer,  destinés  à  sou- 
tenir le  voile  protecteur  qu'on  étend  au-dessus  de  la  voya- 
geuse, pour  la  protéger  contre  les  regards  du  passant  ainsi 
que  contre  les  rayons  du  soleil. 

Dans  la  narine  droite  du  chameau  est  placé  un  anneau 
de  cuivre  auquel  est  attachée  Yarzenn,  corde  que  le  conduc- 
teur de  la  bête  tient  de  la  main  gauche,  tandis  que,  de  la 
droite,  il  manie  le  bâton  de  direction. 

Quant  aux  chameaux  destinés  au  port  des  fardeaux,  on 
leur  met  sur  le  dos,  sous  la  charge,  pour  les  protéger,  un 
double  sac  de  paille  appelé  tarfa,  ou  même  d'abord  une  selle 
de  bois,  \e  kteh,  puis  la  tarfa  et  la  charge,  méthode  préférée 
pour  les  longues  marches  des  convois  de  transport. 

La  nourriture.  V hygiène,  les  maladies.  —  Etant  donné 
les  ressources  réduites  du  pays,  la  nourriture  est  nécessaire- 
ment peu  variée  ;  plus  riche  dans  quelques  régions,  en 
légumes  et  en  fruits,  elle  se  réduit  vers  les  plateaux  et  la 
plaine  du  littoral  au  lait  abondant  des  troupeaux,  au  mil 
pilé,  à  la  viande  fraîche  ou  au  fichfar,  viande  coupée  en 
lanières  et  séchée  au  soleil  ;  les  Maures  sont  aussi  très 
friands  de  poisson  séché.  La  boisson  est  le  lait  ou  l'eau  des 
puits. 

L'alimentation,  en  Mauritanie,  n'est  d'ailleurs  pas  tou- 
jours dictée  par  le  goût,  mais  par  la  nécessité.  Chez  les 
Oulad  Delim,  qui  nomadisent  sur  les  plateaux  et  les 
sebkhas  du  littoral,  le  lait  des  chamelles  est  à  peu  près  le 
seul  aliment  et  aussi  la  seule  boisson,  l'eau  des  puits  de 
leurs  terrains  de  parcours  étant  si  chargée  qu'on  ne  peut  la 


LA    VIE    SOCIALK  101 

boire  sans  s'exposer  aux  plus  graves  accidents.  Les  Oulad 
Delim  confectionnent  aussi  une  purée  avec  les  graines  de 
Tazfou  qu'ils  broient  après  cuisson,  le  broyage  à  froid 
étant  inconnu  à  cause  de  l'absence  de  meules. 

Le  Maure  est  sobre  et  sait  supporter  la  faim  avec  cou- 
rage. Mais,  lorsqu'il  rencontre  l'occasion  de  satisfaire  à 
fond  son  appétit,  sa  voracité  et  sa  capacité  d'absorption 
apparaissent  surprenantes.  On  a  pu  observer  des  Maures, 
accompagnant  des  convois  européens  où  ils  reçoivent  régu- 
lièrement leur  part  de  viande  et  de  riz,  faire  bouillir  les 
viscères  des  animaux  et  les  dévorer  sans  autre  assaison- 
nement. 

Après  ce  qu'on  a  lu  plus  haut  à  propos  de  la  chevelure, 
est-il  besoin  de  dire  que  l'hygiène  est  à  peu  près  inconnue 
chez  ces  peuples,  de  même  que  la  propreté  la  plus  élé- 
mentaire? 

Durant  le  cours  de  la  saison  qu'on  peut  appeler  froide, 
c'est-à-dire  de  novembre  à  mai,  on  peut  avancer  que  per- 
sonne, homme  ou  femme,  ne  se  lave  jamais.  La  prescrip- 
tion hygiénique  du  Coran  manque  son  effet,  car  les  ablu- 
tions prescrites  sont  faites  avec  du  sable. 

On  dit  cependant  que  moins  de  négligence  existe  chez 
les  grandes  tribus  des  Oulad  Abdalah,  des  Yayia  ben 
Othman,  des  El  Sidi  Mahmoud. 

De  juin  à  octobre,  pendant  la  saison  chaude,  on  se  passe 
parfois  un  peu  d'eau  sur  le  visage  et  sur  les  mains  pour  se 
rafraîchir;  mais  nul  n'a  l'idée  de  se  laver  le  corps  ou  de  se 
baigner,  à  l'exception  toutefois  des  imraguen  (pécheurs) 
qui,  par  profession,  sont  forcés  de  prendre  la  mer. 

Cette  absence  de  lavage,  combinée  avec  l'effet  de  la  sueur, 
du  sable,  de  la  poussière,  et  l'action  de  ces  étoffes  de  guinée 
bleue  dont  ils  se  vêtent  et  qui  déteignent  déplorablement, 
arrive  à  produire  sur  la  peau  des  Maures  cette  couleur 
bleu  sombre  très  particulière  et  caractéristique  qui  leur  a 
valu,  nous  l'avons  dit,  leur  surnom  d'hommes  bleus. 

Cependant,  en  dépit  de  cette  malpropreté,  si  puissant 
est  le    pouvoir  salutaire    de  la  vie    en    plein     air,   de    la 


102  LA    MAURITANIE 

sobriété,  de  l'abstinence  d'alcool,  que  les  maladies  endé- 
miques sont  assez  rares  chez  ces  populations,  et  l'ignorance 
de  l'hygiène  n'y  élève  pas  le  niveau  de  la  mortalité,  grâce 
au  peu  de  densité  de  la  population,  à  la  sécheresse  et  à  la 
salubrité  du  climat. 

Gomme  il  n'y  a  pour  ainsi  dire  pas  d'eau  à  la  surface  du 
sol,  il  n'y  a  point  de  moustiques  et,  par  suite,  point  de 
fièvre  paludéenne.  On  sait  d'ailleurs  que  l'air  sec  et  la 
lumière  solaire  sont  les  plus  actifs  destructeurs  des 
microbes. 

L'observation  a  constaté,  cependant,  des  cas  de  tubercu- 
lose pulmonaire  chez  des  individus  jeunes.  Le  Maure  atteint 
de  tuberculose  ne  se  gêne  pas,  comme  on  pense,  pour 
cracher  n'importe  où  sur  le  sol  de  la  tente,  et  le  bacille 
flotte  partout  librement,  mêlé  à  la  poussière.  Et  pourtant, 
la  contagion  est  peu  considérable,  grâce  à  l'action  du  vent 
violent  et  du  soleil. 

Par  contre,  cette  action  du  vent  et  du  soleil  rend  extrê- 
mement fréquentes  les  ophtalmies  purulentes  qui  arrivent 
souvent  à  entraîner  la  perte  totale  de  la  vue.  L'effet  du 
sable,  soulevé  en  tourbillon  par  le  grand  vent,  produit 
souvent  aussi  l'otite  suppurée,  qui  amène  la  plupart  du 
temps  la  surdité. 

Remarque  singulière  et  qu'on  a  pu  faire  plus  d'une  fois  : 
si  les  Maures  savent  résister  impassiblement  à  la  souf- 
france physique  produite  par  une  cause  extérieure  et  visible, 
—  blessure  de  guerre  ou  intervention  chirurgicale.  —  la 
moindre  douleur  interne,  mal  de  tête  ou  inflammation 
d'intestin,  les  abat  complètement.  Ils  se  précipitent  chez  le 
marabout  pour  réclamer  le  grigri  spécial  affecté  à  la  guéri- 
son  de  la  souffrance  qui  les  atteint.  Parfois  celui-ci  leur 
badigeonne  le  tour  des  yeux  avec  de  l'ocre  et  de  l'anti- 
moine. Lorsque  des  moyens  thérapeutiques  de  cette  force 
sont  demeurés  impuissants,  l'indigène  vient  consulter  le 
médecin  du  fort  français,  ou  même,  s'il  ny  a  pas  de  méde- 
cin, les  sous-ofïîciers  de  l'inflrmerie. 

Ceci  dit  pour  les  hommes,  car  s'ils  se  prêtent  facilement 


LA    VIE    SOCIALi:  103 

à  la  visite  de  nos  docteurs,  les  femmes  se  confient  unique- 
ment aux  marabouts  et  aux  sorciers  indigènes.  Jamais  le 
médecin  ne  pénètre  sous  la  tente  des  femmes,  car  jamais 
le  père  ou  le  mari  ne  l'y  appellera  et  il  risquerait  sa  vie 
en  voulant  y  pénétrer  de  lui-même. 

Les  Maures,  d'ailleurs,  sont  très  superstitieux,  et  particu- 
lièrement dans  les  tribus  zenaga,  chacune  a  son  totem,  son 
téjrib.  Ainsi,  chez  les  Oulad  Tidrarin,  on  n'achèvera  jamais 
entièrement  de  boire  une  calebasse  ou  un  pot  de  lait,  car 
la  goutte  qu'on  laisse  au  fond  empêche  que  les  chameaux 
ne  soient  atteints  de  maladies  qui,  faute  de  cette  précaution, 
les  frapperaient  certainement. 

Un  certain  jour  de  la  semaine,  ils  n'abreuvent  pas  leurs 
animaux,  quand  bien  même  ceux-ci  seraient  mourants  de 
soif  en  face  du  puits  ;  le  samedi  ils  s'interdisent  de  soigner 
les  chameaux  malades  de  la  gale.  Leurs  femmes  ne  portent 
pas  de  bijoux  d'or,  croyant  que,  par  là,  elles  attireraient 
sur  elles  les  pires  dangers. 

Le  mariage^  la  famille,  les  mœurs.  —  Les  Maures, 
quoique  appartenant  à  la  religion  musulmane,  sont  tous 
monogammes. 

Chacun  se  marie  dans  sa  caste  ;  s'il  y  a  exception  à  cette 
règle,  c'est  lorsqu'un  prince  choisit  une  épouse  dans  une 
tribu  maraboutique  ou  lorsqu'un  marabout  prend  femme 
dans  une  tribu  guerrière.  Mais  le  fils  né  de  ces  unions  appar- 
tient d'avance  à  la  classe  tolba  ou  maraboutique  :  il  ne  por- 
tera pas  les  armes. 

On  a  vu  aussi  des  harratine  épouser  des  femmes  de  tribu 
zenaga  ou  des  captives  ;  mais  on  ne  voit  point  de  Zenaga 
épouser  une  femme  des  tribus  harratine.  Ceci  tient  à  ce 
que  les  Zenaga  sont  considérés  comme  une  classe  inférieure, 
chez  qui  l'on  veut  bien  prendre  une  fille  pour  Télever 
à  soi,  mais  à  qui  l'on  n'admettrait  pas  de  donner  sa  propre 
fille. 

Les  coutumes  relatives  au  mariage  et  à  la  condition  des 
femmes  présentent  plus  d'un  trait  curieux. 

La  qualité  plastique  que  les  Maures,  et  surtout  ceux  des 


104  I.A     MAUniTANIE 

classes  riches,  apprécient  le  plus  dans  une  femme  est  Tem- 
bonpoint.  Aussi,  dans  certaines  familles  nobles,  les  jeunes 
filles  sont-elles  soumises  à  un  traitement  particulier  dans 
le  but  d'acquérir  rapidement  cette  perfection  spéciale. 

Dans  certaines  tribus  zenaga,  les  femmes  se  sont  fait  une 
renommée  pour  la  science  et  la  sûreté  deleur  méthodeden- 
graissement  :  on  envoie  donc  les  jeunes  filles  dans  une  de 
ces  tribus. 

Dès  son  arrivée,  les  femmes  Tinstallent  dans  une  tente 
spéciale,  dont  elle  ne  doit  pas  sortir  ;  tous  les  objets  néces- 
saires sont  posés  à  portée  de  sa  main,  afin  de  réduire  ses 
mouvements  au  strict  minimum. 

Là,  immobile,  seulement  couverte  d'une  étoffe  légère, 
presque  nue,  après  avoir  le  premier  jour  dû  absorber  une 
grande  calebasse  d'eau  froide  pour  dilater  l'estomac,  elle 
absorbe  tous  les  jours  une  grande  calebasse  de  lait  dont  la 
contenance  augmente  progressivement  jusqu'à  atteindre 
une  quantité  considérable  de  litres.  Après  trois  mois  de  ce 
régime,  la  jeune  fille  ne  manque  pas  d'atteindre  un  embon- 
point remarquable,  et  on  la  rend  à  sa  famille,  où  elle  trou- 
vera un  époux  avant  longtemps. 

Lorsqu'un  jeune  homme  a  élu  celle  qu'il  désire  pour 
compagne  de  sa  vie,  presque  toujours  il  se  met  d'abord  en 
accord  avec  elle  ;  puis  il  fait  sa  demande  à  la  mère  de  la 
jeune  fille.  Lorsque  celle-ci  a  donné  son  consentement,  le 
jeune  homme  parle  au  père,  et  on  discute  la  question 
d'argent. 

Comme  chez  tous  les  peuples  musulmans,  c'est  le  fiancé 
qui  remet  une  dot  aux  parents  de  sa  future  épouse.  Parfois, 
cette  dot  atteint  le  chiffre  de  quinze  cents  francs,  parfois 
beaucoup  plus,  si  le  fiancé  veut  faire  montre  de  son  opu- 
lence. Dans  la  caste  des  marabouts,  la  dot  est  couramment 
de  cent  cinquante  pièces  de  guinée,  c'est-à-dire  à  peu  près 
neuf  cents  francs  ;  on  a  vu  de  grands  chefs  religieux  et  des 
princes  demander  jusqu'à  six  mille  francs  pour  la  dot  de 
leur  fille.  Une  jeune  fille  qui  aurait  eu  déjà  un  enfant  est 
mise  au  rang  des  veuves  ;  si,   malgré  cela,  elle  rencontre 


LA    VIE    SOCIALE  105 

un  époux,  la  dot  ne  va  guère  au  delà  de  vingt  et  un  francs 
cinquante.  Mais,  surveillées  avec  soin  par  leurs  parents, 
rarement  les  jeunes  filles  des  tribus  maures  ont  des  enfants 
avant  le  mariage,  ainsi  qu'il  arrive  fréquemment  pour  les 
jeunes  négresses. 

Quand  le  père  et  son  futur  gendre  se  sont  entendus,  la 
noce  est  décidée.  De  grandes  fêtes  se  déroulent  dans  le 
camp  auquel  appartient  la  jeune  fille.  Les  coups  de  fusil, 
le  bruit  des  tams-tams  résonnent  mêlés  aux  danses.  La 
future,  durant  ces  réjouissances,  reste  invisible  aux  yeux 
du  fiancé  ;  sous  la  tente  de  sa  mère,  elle  se  tient  à  l'écart, 
entourée  de  ses  compagnes  qui  s'occupent  de  la  coiffer  et  de 
la  parer. 

Pour  les  nouveaux  époux  est  préparée  une  tente  dont  on 
orne  le  sol  de  nattes  et  de  tapis.  A  la  tombée  de  la  nuit,  le 
jeune  époux  y  entre  avec  ses  amis;  un  repas  leur  est  servi. 
A  la  fin,  le  jeune  homme  envoie  une  de  ses  captives  chez 
la  mère  de  l'épousée.  Cette  dernière,  alors  entourée  d'un 
groupe  de  femmes  de  sa  tribu,  se  rend  dans  latente  conju- 
gale et  les  assistants  se  retirent. 

Le  lendemain,  avant  l'aube,  le  nouveau  marié  quitte  la 
tente  ;  pendant  toute  une  semaine  il  n'y  doit  rentrer  qu'au 
soir,  et  lorsque  la  nuit  est  tombée. 

x\près  le  mariage,  la  dot  convenue  est  versée  par  le 
marié  à  ses  beaux-parents. 

Le  moment  vient  ensuite  où  les  nouveaux  époux  doivent 
quitter  le  camp  ou,  seulement  s'ils  appartiennent  à  la 
même  tribu,  s'installer  définitivement  chez  eux.  Le  père 
offre  à  sa  fille  des  présents  importants,  dont  la  valeur  équi- 
vaut parfois  à  celle  de  la  dot  qui  lui  est  remise  par  le  mari  : 
d'abord,  deux  chameaux  l'un  avec  la  ^er/a  (selle  de  femme) 
et  sa  toiture  appelée  akhter,  l'autre  portant  une  captive  et 
la  tente  destinée  à  l'établissement  du  nouveau  ménage  ; 
puis  deux  vaches,  et  encore  d'autres  dons  à  son  gré. 

Du  jour  de  ce  départ,  le  jeune  homme  ne  doit  plusse  pré- 
senter devant  les  parents  de  sa  femme  ni  même  se  trouver 
en  face  d'eux;  si  l'un  ou  les  autres  s  aperçoivent,  ils  doivent 


106  LA     MAIRITANIE 

s'éviter  ;  si  même  une  assemblée,  un  conseil  en  temps  de 
guerre  ou  quelque  occasion  solennelle  dans  l'existence  de  la 
tribu  fait  qu'ils  se  trouvent  forcément  réunis,  leur  devoir 
est  de  se  tenir  toujours  à  distance. 

Sous  la  tente  des  Maures,  la  femme  commande  en  sou- 
veraine, son  mari  l'entoure  du  plus  profond  respect.  Elle 
prend  ses  repas  sans  lui,  avant  lui  ;  c'est  lui  qui  la  sert  et 
il  ne  commence  son  propre  repas  que  lorsqu'elle  a  terminé 
le  sien.  Elle  ne  niet  la  main  ni  aux  travaux  fatigants  du 
ménage  ni  à  la  préparation  des  mets  :  les  captives  sont  char- 
gées de  ces  soins.  Son  seul  travail  consiste  à  préparer  les 
vêtements  de  son  mari  ou  des  enfants.  Des  visites  à  ses 
pareilles,  dans  les  tentes  voisines,  emploient  l'oisiveté  de 
ses  journées.  Elle  possède  de  beaux  bijoux  dont  elle  se 
pare  seulement  aux  jours  de  fête.  Et  cette  vie  est  active  et 
austère  auprès  de  sa  vie  de  jeune  fille,  car,  jusqu'au 
mariage,  la  jeune  fille  ne  s'occupe  même  pas  de  couture  et 
se  pare  quotidiennement  de  boucles  d'oreilles,  de  colliers 
d'ambre  et  de  bracelets. 

Très  rarement,  on  voit  la  femme  maure  nourrir  ses 
enfants  ;  elle  choisit  une  nourrice  parmi  les  femmes  de  ses 
captifs,  et  ce  sont  les  servantes  qui  assument  les  soins  des 
petits. 

Le  Coran  permet  le  divorce,  et  il  existe  en  fait  chez  tous 
les  peuples  musulmans.  Chez  les  Maures,  on  y  recourt 
rarement  (sauf  toutefois  les  grands  personnages  chez  les- 
quels on  constate  des  divorces  assez  fréquents  et  multi- 
pliés). Si,  dans  les  situations  ordinaires,  il  est  prononcé, 
c'est  seulement  à  la  demande  d'un  mari,  pour  incompatibi- 
lité d'humeur,  on  encore  si  le  mariage  est  demeuré  stérile, 
mais  non  pour  infidélité.  En  dépit  de  Shakspeare  et 
d'Othello,  les  Maures  ne  poussent  pas  la  jalousie  conjugale 
jusqu'à  la  férocité.  Un  époux  trahi  bat  sa  femme,  peut-être, 
mais  on  n'a  jamais  vu  qu'un  Maure  ait  tué  l'épouse  cou- 
pable ou  son  complice.  Les  plus  nombreux  qui  connaissent 
la  trahison  paraissent  l'ignorer. 

Dans  les  rares  cas  où  l'homme  prend  le  parti  de  divor- 


LA    VIE    SOCIALE  107 

cer,  la  procédure  est  simple:  il  fait  venir  deux  témoins,  et, 
en  leur  présence,  prononce  la  répudiation.  La  femme 
répudiée  retourne  chez  sa  mère.  Aussitôt  ses  parents  et 
leurs  captifs  s'assemblent  autour  de  la  tente.  On  tue  des 
bœufs,  des  chameaux  ;  on  organise  un  beau  tam-tam,  on 
tire  des  coups  de  fusil,  et  Ton  se  livre  à  la  joie  pendant 
deux  ou  trois  jours.  Trois  mois  est  le  délai  fixé  à  la  femme 
répudiée  pour  avoir  licence  de  choisir  un  nouvel  époux. 

Tout  ceci  n'implique  pas  une  bien  grande  sévérité  de 
mœurs  ;  et  les  mœurs  en  effet  sont  plutôt  relâchées. 

Dans  la  coutume  cependant  existe  un  grand  respect 
pour  les  personnes  âgées  ;  en  leur  présence,  les  jeunes 
gens  ne  doivent  ni  fumer,  ni  boire,  ni  manger. 

La  foi  coranique  règle  aussi,  en  Mauritanie  comme  en  tout 
pays  dTslam,  les  questions  de  testament  et  d'héritage.  Ala 
mort  d'un  chef  de  famille,  c'est  le  cadi  qui  partage  les 
biens,  d'après  les  textes  consacrés.  S'il  y  a  des  dettes,  elles 
sont  payées  ;  puis  la  veuve  reçoit  la  moitié  s'il  n'y  a  pas 
d'enfants,  le  huitième  s'il  y  en  a  ;  le  reste  est  réparti  entre 
les  enfants  en  suivant  la  proportion  légale,  à  raison  d'une 
part  pour  chaque  fille  et  deux  parts  pour  chaque  fils. 

Les  inimitiés^  la  guerre,  les  razzia.  —  Le  Maure,  a  dit 
plus  d'un  auteur,  est  un  être  contemplatif  par  excellence  ; 
sa  vie  se  passe  à  dormir  et  à  rêver  ;  ceci  peut-être  en  temps 
de  paix  et  d'inaction  ;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  les 
principales  occupations  des  Maures  sont  la  rapine  et  la 
guerre. 

Rien,  nous  l'avons  dit,  ne  présente  moins  de  fusion  et 
de  stabilité  que  le  groupement  par  tribu.  Des  révoltes, 
des  discordes,  des  haines,  non  seulement  existent  entre 
grandes  tribus,  mais  encore  entre  fractions  de  la  même 
tribu,  entre  sous-fraclions,  même  entre  familles. 

Dans  la  grande  confédération  des  Trarza,  des  inimitiés 
durent  depuis  deux  siècles  entre  certaines  tribus,  à  tel 
point  qu'elles  ne  peuvent  aller  en  guerre  pour  la  cause 
commune  qu'à  la  condition  de  ne  pas  marcher  les  unes  à 
côté  des   autres.  Des    réconciliations  surviennent  parfois. 


i08  LA    MAURITANIE 

Des  associations  se  forment  entre  tribus  et  fractions  de  tri- 
bus sur  la  base  d'une  commune  aniinosité.  Les  Ouled 
Bohli  et  les  Ouled  Khalifa  des  Trarza  qui  longtemps  se  sont 
haïs  et  combattus,  sont  maintenant  d'accord.  Les  Ouled 
Bohli,  les  Ouled  Khalifa,  les  Ouled  Benioug,  les  Diegbadieh 
sont  à  présent  en  discorde  avec  les  Takhajarant  et  les 
Ouled  Akhchar,  les  Ouled  Bohli  et  les  Gombotti  avec  les 
Ouled  Dahmân,  les  AboUah  avec  les  El  Agmoutar,  les 
Eleud  contre  les  El  Boïdat. 

Les  Kounla  et  les  El  Sidi  Mahmoud,  depuis  que  les  seconds 
se  sont  affranchis  des  premiers,  vivent  dans  une  lutte 
ouverte,  coupée  quelquefois  d'apaisements  soudains.  A  la 
fin  du  dernier  siècle,  il  parut  un  moment  que  les  deux 
grandes  tribus  du  Sahel  allaient  en  venir  aux  mains, 
entraînant  à  leur  suite  tous  leurs  alliés  respectifs  dans 
une  mêlée  générale.  Il  n'en  fut  pas  ainsi.  Selon  le  caractère 
emporté  et  inconstant  des  populations  maures  chez  les- 
quelles un  rien  met  le  feu  aux  poudres  ainsi  qu'un  rien 
apaise  l'orage  imminent,  après  quelques  coups  de  fusils  et 
quelques  rencontres,  tout  se  calma,  et  de  nouveau  ce  fut  le 
statu  quo. 

Les  Kounta,  par  contre,  ont  de  tout  temps  été  les  alliés 
des  Oulad  Naceur  ;  la  petite  tribu  des  Kounta  Mountaram- 
bine  s'unit  aux  Nokhmakh  et  aux  Ouled  Ahmed,  des  Ouled 
Abdallah  du  Brackna.  Dans  le  Sahel,  les  Hammounat, 
après  s'être  séparés  des  Mechdouf  dont  ils  sont  une  frac- 
tion, obéissent  de  nouveau,  à  1  heure  présente,  à  Fautorité 
de  leur  émir.  Une  hostilité  irrémédiable  divise  les  Kounta 
et  les  Regueïba  ,  les  Regueïba  et  les  Oulad  Sba.  «  Se  haïr 
comme  un  Regueïbi  et  un  Kounti.  se  haïr  comme  un  Sbi 
et  un  Regueïbi  »  est  en  Mauritanie  une  locution  commune. 
Les  Regueïba  ontaussi  des  rancunes  contre  les  Ahel-Adjour 
et  quelques  fractions  des  Yahia  ben  Othman.  de  TAdrar, 
contre  les  Tadjakant  de  Tindouf  ;  ils  sont  amis  de  cer- 
taines fractions  des  ïekna,  ennemis  de  certaines  autres. 
Chez  les  Regueïba  du  Sahel  existent  des  rivalités  violentes 
entre  trois  grandes  familles  qui  prétendent  chacune  au  com- 


LA    VIE    SOCIALE  109 

mandement  de  la  tribu  dirigeante  des  Ouled  Moussa  et, 
par  suite,  de  tout  le  groupement. 

De  nombreuses  divisions  intestines  séparent  les  Tekna 
entre  eux,  Iggout,  Aït-Lahsen  et  Izerguïin  contre  Aït- 
Oussa,  Iggout  contre  Aït-Messaouad  et  Aït-Brahim.  Cer- 
taines fractions  sont  amies  des  fractions  Regueïba  qui  ont 
même  haine  contre  ceux  de  leurs  frères  avec  lesquels  eux- 
mêmes  sont  en  opposition.  Les  Tekna  sont  également 
ennemis  des  Kounta  et  des  Oulad-Gheilane  de  l'Adrar, 
ainsi  que  des  Yahia  ben  Othman. 

Ces  dissensions  et  ces  haines,  le  goût  du  pillage  s'y 
mêlant,  amènent  un  état  de  guerre  presque  perpétuel  sur 
tel  ou  tel  point  de  la  contrée. 

Lorsque  la  guerre  éclate  entre  tribus,  les  hommes  se 
mettent  en  marche,  mais  les  femmes,  avec  les  enfants  et 
les  vieillards,  demeurent  au  campement,  afin  de  continuer 
la  garde  des  troupeaux. 

Généralement  les  guerriers,  avant  de  partir,  confient 
leurs  biens  aux  marabouts,  car  c'est  un  usage  presque 
toujours  respecté,  sauf  par  quelques  tribus  plus  effronté- 
ment pillardes  que  les  autres,  de  ne  point  s'attaquer  aux 
campements  où  vivent  les  chefs  religieux. 

Les  Maures  vont  à  la  rencontre  de  l'ennemi  par  tribu, 
sans  ordre,  sous  la  conduite  de  l'émir  ou  du  chef.  Dans  cer- 
taines tribus,  les  Mechdouf  du  Sahel  par  exemple,  il  y  a 
deux  chefs,  l'un  pour  la  guerre  l'autre  pour  la  paix. 

Les  cavaliers  sont  en  avant,  les  fantassins  viennent 
ensuite,  montés  sur  des  chameaux  par  groupes  de  deux  ou 
trois. 

Les  guerriers  maures  sont  la  plupart  du  temps  montés 
à  dos  de  cheval  ou  de  chameau.  L'équipement  des  bêtes  de 
guerre  est  semblable  à  celui  des  autres  ;  mais  les  animaux 
sont  pris  parmi  les  mieux  dressés  et  les  plus  forts.  Tous 
ceux  qui  ont  voyagé  dans  les  pays  désertiques  connaissent 
les  cris  caractéristiques  et  retentissants  poussés  par  les 
chameaux  au  moment  où  on  les  charge  ;  mais  les  chameaux 
de  guerre,  spécialement  entraînés  dès  leur  plus  jeune  âge. 


diO  LA    MALRITAME 

restent  toujours  silencieux    quand    on  les  charge  ou  lors- 
qu'on les  fait  baraquer. 

Les  chevaux  du  pays  montés  par  les  guerriers  maures, 
sont  petits  de  taille,  robustes,  capables  de  très  longues 
marches  ;  les  chefs  se  servent  d'animaux  plus  grands  pris 
dans  les  races  renommées  du  Tagant  et  de  TAdrar.  On 
n'entoure  pas  les  chevaux  de  soins  particuliers  ;  le  cavalier 
maure  donne  à  son  compagnon  de  guerre  la  ration  de 
nourriture  indispensable  à  son  existence,  et  c'est  tout. 
Cependant  il  doit  souvent  la  vie  à  la  rapidité  de  ce  fidèle 
serviteur  ;  on  sait  que  le  cavalier  maure,  dès  que  l'affaire 
tourne  mal,  est  prompt  à  la  fuite  ;  car,  pour  batailleur  et 
pillard  qu'il  soit,  le  Maure  manque  plutôt  du  vrai  courage 
militaire. 

L'arme  principale  est  le  fusil  à  pierre,  importé  du  Maroc 
ou  de  l'Europe,  le  fusil  à  piston  à  deux  coups  pour  les 
chefs,  mais  quelquefois  aussi  des  fusils  européens  à  tir 
rapide,  introduits  par  la  contrebande  d'armes  très  active 
sur  la  côte  atlantique. 

Le  guerrier  maure  a  son  fusil  devant  lui,  en  travers  de  la 
selle,  dans  un  sac  de  cuir  plus  ou  moins  décoré,  en  peau 
de  chèvre  ou  de  mouton,  qui  doit  garantir  l'arme  du  sable 
soulevé  par  le  vent  et  de  la  fraîcheur  des  nuits,  et  dont  on 
la  tire  à  la  moindre  alerte. 

A  la  ceinture  du  guerrier  est  passé  le  poignard  au 
manche  de  bois  dur  sculpté,  à  la  lame  droite  ou  courbée 
en  arrière,  recouverte  d'un  étui  en  cuir  gravé.  A  son  cou 
sont  suspendus  par  des  cordons  de  cuir  le  garn^  poire  à 
poudre  creusée  dans  une  corne  de  bœuf,  ornée  de  dessins 
géométriques,  le  haït^  sac  aux  capsules,  et  le  dzabia, 
sachet  à  balles,  tous  deux  en  cuir  et  assez  semblables  d'as- 
pect à  une  blague  à  tabac. 

Le  guerrier  maure  n'a  jamais  sur  lui  un  très  fort  appro- 
visionnement de  plomb  ou  de  poudre  ;  chacun  emporte 
la  provision  qu'il  croit  nécessaire  et  dont  il  a  fait  l'achat, 
deux  à  trois  cents  grammes  environ.  Certains  même  ne 
prennent  pas    soin  de  s'en   munir,   et  c'est  le   chef  de  la 


LA    VIE    SOCIALE  111 

tribu  qui  leur  en  fournit  sur  sa  propre  provision,  laquelle 
ne  dépasse  guère  dix  ou  douze  kilos. 

Les  balles  employées  sont  de  plomb  et  se  fabriquent  dans 
des  moules  de  terre.  La  poudre  en  grande  partie  est  appor- 
tée du  Maroc,  du  Rio  de  Oro,  du  Sénégal,  par  les  caravanes. 
Les  Maures  font  eux-mêmes  aussi  de  la  poudre  avec  le 
nitrate  de  potasse  de  l'Adrar  ou  de  la  sebkha  d'Idjil  et  du 
soufre  de  la  soufrière  de  Tinardine.  Les  Kouta  et  les 
Ida  ou  Aïch  du  Tagant  se  confectionnent  une  poudre  assez 
grossière,  en  mélangeant  le  salpêtre  de  l'Adrar  et  le  soufre 
de  Tofoli,  point  situé  dans  le  Trarza  entre  Nouamarach  et 
Touïla  (500  kilomètres  nord  du  fleuve  Sénégal).  Les  cap- 
sules, qu'on  appelle  capsoul,  proviennent  uniquement  des 
comptoirs  européens.  Mais  les  Maures  ne  savent  pas 
fabriquer  les  cartouches,  et  la  difficulté  du  ravitaillement 
en  cette  matière  empêche  souvent,  Dieu  merci  !  l'emploi  du 
fusil  à  tir  rapide. 

L'arme  blanche  nest  pas  usitée  ;  les  quelques  lames 
fabriquées  par  les  forgerons  maures  sont  vendues  aux 
habitants  du  Sahel  ou  de  la  rive  sfauche  du  fleuve. 

Les  tribus  du  Trarza,  étant  depuis  longtemps  en  rapport 
avec  les  Européens,  en  ont  copié  certains  usages  militaires  ; 
c'est  ainsi  que  chacune  a  son  drapeau,  morceau  d'étoile  de 
couleur  rouge,  noire  ou  bleue,  attaché  à  une  hampe  assez 
grossière  et  portant,  inscrits  de  la  main  d'un  marabout, 
des  versets  du  Coran  qui  doivent  assurer  le  succès  dans  les 
batailles  ;  la  couleur  blanche  est  réservée  à  la  tribu  royale 
des  Ouled  Ahmed  ben  Dahmân.  Un  piquet  de  sept  fantas- 
sins entoure  constamment  l'étendard. 

C'est  la  plupart  du  temps  à  la  lin  de  la  nuit,  vers  trois 
ou  quatre  heures  du  matin  que  se  produit  l'attaque  ;  pour- 
tant, quelquefois,  par  un  accord  consenti  des  deux  côtés, 
les  adversaires  conviennent  de  combattre  pendant  le  jour. 

Lorsque  la  troupe  adverse  est  signalée,  on  s'arrête  à  la 
distance  de  deux  kilomètres  à  peu  près  ;  les  fantassins  des- 
cendent de  leurs  montures,  on  attache  les  chameaux,  et  on 
se  prépare  à  l'action. 


112  LA    MAURITANIE 

Pour  le  combat,  le  Maure  dépouille  tous  ses  vêtements, 
sauf  le  draa,  qu'on  enroule  autour  du  corps,  serré  avec 
une  corde,  afin  qu'aucun  lambeau  d'étoffe  ne  puisse  péné- 
trer dans  les  blessures. 

Puis  tout  le  monde  se  met  en  marche  dans  l'ordre  de 
bataille.  Les  fantassins,  qui  sont  les  plus  nombreux  et  les 
véritables  combattants,  cette  fois  sont  en  avant,  les  cavaliers 
restent  en  arrière,  à  quelques  centaines  de  mètres  de  la  ligne 
de  combat. 

Chez  les  tribus  qui  ont  des  étendards,  l'étendard  est  placé 
à  l'avant  du  front  avec  ses  gardes.  Les  gardes  se  couchent 
sur  le  sol  et  s'avancent  en  rampant,  suivis  par  la  masse  des 
fantassins  ;  lorsque  les  deux  troupes  se  sont  jointes,  c'est  la 
mêlée  et  le  corps  à  corps. 

Le  gros  de  cavaliers  qui  suit  à  distance  se  charge  d'atta- 
quer les  cavaliers  ennemis  s'il  en  survient,  de  poursuivre 
rennemi  en  fuite,  de  se  précipiter  sur  le  groupe  des  cha- 
meaux à  l'attache,  pour  empêcher  les  fuyards  de  les 
rejoindre  et  pour  s'emparer  de  ces  animaux. 

Après  la  déroute  de  l'adversaire,  les  vainqueurs  se 
jettent  sur  son  campement  pour  le  pillage.  On  fait  main 
basse  sur  tous  les  biens,  sur  les  animaux  et  sur  les  captifs. 
Mais  on  respecte  les  enfants  et  les  vieillards,  et  nulle  vio- 
lence n'est  exercée  sur  les  femmes  de  condition  libre  ; 
même  il  arrive  souvent  que  les  vainqueurs  leur  abandonnent 
une  part  du  butin. 

Il  faut  dire  cependant  que  chez  les  tribus  du  Sahel  et 
chez  les  Trarza,  au  cours  des  guerres  qui  ont  pour  motif  les 
rivalités  de  tel  ou  tel  personnage  pour  le  gouvernement  de 
la  tribu,  si  les  vainqueurs  rencontrent  dans  le  camp  des 
vaincus  le  fils  d'un  prince  et  d'une  femme  étrangère,  ses 
enfants  sont  mis  à  mort  sans  merci  afin  qu'un  chef  de  sang 
étranger  ne  soit  pas  un  jour  appelé  à  les  gouverner. 

Le  pillage  achevé,  l'ensemble  du  butin,  ânes,  moulons, 
chameaux,  captifs,  étoffes,  bijoux,  est  partagé  sous  la  direc- 
tion du  chef. 

Tout  d'abord,  d'un  commun  accord,  on  prélève  la   part 


LA    VIE    SOCIALE  113 

du  roi  ;  puis  on  répartit  les  parts  à  revenir  à  chaque  tribu 
ayant  fait  partie  de  l'expédition  ;  sur  ces  parts,  les  guerriers 
des  divers  groupes  prélèvent  la  part  de  leurs  chefs  respec- 
tifs, le  reste  est  divisé  entre  eux,  suivant  la  proportion 
d'une  part  par  fantassin,  deux  parts  par  cavalier. 

Les  Zenaga  ayant  secondé  leurs  suzerains  dans  la 
bataille,  les  captifs  qui  ont  suivi  les  guerriers  pour  leur 
service  sans  combattre,  reçoivent  leur  portion  suivant  les 
mêmes  règles. 

Lorsqu'une  tribu  a  été  complètement  défaite  et  réduite  à 
merci,  les  vaincus  envoient  aux  vainqueurs  une  sorba 
(délégation)  qui  immole  sept  chamelles  en  signe  de  soumis- 
sion et  qui  jure  paix  et  reconnaissance  éternelle.  On  leur 
restitue  alors  leurs  familles  et  une  partie  de  leurs  trou- 
peaux. 

S'il  s'agit  de  l'attaque  d'une  caravane,  la  méthode  est  la 
même  que  pour  celle  du  camp,  la  surprise.  Mais  dans  ce 
cas  spécial,  les  cavaliers  se  précipitent  les  premiers  en 
tourbillon  sur  le  cortège  des  voyageurs  avant  que  ceux-ci 
aient  eu  le  temps  de  se  reconnaître. 

Sans  être  en  guerre  déclarée,  il  arrive  souvent  que  les 
gens  du  Sahara  entreprennent  un  j^ezzou  pour  aller,  en 
territoire  mauritanien  ou  marocain,  piller  le  campement 
d'une  tribu  rivale  ou  seulement  opulente. 

On  organise  alors  une   harka. 

Le  monde  des  harka,  si  l'on  peut  dire,  est,  chez  ces  peuples, 
un  monde  à  part  ;  il  y  a  des  spécialistes  pour  commander 
ces  expéditions  ;  il  y  a  même  des  indicateurs  pour  les  gui- 
der. 

Un  indigène,  étranger  à  la  tribu,  mais  en  quête  de  récom- 
pense, un  rekka,  apporte  la  nouvelle  qu'à  tel  point  il  y  a 
un  coup  à  faire  contre  les  troupeaux  de  telle  tribu  qui  y 
sont  en  pâturage.  Le  rekka  est  un  professionnel  de  ce 
genre  d'affaires  ,  il  sait  à  qui  porter  l'observation  qu'il  a 
faite  ;  il  se  joint  à  la  harka. 

La  nouvelle  se  répand  de  bouche  en  bouche  avec  la  rapi- 
dité de  l'éclair  :  parmi  les  principaux  informés  se    forme 

La  Mairitame.  8 


114  LA     MAURITANIE 

une  petite  djemmââ,  qui  décide  le  rendez-vous  à  tel  ou  tel 
point  d'eau  en  avant  du  campement  dans  la  direction  de 
Fendroit  visé.  Si  le  rekka  ne  peut  servir  de  guide,  on  s'en 
assure  un  autre,  connaissant  bien  les  pentes  et  les  acci- 
dents de  terrain. 

Ensuite,  on  fait  choix  d'un  porteur  de  hara,ka.  Certaines 
familles,  en  effet,  même  certains  individus,  ont  la  réputa- 
tion d'assurer,  par  le  seul  fait  de  leur  présence,  le  succès 
de  la  harka,  grâce  à  la  faveur  spéciale  dont  ils  jouissent 
auprès  d'Allah.  Jamais  un  porteur  de  baraka  ne  repousse 
la  sollicitation  que  lui  font  les  organisateurs  du  rezzou. 

Les  porteurs  de  baraka  sont  connus,  renommés  et  peu 
nombreux,  de  même  que  les  guides.  Moins  rares  sont  les 
personnalités  réputées  pour  l'emploi  de  chef  de  harka, 
hommes  courageux,  hardis  et  qui  doivent  leur  réputation 
soit  à  leurs  exploits  précédents,  soit  à  ceux  de  leurs  aïeux. 
Mais,  lorsqu'une  tribu  s'est  soumise  à  l'autorité  française, 
tous  ses  membres  perdent,  aux  yeux  de  leurs  coreligion- 
naires, leurs  vertus  et  le  privilège  de  cette  bénédiction  de 
la  Providence. 

Le  premier,  le  porteur  de  la  baraka  se  rend  au  rendez- 
vous  fixé,  et  il  attend  les  autres. 

Au  bout  de  deux  ou  trois  jours,  quelquefois  d'un  seul,  le 
rassemblement  est  complet. 

Tout  homme  qui  part  en  baraka  a  un  méhari  ;  on  voit 
peu  de  chevaux,  guère  plus  du  quinzième  de  Teffectif  total; 
encore  faut-il  que  chaque  cheval  soit  couplé  d'un  méhari 
porteur  de  l'orge  et  de  Teau.  Malgré  cet  accompagnement, 
les  connaisseurs  estiment  que  le  cheval,  dans  une  harka, 
n'est  pas  un  élément  encombrant;  mais,  au  contraire,  fort 
utile  à  cause  de  sa  docilité  au  mouvement  et  de  sa  mobi- 
lité. 

Il  y  avait  autrefois  des  harkas  qui  comptaient  jusqu'à 
quinze  cents  ou  deux  mille  fusils,  formant  ainsi  de  véri- 
tables colonnes  ;  aujourd'hui,  on  ne  voit  plus  que  de 
minimes  harkas  réduites  à  trente  ou  quarante  indi- 
vidus. 


LA    VIE    SOCIALE  115 

On  se  met  en  marche. 

La  harka,  de  même  que  Farmée,  s'avance  en  désordre, 
mais  non  sans  organisation.  A  la  première  étape,  un  con- 
seil tenu  par  les  groupes  représentant  les  diverses  fractions 
qui  prennent  part  à  l'expédition  élit  un  chef. 

Le  chef  élu  nomme  aussitôt  pour  chaque  fraction  un 
mezrag  (représentant)  ;  il  fixe  les  dispositions  pour  le 
campement  journalier,  dispositions  qui  doivent  rester  les 
mêmes  pendant  toute  l'expédition  ;  il  constitue  les  diffé- 
rentes fractions  pour  savoir  lequel  des  deux  groupes,  dans 
le  cercle  qui  forme  le  campement,  occupera,  tant  à  l'aller 
qu'au  retour,  le  côté  qui  regarde  l'occident  ou  celui  qui 
regarde  l'orient. 

La  place  de  chacune  des  fractions  est  également  détermi- 
née, de  façon  fixe,  soit  au  centre  du  demi-cercle,  soit  aux 
ailes.  Le  service  des  sentinelles  et  des  vedettes  n'est  pas 
réglé  d'avance,  on  le  laisse  à  l'initiative  personnelle  qui 
s'en  acquitte  avec  vigilance. 

La  harka  chemine  sur  la  piste  en  ondulant  comme  un 
long  serpent  sans  s'attarder.  Elle  ne  s'arrête  que  le  soir  à 
l'étape. 

Là,  les  hommes  font  abreuver  leurs  animaux  et  prennent 
leur  repas;  lorsqu'on  sait  ne  devoir  trouver  à  l'étape  pro- 
chaine qu'un  puits  d'accès  difficile  ou  de  débit  médiocre, 
on  tire  au  sort  pour  savoir  dans  quel  ordre  les  différentes 
fractions  iront  à  l'abreuvoir.  S'il  n'y  a  pas  de  puits  à  l'étape, 
chacune  creuse  le  sien  à  sa  guise  dans  le  sable,  afin  de  trou- 
ver la  nappe  d'eau  souterraine. 

Chaque  soir,  le  chef  de  harka  en  criant  :  «  Khebar  el 
khéïr  !  »  (venez  aux  nouvelles)  assemble  autour  de  lui,  au 
centre  du  camp,  les  mezrag  des  fractions  avec  quelques 
hommes  de  chacune  d'elles  :  on  établit  de  concert,  selon 
les  informations  du  guide,  l'heure  du  départ  pour  le  lende- 
main et  le  lieu  de  Tétape  future. 

Le  lendemain,  à  l'heure  dite,  le  chef  de  la  harka,  pour 
donner  le  signal  du  départ,  s'écrie  :  «  Ammar  !  Ammar  !  » 
(tu  rempliras),  afin  que  le  départ  s'effectue  sur  une  parole 
d'heureux  présage. 


116  LA    MAL  KIT  AME 

Le  guide,  avec  six  ou  dix  cavaliers,  marche  en  avant, 
mais  jamais  à  plus  de  quatre  ou  cinq  kilomètres.  Le  reste 
de  la  troupe  suit  en  désordre,  chacun  à  sa  fantaisie,  sans 
groupement  fixe,  sans  arrière-garde  et  sans  défense  de 
flanc.  Le  service  s'en  trouve  fait  tout  naturellement  par 
ceux  qui  s'écartent,  de-ci  de-là,  pour  aller  examiner  un 
point  d'eau,  épier  l'horizon  au  détour  d'une  dune,  faire 
rafraîchir  sa  monture  au  bord  de  quelque  pâturage 'ren- 
contré. Les  Maures  sahariens  ont  le  dédain  des  éclaireurs  : 
«  Cent  hommes  décidés,  disent-ils,  sont  les  maîtres  sur  la 
piste  suivie  par  eux  et  n'y  redoutent  personne.  » 

Leur  unique  souci  est  de  n'être  pas  vus  et  de  ne  point 
fatiguer  leurs  montures. 

Lorsqu'on  arrive  près  du  but  de  l'expédition,  la  harka  se 
munissant  de  provisions  d'eau,  quatre  ou  six  guerba,  par 
homme  afin  d'abreuver  les  chevaux,  quitte,  par  précau- 
tion, la  ligne  des  points  d'eau  et  prend  autant  que  possible 
une  ligne  de  terrain  où  ne  passe  personne,  la  plus  étroite 
et  la  plus  abritée  possible,  quelque  lit  d'oued  par  exemple. 
Des  groupes  de  cavaliers  sont  envoyés  aux  alentours  à 
quelques  kilomètres,  dans  le  but  de  se  saisir  brusquement 
de  quelques  individus  isolés  de  la  tribu  que  l'on  veut 
razzier  et  qui  feront  office  d'indicateurs.  Le  gros  de  la 
colonne,  à  ce  moment  décisif ,  marche  étroitement  groupé. 

Parfois  avant  l'aube,  parfois  même  durant  le  jour,  toute 
la  harka  tombe  brusquement  sur  le  douar  ou  le  ksour  à  raz- 
zier. Le  coup  fait,   chaque  parti  rejoint  son  groupe. 

Le  retour  avec  le  butin  s'effectue  sans  beaucoup  plus  de 
précaution  que  l'aller,  mais  par  une  autre  piste.  Le  guide 
est  en  avant,  ainsi  que  son  petit  groupe  ;  à  l'arrière,  à 
quelques  kilomètres,  suit  un  autre  groupe  de  quelques  cava- 
liers les  mieux  montés  et  les  plus  habitués  à  ce  genre 
d'opérations,  bien  munis  de  jumelles,  afin  de  surveiller  les 
poursuites  possibles.  Si  des  cavaliers  ou  des  méharistes 
sont  signalés,  la  harka  aussitôt  avertie,  choisit  son  terrain, 
règle  et  dispose  si  habilement  toute  chose  qu'elle  peut  avoir 
encore  les  bénéfices  de  l'attaque. 


LA    VIE    SOCIALE  il7 

Il  est  établi  par  les  gens  expérimentés  que  deux  jour- 
nées après  l'affaire,  le  danger  de  poursuite  n'est  plus 
à  craindre. 

Mohamed  oud  Kheddoum,  un  Ilarib  qui,  pour  venger 
son  fils  tué  par  les  gens  du  Sahel,  se  consacrait  à  guider 
les  harka  dirigées  contre  eux,  et  qui  disait  ne  pouvoir  se 
rappeler  toutes  les  expéditions  auxquelles  il  avait  pris 
part,  tant  elles  étaient  nombreuses,  prétendait  qu'il  n'y  a 
pas  d'exemple    qu'une  harka  n'ait  pas  atteint  son  but. 


CHAPITRE  V 


LA  VIE  RELIGIEUSE 


\Jislamisme  chez  les  Maures.  Les  Marabouls.  Leur 
influence.  —  L'existence  intellectuelle  et  morale  des  popu- 
lations maures  s'est  réfugiée  tout  entière  dans  leur  vie  reli- 
gieuse. 

Tous  les  Maures  professent  la  religion  islamique.  Tous, 
il  est  vrai,  ne  la  pratiquent  pas  avec  une  semblable  ferveur. 
Chez  les  tribus  guerrières,  principalement,  on  n'hésite  pas, 
à  l'occasion,  à  s'affranchir  des  prescriptions  du  Coran,  et 
pareillement  aussi  chez  les  tribus  zenaga  qui,  en  fait  sinon 
en  apparence,  sont  très  détachées  du  sentinient  religieux. 
Ces  tribus,  vivant  de  rapine  et  de  pillage,  n'épargnent  pas 
toujours  même  leurs  coreligionnaires;  les  cheikhs-mara- 
bouts les  plus  vénérés  voient  parfois  leur  campement  atta- 
qué, et  leurs  bestiaux  enlevés. 

Cependant,  c'est  un  fait  incontestable  que,  même  chez 
les  tribus  de  guerriers,  l'influence  des  chefs  religieux  est 
grande.  Certes,  elle  n'est  pas  absolue,  elle  n'est  pas  com- 
plète ;  la  violence,  la  brutalité,  l'instinct  du  vol  et  du  pillage 
des  guerriers  l'emportent  trop  souvent  sur  la  patience  et  la 
souple  douceur  du  marabout.  Cependant  l'ascendant  du 
saint  homme  est  tel  que  les  biens  volés  à  sa  zaouïa,  sont  la 
plupart  du  temps  restitués  ;  le  haman  repenti  s'aftilie  à  la 
fraction  zaouïa,  se  changeant  de  façon  inattendue  en 
homme  de  prière  et  de  méditation  ;  ou  bien  toute  la  fraction 
guerrière,  par  esprit  de  réparation,  se  met  au  service  du 
cheikh  religieux  offensé,  et  devient  l'instrument  zélé  de  ses 
haines  et  de  ses  venereances. 


LA    VIE    RKLIGIEUSE  119 

Ce  pouvoir  des  grands  cheikhs  religieux  provient  de  leur 
foi  très  réelle,  du  caractère  mystique  qui  les  revêt,  comme 
aussi  du  prestige  des  marabouts  illustres  dont  ils  sont  des- 
cendus, de  la  confrérie  à  laquelle  ils  se  rattachent.  Ce  pou- 
rvoir provient  aussi  du  nombre  considérable  d'élèves  qui, 
venus  auprès  d'eux  de  toutes  les  tribus,  reçoivent  leur  ensei- 
gnement, puis,  leur  éducation  terminée,  retournent  dans 
les  différentes  tribus,  et  demeurent,  durant  tout  le  reste  de 
leurs  années,  inféodés  à  leur  maître  au  point  de  vue  spiri- 
tuel comme  au  point  de  vue  temporel,  spirituellement  par 
l'empreinte  ineffaçable  laissée  à  l'âme  et  la  conscience  du 
disciple,  temporellementpar  Yhfidia,  offrande  annuelle  que 
le  tolba,  pendant  toute  sa  vie,  enverra  au  cheikh  par  lequel 
il  fut  instruit  dans  la  foi. 

L'école  est  sous  la  tente  du  maître,  ou  dans  le  camp 
devant  la  tente.  Les  parents  y  envoient  leurs  enfants,  ou 
bien  ceux-ci,  d'eux-mêmes,  viennent  se  grouper  autour  du 
marabout.  Ils  le  suivent  dans  ses  voyages,  en  emportant  la 
nourriture  nécessaire  donnée  par  leurs  familles.  Certains 
grands  cheikhs,  comme  cheikh  Sidia  ou  Saad  Bou, 
acceptent  tous  les  élèves  qui  viennent  leur^  demander  l'en- 
seignement, fussent-ils  dénués  de  ressources,  et  ils  se 
chargent  de  les  nourrir.  Aussi  ces  grands  chefs  ont-ils  l'un 
et  l'autre  plus  de  quatre  cents  élèves . 

Des  marabouts  de  cette  importance  ne  peuvent,  on  le 
pense,  donner  en  même  temps  leurs  leçons  à  tant  de  dis- 
ciples ;  des  mokkadem  s'en  chargent  sous  leur  direc- 
tion. 

L'enseignement  complet  du  Coran  est  traité  à  forfait  :  trois 
cents  francs,  payables  à  la  fin  des  études  ;  mais,  du  jour  où 
l'enfant  peut  réciter  de  mémoire  un  ou  deux  chapitres  du 
saint  livre,  il  est  d'usage  que  les  parents  versent  au  maître 
un  acompte  fixé  sur  le  prix  convenu. 

A  la  fin  des  études,  les  élèves  passent  un  examen  devant 
dds  mokkadem,  appelés  spécialement  à  cet  effet;  puis, leur 
cheikh  leur  remet  un  certificat.  Toute  leur  vie,  avons-nous 
dit,  ces   disciples  [ialihés]  restent,  pour  ainsi  dire,  sous   la 


120  LA     MAURITANIE 

dépendance  de  celui  qui  leur  a  communiqué  l'inestimable 
bienfait  de  la  science  sacrée,  et  toute  la  vie  ils  lui  envoient 
Vhadia,  l'offrande,  le  présent  ou  l'aumône,  la  somme  enfin 
de  valeur  et  d'importance  indéterminée  que  tout  musulman 
dépose  chaque  année  dans  les  mains  d'un  chérif  ou  d'un 
marabout;  elle  est  généralement  proportionnée  à  la 
richesse  du  donateur  et  à  la  puissance  de  celui  qui  la 
reçoit. 

Parmi    les    personnages   religieux,     on    peut   distinguer 
deux   classes  :    d'abord,  les  grands  cheikhs  célèbres,   puis- 
sants   par   la  richesse  et  dans    la  politique,  qui    reçoivent 
Vhadia,     des     grands      notables,    des  chefs    et  des   émirs 
et   chez    qui    affluent    les    pièces     de     guinée,      les     cha- 
melles,   les   captifs     ;  puis,     d'autre    part,  les    marabouts 
locaux   et  moins   illustres   qui  ont  pour  clientèle  la  masse 
des   simples    fidèles.    Les  uns  et  les    autres,  la  plupart  du 
temps,   n'ont  pas  besoin  de  faire   de  demandes  :  les  pré- 
sents de    l'hadia   leur   arrivent  sans  sollicitation  préalable. 
Quelques-uns  des  grands   marabouts,  cependant,  envoient 
tel  ou   tel  membre  de  leur  famille    mendier  les  dons  des 
croyants  jusqu'en  des   régions  lointaines,  dons    qui    sont 
ensuite  chargés  sur  des  chameaux  que  les  serviteurs  du  pieux 
personnage  mènent  à  sa  suite. 

Mais  cet  excès  d'avidité  est  plutôt  l'exception.  Un  grand 
chef  religieux,  le  plus  souvent,  répand  autour  de  lui  ses 
bienfaits  et  y  consacre  en  partie  le  produit  des  hadia. 

Les  grands  chefs  religieux.  —  Les  confréries.  —  La 
voie  Fadelia.  —  Nombreux  sont  les  chefs  qui  exercent 
une  influence  sur  telle  ou  telle  tribu  du  Sahara.  Mais,  cU- 
dessus  d'eux,  surgissent  quelques  noms  avec  une  célébrité 
plus  grande,  les  noms  de  certains  grands  cheikhs  qui, 
grâce  au  passé  de  leur  famille,  à  leur  fortune,  à  leur  carcC- 
tère  personnel,  se  sont  élevés  au  rang  de  véritables  autorités 
religieuses  et  politiques  :  ce  sont  chez  les  Mechdouf,  cheikh 
Sidi  el  Khéir,  et  son  neveu  Taroud  ould  Adaramani,  chefs 
des  Taleb  Mokhtar,  qui  habitent  le  Sahel  entre  Oualata  et 
le  Goumbou,  dévoués  à  notre  cause  el  bons  agents  de  ren- 


LA    VIE    RELIGIEUSE  121 

seignements  ;  dans  le  Trarza,  non  loin  de  la  route  de 
l'Adrar,  leur  frère  cheikh  Saad  Bou,  gagné  à  notre 
influence  et  très  puissant  ;  dans  la  Seguiet  el  Hamra,  leur 
autre  frère,  notre  ennemi,  le  trop  fameux  Ma  el  Aïnin  ; 
dans  l'Adrar,  à  Ouadane,  leur  cousin,  Mohamed  el  Fadel, 
longtemps  hésitant,  maintenant  rallié  à  notre  autorité  ; 
dans  le  Trarza  et  le  Brackna  cheikh  Sidia,  très  influent 
chez  lui  et  grand  ami  de  la  France. 

Ces  hautes  personnalités  religieuses  se  rattachent  toutes 
à  la  confrérie  des  khadryas,  branche  Fadélia.  Quatre  d'entre 
elles  descendent  en  ligne  directe  du  grand  marabout  Moham- 
med el  Fadel,  fondateur  de  la  voie  fadélia  ;  la  cinquième,  de 
son  frère,  et  la  sixième  a  commencé  ses  études  religieuses 
auprès  d'un  talibé   de  Mohammed  Fadel . 

C'est,  en  effet,  la  confrérie  des  Khadrya  qui  domine  en 
Mauritanie  et  dans  les  pays  sahariens  dépendant  de 
l'Afrique  occidentale  française.  De  l'Atlantique  aux  con- 
fins du  Sahara  occidental,  domaine  de  la  confrérie  des 
Senoussi,  les  tribus  maraboutiques  récitent  Vouerd  (for- 
mule de  prière)  khadrya  sous  ses  différentes  formes.  Les 
tribus  guerrières,  il  est  vrai,  se  montrent  rebelles  à 
cette  emprise.  Les  longs  loisirs  de  la  vie  des  nomades, 
qu'ils  soient  pasteurs,  marchands  de  sel  ou  con- 
voyeurs de  caravanes,  leur  laissent  le  temps  et  la 
facilité  d'accomplir  les  pratiques  surérogatoires  impo- 
sées par  Taffiliation  à  une  confrérie.  Dans  leurs  cam- 
pements, les  sciences  islamiques  sont  en  honneur,  et 
aussi  les  pratiques  de  l'ascétisme  mystique  qui,  parfois, 
déforment  étrangement  la  simplicité  grandiose  de  l'Islam, 
méditations,  extases,  visions  arrivant  à  un  état  morbide 
d'exaltation  mentale.  Beaucoup  de  marabouts  sahariens  se 
sont  élevés  aux  délirantes  conceptions  du  soufisme  ;  la  mul- 
titude des  santons  donna  jadis  une  grande  renommée  aux 
villes  saintes  d'Atar  et  de  Chinguetti  (Adrar),  de  Ksar  el 
Barka  ( Tagant),  de  Tichitt  et  de  Ouadane  (Hodh). 

Il  faut  bien  dire  aussi  que,  à  côté  de  la  théologie,  la 
maorie,    la    sorcellerie,    l'astroloofie     sont    demandées    aux 


122  LA    MAURITANIK 

marabouts  par  leurs  adeptes.  Les  plus  élevés,  d'entre  eux, 
les  grands  cheikhs  religieux  eux-mêmes  sont  aussi  des 
maîtres  es  sciences  occultes,  des  érudits  en  ces  formules 
mystérieuses  qui  peuvent  permettre  à  l'homme  d'obtenir, 
par  des  moyens  surnaturels,  la  force  et  la  puissance. 

On  ne  peut  délimiter  d'une  façon  absolue  les  zones  d'in- 
fluence des  diverses  confréries,  car  elles  ne  sont  point 
exclusives  et,  souvent,  se  juxtaposent  ou  s'enchevêtrent 
dans  les  mêmes  régions.  Cependant,  d'une  façon  générale, 
on  peut  dire  que  les  Khadrya  Fadélia  ont  leur  siège  dans  le 
Sahel  et  dans  FAdrar.  Dans  le  Tagant,  la  confrérie  du 
Tidjanyia  règne  chez  les  Ida  ou  Ali;  elle  a  aussi  des  centres  à 
Tichitt,  à  Oualata,  à  Araouan,  et  jusqu'à  Tombouctou  où 
les  Berabich  sont  soit  tidjanyia  soit  khadrya.  Aux  confins  de 
la  Mauritanie,  et  jusqu'au  delà  de  l'Azaouad,  nomadisent 
les  Kountas,  adeptes  de  la  branche  bekkaya  de  la  confrérie 
des  Khadrya,  fondée  à  la  fin  du  dix-huitième  siècle  par  le 
grand  marabout  réformateur  cheikh  Sidi  el  Mokhtar  el 
Komali,  mort  en  1811;  une  de  leurs  fractions  vit  au  ksar 
de  Souk  dans  l'Adrar.  L'influence  de  la  branche  bekkaya 
s'étend  jusque  chez  les  Touareg  de  la  boucle  du  Niger. 
Dans  le  Sahel,  les  grandes  tribus  nomades  du  Mechdouf 
sont  ou  tidjanyia  ou  khadrya,  selon  qu'elles  se  rattachent  ou 
non  aux  Taleb  Mokhtar. 

Les  Taleb  Mokhtar,  la  seule  tribu  maraboutique  qui 
vive  chez  les  Mechdouf,  sont  un  groupement  religieux  très 
important.  Leur  fraction  principale  campe  au  nord  et  à  l'est 
du  cercle  de  Goumbou  durant  la  saison  sèche  ;  ils  habitent, 
avons-nous  dit,  autour  de  la  mosquée  Dar-es-Salam,  près 
du  tombeau  de  Mohamed  el  Fadel,  et  mènent  paître  leurs 
troupeaux  dans  le  Ouagadou.  C'est  dans  ce  groupe  qu'a  pris 
naissance  la  voie  fadélia,  variété  de  la  voie  khadrya. 

Mohamed  el  Fadel,  fils  d'un  cheikh  des  Ahel  Taleb  el 
Mokhtar,  né  à  Oualata  à  la  fin  du  dix-huitième  siècle, 
avait  étudié  les  sciences  islamiques  sous  la  direction  de 
plusieurs  maîtres  et  reçu,  tout  au  moins  par  eux,  les  doc- 
trines de  la  confrérie   bekkaya  de   l'Azaouad,   que   fondait 


LA    VIE    RELIGIEUSE  123 

vers  ce  temps  le  grand  cheikh  Sidi  Mokhtar  el  Kounti. 
Mohamed  el  Fadel  prit,  après  son  père,  le  commandement 
dé  la  petite  tribu,  ne  sortit  jamais  duHodh  et  y  mena  avec 
les  siens  la  vie  nomade. 

Sa  race  était,  dit-on,  d'origine  chérifienne  ;  il  accrédita 
cette  croyance  autour  de  lui,  ce  qui  augmenta  beaucoup 
son  autorité  religieuse  auprès  des  populations  noires  voi- 
sines comme  auprès  des  Sahariens,  et  il  créa,  si  l'on  peut 
dire,  dans  la  grande  église  khadrya  une  petite  chapelle,  par 
des  variations  sans  importance  mais  bien  faites  pour 
plaire  aux  populations  :  simplifications  dans  la  manière  de 
prononcer  les  litanies,  grande  faveur  accordée  aux  extases, 
évanouissements,  convulsions,  crises  mystiques  considérées 
comme  preuves  de  communion  avec  la  divinité,  et  enfin 
cette  idée  de  génie  de  se  déclarer  autorisé  par  le  Prophète 
à  délivrer  ou  confirmer  l'initiation  à  toutes  les  confré- 
ries. 

Il  déclarait  en  même  temps  qu'on  peut  être  affilié  à  plu- 
sieurs confréries  à  la  fois  ;  ainsi  pour  entrer  dans  la  voie 
fadélia  point  n'était  nécessaire  de  renoncer  à  celle  qu'on 
suivait  déjà. 

Le  but  des  peuples  de  ces  contrées,  spécialement  des 
peuplades  noires,  en  s'affiliant,  est  de  s'assurer  une  pro- 
tection contre  les  coups  du  mauvais  sort,  un  moyen 
infaillible  pour  acquérir  la  faveur  delà  Puissance  suprême; 
donc,  plus  on  peut  acquérir  ces  moyens  et  ces  protections, 
plus  l'on  a  chance  de  traverser  heureusement  les  dan- 
gers et  les  menaces  de  la  vie.  On  voit  par  là  quel  élément 
de  succès  cette  nouveauté  donnait  à  la  voie  fadélia. 

Considéré  comme  un  théologien  et  un  juriste  éminent, 
réputé  comme  un  sarnt  même  durant  sa  vie,  Mohammed 
Fadel  mourut  en  1869,  dans  un  âge  avancé.  Après  sa 
mort,  parmi  ses  quarante-huit  fils,  certains  se  répandirent 
du  Hodh  dans  le  Soudan,  le  Sénés^al  et  l'Adrar  maurita- 
nien,  en  y  propageant  sa  doctrine  et  y  portant  sa  baraka, 
d'autres  demeurèrent  dans  le  Hodh. 

Quatre  des  marabouts  les  plus  connus  de  la  Mauritanie 
sont  ses  fils  et  les  chefs  de  la  confrérie. 


124  LA     MAURIÏAME 

Quelques  mots  sur  les  principales  personnalités  reli- 
gieuses des  Faclélia.  —  Le  dernier  des  fils  de  Mohamed 
Fadel,  cheikh  Sidiel  Khéir,  vit  encore  dans  le  Hodh,  parmi 
la  tribu  ancestrale  des  Ahel  Taleb  Moktar.  Son  influence 
religieuse  s'étend  à  toutes  les  tribus  des  environs,  guerrières 
ou  maraboutiques.  Il  est  un  de  ceux  qui,  les  premiers,  ont 
aidé  Goppolani  dans  ses  missions,  et  s'est  constamment 
tenu  à  l'écart  des  luttes  dirigées  contre  nous  par  son  frère 
Ma-el-Aïnin. 

Auprès  de  lui  son  neveu,  Taraoud  ould  Hadrammi,  fils  de 
cheikh  Hadrammi,  septième  fils  de  Mohamed  Fadel,  exerce 
l'autorité  politique  et  est  le  chef  suprême  des  Taleb  Moktar. 
Au  moment  de  l'occupation  du  Sahel  par  les  Français,  il 
mit  son  influence  à  notre  disposition  et  nous  renseigna  sur 
l'esprit  des  tribus. 

Le  troisième  fils  de  Mohamed  Fadel,  cheikh  Saad  Bou, 
après  la  mort  de  son  père,  s'en  alla  dans  le  Tagant  avec 
quelques  compagnons  fidèles.  Il  parcourut  cette  région, 
puis  l'Adrar,  s'établit  quelque  temps  à  Ziré  chez  les  Xtaba 
(noirs)  entre  le  Sénégal  et  le  marigot  des  Maringouins,  où  il 
commença  sa  réputation  par  des  miracles  et  des  prodiges 
plus  que  par  sa  science,  remonta  ensuite  vers  le  nord,  en 
séjournant  successivement  sur  divers  points  d'eau  de  la 
voie  commerciale  fréquentée  Adrar-Saint-Louis.  Il  vit 
aujourd'hui  auprès  du  puits  d'Aguint,  non  loin  de  l'ancien 
poste  de  Khoufa,  dans  un  campement  d'une  centaine  de 
tentes  disséminées  au  milieu  de  la  fraction  maraboutique 
des  Ahel  Cheikh  Saad  Bou,  occupée  non  de  culture,  mais 
de  l'élevage  du  gros  et  petit  bétail  et  de  l'exploitation  de 
la  gomme  et  qui  dépend  du  cercle  du  Trarza. 

Le  campement  de  cheikh  Saad  Bou  renferme  plusieurs 
écoles  du  premier  degré  où  des  enfants  venus  des  tribus 
maraboutiques  voisines  et  aussi  des  peuplades  noires  du 
bord  du  fleuve (Ouolofs,Peulhs,Socé,Bambara)  s'appliquent, 
sous  la  tente,  à  l'étude  du  Coran,  avec  plusieurs  professeurs 
dirigeants;  ensuite,  certains  élèves  poussent  plus  loin  dans 
la  théologie,  le  droit,  la  grammaire  et  la  littérature. 


LA    VIE    RELIGIEUSE  125 

La  renommée  et  Finfluence  de  Saad-Bou  ne  sont  pas  très 
grandes  au  nord  du  fleuve  mais  beaucoup  plus  au  Sénégal  et 
dans  la  Gambie.  A  cause  de  sa  réputation  de  thaumaturge 
dont  les  marabouts  maures  le  raillent  volontiers,  mais  qui 
séduit  les  noirs,  il  n'a  guère  d'autorité  dans  le  Trarza  et  le 
Brackna  que  sur  quelques  fractions,  chez  lesLemtouma  dans 
le  cercle  du  Gorgol,sur  quelques  disciples  dans  l'Adrar,  pas 
du  tout  dans  le  Sahel,  le  Hodh  et  la  Seguiet  el  Hamrâ  ; 
mais  il  domine  chez  les  peuplades  noires,  d'abord  chez  les 
Toucouleurs  de  la  rive  droite,  dans  le  Chamama  du  Trarza. 
Il  à  des  talibés  nombreux  à  Kayes,  sur  le  Haut-Sénégal,  et 
dans  les  cercles  de  Bakel,  de  Matam,  de  Saldé,  de  Podor, 
et  une  influence  plus  considérable  encore  dans  le  Bas-Séné- 
gal, de  Saint-Louis  à  Dakar,  où  il  est  très  considéré  et  a 
de  nombreux  représentants.  Il  envoie  ses  neveux  en  mission 
et  faire  recette  jusque  dans  la  Gambie,  la  Casamance,  la 
Guinée  française  et  la  Guinée  portugaise. 

Ayant  ses  intérêts  dans  nos  possessions  du  Sénégal  et 
vivant  dans  le  cercle  du  Trarza,  cheikh  Saad  Bou  s'est 
depuis  longtemps  assuré  de  bons  rapports  avec  nous.  C'est 
lui  qui,  en  1880,  sauva  la  vie  de  Soleilletpar  son  interven- 
tion près  des  Oulad  Delim  qui  avaient  capturé  l'explora- 
teur ;  dix  ans  plus  tard,  il  obtenait  encore  de  l'émir  Amar 
Saloun  la  mise  en  liberté  de  Fabert,  le  recueillait  et  le  soi- 
gnait dans  sa  maison  ;  il  facilita  le  voyage  de  la  mission 
Blànchet  en  la  faisant  accompagner  par  un  de  ses  fils  et 
s'interposa  ensuite  auprès  de  l'émir  de  l'Adrar,  lors  de  la 
capture  de  la  mission,  pour  la  délivrance  de  nos  nationaux. 
Lui-même  accompagna  Goppolani  dans  plusieurs  de  ses 
tournées. 

Le  douzième  fils  de  Mohamed  Fadel,  Mohamed  Mostafa, 
plus  célèbre  sous  le  nom  de  Ma-el-Aïnin,  quitta  le  Hodh  à 
la  mort  de  son  père  pour  aller  étudier  et  enseigner  la  science 
théologique  dans  le  grand  centre  religieux  de  Chinguetti. 
Ensuite,  il  s'établit  quelque  temps  dans  l'Adrar,  puis  dans 
la  région  de  la  Séguiet  el  Hamra  d'où  le  chassèrent  alors 
l'ignorance  et  les  rapines  des   tribus  environnantes,  noma- 


126  LA     MAURITANIE 

disant  entre  le  Tiris  et  TAdrar  ;  et  c'est  à  ce  moment  que, 
très  bien  vu  par  Témir  de  TAdrar,  il  développa  sa  renom- 
mée et  étendit  son  influence  jusque  chez  les  Tekna.  Ainsi 
entouré  de  prestige  dans  la  région  occidentale,  il  revint  vers 
1884  s'établir  sur  la  Seguiet  el  Hamra. 

Vingt-cinq  ans,  il  y  vécut  en  des  points  différents  dont  le 
plus  célèbre  est  Smara,  entouré  de  sa  famille  et  de  ses  téla- 
mides  chaque  jour  plus  nombreux.  S'il  tenta  ou  laissa  les 
siens  tenter  d'assassiner  les  deux  explorateurs  espagnols 
Quiroga  et  Cervera,  il  sauva,  par  contre,  la  vie  de  Camille 
Douls  capturé  par  les  Oulad  Délim. 

Sa  réputation  croissait  de  jour  en  jour  ;  son  camp,  qui 
comportait  à  son  arrivée  une  centaine  de  tentes,  en  compta 
bientôt  près  de  cinq  cents  dispersées  par  groupes  de  famille 
au  long  delaSeguietelHamraetde  ses  affluents  multiples  ;  en 
1904,  il  s'y  fit  construire  sur  lOued  Tarzaoua  une  casbah 
semblable  aux  casbah  du  Maroc,  et  dont  les  matériaux  lui 
furent  envoyés  par  le  sultan  Abd-el-Aziz.  Car  Ma-el-Aïn 
entretenait  des  relations  avec  le  gouvernement  de  Fez  et 
même  le  servait  en  s'appliquant  à  susciter  toutes  sortes  de 
difficultés  à  la  mission  espagnole  du  Rio  de  Oro  et  aux 
commerçants  anglais  de  Port- Victoria  (Cap  Juby).  En 
1896,  le  jeune  sultan  Abd-el-Aziz  l'avait  reçu  à  Marrakech, 
lui  avait  donné  un  terrain  pour  y  élever  une  zaouïa  de  son 
ordre,  et  l'avait  fait  transporter  ensuite  par  un  vapeur 
maghzénien,  ses  gens  et  ses  bagages,  de  Mogador  à  Tar- 
faïa,  port  de  la  région  de  Smara.  Les  cheveux  rasés,  le 
visage  voilé,  toujours  vêtu  de  blanc,  il  ne  sortait  jamais  que 
le  vendredi  pour  se  rendre  à  la  mosquée.  Ma-el-Aïnin  menait 
une  vie  austère,  se  nourrissait  exclusivement  de  lait,  de 
dattes  et  de  viande  de  mouton.  Lettré,  il  composait  de 
nombreux  ouvrages  de  piété,  de  théologie,  de  soufisme 
mystique,  d'astronomie,  d'astrologie,  ouvrages  mélangés 
de  rêveries  contemplatives,  de  controverses  Ihéologiques 
et  dogmatiques,  de  théories  métaphysiques  et  de  formules 
magiques  pour  acquérir  richesse  et  puissance  par  les 
moyens  occultes.  Ainsi  que  son  père  et  ses  frères,  il  aimait 


LA    VIE    RELIGIEUSE  127 

à  laisser  répandre  autour  de  lui,  par  ses  disciples,  une 
renommée  de  faiseur  de  prodiges  et  de  thaumaturge.  Ces 
sorcelleries  augmentaient  beaucoup  son  prestige  sur  la 
Seguiet  comme  au  Maroc. 

Ses  ouvrages,  lithographies  à  Marrakech  et  à  Fez,  il  les 
faisait  circuler  au  Sahara  et  au  Maroc  et  appelait  à  lui 
tous  les  croyants  de  bonne  volonté. 

Peut-être,  du  fond  de  sa  retraite,  au  milieu  de  ses  sables 
brûlants,  Mal-el-Aïnin  rêvait-il  de  régénérer  l'Islam  dans 
l'Extrême-Occident  et  de  recommencer  l'œuvre  des 
ancêtres  qui,  du  onzième  au  douzième  siècle,  dans  ces 
mêmes  parages,  créèrent  un  mouvement  qui  renversa  la 
domination  portugaise  et  modifia  la  face  de  ces 
contrées. 

Attirés  par  le  renom  de  ses  prodiges,  des  centaines  de 
coureurs  de  route  et  d'écumeurs  du  désert  accouraient  du 
Tagant  et  de  TAdrar,  pour  venir  habiter  autour  de  sa  cas- 
bah, qu'il  réexpédiait  ensuite  aux  pays  doù  ils  étaient  venus 
pour  y  exciter  les  populations  contre  l'influence  française. 
Le  résultat  de  ces  menées  fut  l'assassinat  de  Goppolani  (mai 
1905)  et  notre  occupation  du  Tagant. 

Les  relations  du  marabout  avec  le  sultan  de  Fez  faisaient 
de  Smara  un  centre  de  vie  politique  et  commerciale.  Les 
vapeurs  allemands,  les  voiliers  grecs,  les  balancelles  des 
Canaries  apportaient  à  Tarfaïa,en  même  temps  que  les  den- 
rées d'échange,  des  cargaisons  d'armes  et  de  munitions  dont 
Ma-el-Aïnin  venait  parfois  prendre  livraison  lui-même, 
provisions  destinées  à  armer  les  tribus  guerrières  pour  la 
lutte  contre  l'expansion  française  autour  du  Sénégal. 

Ses  relations  avec  le  sultan  du  Maroc  augmentaient 
encore  son  prestige  auprès  des  tribus  du  désert  pour  les- 
quelles le  chérif  de  Fez  est  un  souverain  puissant  et  mysté- 
rieux en  même  temps  qu'un  pontife  vénérable. 

Après  l'occupation  du  Tagant,  en  1906,  une  ambassade 
composée  des  chefs  des  grandes  tribus  maures.  Mechdouf, 
Yahia  ben  Olhman,  Ahel  Sidi  Mahmoud,  se  réunit  à 
Smara,  et  Ma-el-Aïnin  les  conduisit  à    Fez  afin  d'y  faire 


128  LA    MA  L'HIT  AMK 

appel  au  sultan  contre  les  roumis  envahisseurs.  Abd-el- 
Aziz  les  reçut  avec  beaucoup  d'égards  et  promit  tout  ce 
qu'on  voulut. 

Au  retour,  les  bandes  de  Ma-el-Aïnin,  les  terribles 
<(  hommes  bleus  »,  en  passant  à  Casablanca,  non  seule- 
ment pillèrent  les  marchands  marocains,  mais  encore  se 
livrèrent  à  des  agressions  à  main  armée  sur  nos  natio- 
naux dans  les  rues  de  la  ville  (septembre  1906).  L'assassi- 
nat du  docteur  Mauchamp,  à  Marrakech,  quelques  mois 
plus  tard,  fut  la  suite  de  l'agitation  fanatique,  ainsi  que  les 
massacres  de  Casablanca  qui  devaient  suivre. 

A  son  retour  en  Mauritanie,  Ma-el-Aïnin,  s'étant  fait 
accréditer  par  le  sultan  comme  son  représentant  officiel, 
s'installa  à  Tiznit,  dans  la  casbah  du  Maghzen,  et  attira  à 
lui,  par  ses  prédications  et  le  déploiement  de  ses  forces 
guerrières,  la  presque  totalité  des  tribus,  depuis  le  Sous 
jusqu'à  la  Séguiet  el  Hamrâ.  En  même  temps,  il  encoura- 
geait la  mauvaise  volonté  de  l'émir  de  l'Adrar,  essayait  de 
détacher  de  nous  les  tribus  soumises  et  de  réconcilier 
contre  nous  les  tribus  ennemies.  La  contrebande  d'armes 
continuait  de  plus  belle  par  Tarfaïa,  les  vivres  et  les  muni- 
tions arrivaient  du  Maroc  pour  ravitailler  les  tribus  de 
l'hinterland  et  du  Sahara. 

Abd-el-Aziz,  ignorant  de  l'immensité  des  espaces  déser- 
tiques qui  séparent  les  dernières  provinces  marocaines  de 
la  région  mauritanienne,  espérait  se  servir  de  Ma-el- 
Aïnin  pour  étendre  son  empire  sur  toutes  les  tribus  insou- 
mises et  rejeter  les  Français  au  sud  du  Sénégal.  Un  cousin 
du  sultan,  spécialement  délégué  par  lui,  Moulay-Idriss, 
parcourait  de  sa  part  l'Adrar  et  le  Tagant,  prêchant  la  guerre 
sainte. 

L'énergique  répression,  qui,  de  notre  part,  suivit  le 
meurtre  de  l'infortuné  docteur  Mauchamp,  ramena  le  sul- 
tan de  Fez  au  sentiment  de  la  réalité  ;  après  l'occupation 
d'Oudjda,  Abd-el-Aziz  renonça  à  ses  ambitions,  désavoua 
Ma-el-Aïnin,  rappela  Moulay-Idriss,  et  le  mit  en  dis- 
grâce. Peu   de  mois   après,    les  massacres  de    Casablanca 


LA    VIE    RKLIGIliUSE  -  129 

amenèrent  noire  action  militaire  au  Maroc  et  l'occupation 
de  la  Chaouïa;  par  contre-coup,  cette  occupation  produisit 
le  mouvement  xénophobe  qui  détermina  la  chute  d'Abd-el- 
Aziz  et  Favènement  de  Moulay-Hafid.  Mais,  de  par  les 
nécessités  mêmes  de  sa  situation  nouvelle,  celui-ci  ne  put 
briser  avec  l'Europe,  ainsi  que  l'avait  espéré  la  masse 
ignorante  ;  la  déception  se  fit  jour  chez  cette  multitude 
fanatisée. 

Les  légendes  locales  disent  que  le  chérif  restaurateur  de 
la  pureté  de  l'Islam  et  de  la  puissance  de  l'empire  doit 
venir  du  sud;  déjà,  au  seizième  et  au  dix-septième  siècle, 
du  temps  de  la  domination  portugaise,  les  Saadiens  et  les 
Filalis  avaient  accompli  la  prédiction  ;  de  même  aujour- 
d'hui, un  chérif  saharien  pouvait  se  lever  afin  de  chasser 
à  leur  tour  ces  Filalis  dégénérés  pactisant  avec  les  chrétiens. 
Tel  fut  sans  doute  le  rêve  qui  se  leva  alors  dans  l'esprit 
de  Ma-el-Aïnin. 

La  rapidité  de  notre  action  le  dérouta.  La  soumission  des 
tribus  de  l'Adrar,  à  la  suite  de  l'expédition  rapide  du  colo- 
nel Gouraud,  porta  à  sa  puissance  un  coup  dont  elle  ne 
s'est  pas  relevée  ;  en  même  temps,  l'occupation  de  Bou- 
Denib  en  Algérie  et  la  soumission  des  Doui-Menia  et  des 
Oulad-Djerir  nous  donnait  la  haute  main  sur  l'hinterland 
et  la  faculté  de  lancer  des  razzias  de  représailles  sur  les 
troupeaux  et  les  douars  du  marabout.  Puis,  sur  l'ordre  du 
gouvernement  français,  le  maghzen  enjoignit  aux  caïds  du 
sud  d'avoir  à  faire  cesser  la  contrebande  d'armes  (février 
1910j. 

Alors,  sans  plus  attendre,  Ma-el-Aïnin  se  proclama  sul- 
tan élu  de  Dieu  (mai  1910).  Avec  son  armée  d'hommes 
bleus,  Regueïba,  Oulad-Delim,  Oulad  bou  Sba,  Tekna  et 
Ghleuh,  entraînant  sur  son  passage  les  aventureux  pillards 
de  r Anti-Atlas  et  du  Sous,  et  leur  promettant  la  conquête 
du  Maroc,  il  marcha  sur  Fez  pour  recommencer  le  coup 
de  main  réussi  par  les  Almoravides.  les  Saadiens  et  les 
Filalis  (mai  1910).  En  juillet,  la  colonne  du  général  Moinier 
l'arrêtait  dans  le  Tadla  et  lui  infligeait  une  défaite  écrasante. 

La  Maikita.me.  9 


130  LA     MALRITAME 

Ce  fut  la  fin  du  rêve.  Abandonné  par  les  tribus  du  Sous 
qui  refusaient  de  lui  donner  la  mouna,  obligé,  dans  son 
mouvement  de  recul,  de  vendre  ses  esclaves  et  ses  trou- 
peaux afin  de  subsister,  repoussé  par  les  tribus  duTafilalet, 
pillé  par  les  Haoura,  forcé  de  vendre  ses  armes  et  ses 
livrées  pour  désintéresser  ses  créanciers,  le  marabout  ren- 
tra à  Tiznit  pour  y  mourir.  Il  y  fut  enterré  dans  une  impor- 
tante mosquée ,  qui  est  devenu  un  lieu  de  pèlerinage  fréquenté . 

Voyant  venir  sa  dernière  heure,  il  avait  assemblé  ses 
fils  autour  de  lui  et  désigné  comme  héritier  de  son  pouvoir 
maraboutique  de  sa  baraka,  El  Hiba,  que  nous  avons  vu 
en  ces  dernières  années  se  dresser  contre  nous. 

Dans  r  Adrar  vit  un  groupe  des  Ahel  Taleb  Mokhlar,  cou- 
sins des  Ahel  Mokhtar  du  Hodh.  Mohamed  Fadel,  cousin 
du  grand  cheikh  Mohamed  Fadel,  quitta  le  Hodh  vers  le 
milieu  du  dix-neuvième  siècle,  pour  aller  à  Ghinguetti 
suivre  les  cours  d'un  docteur  renommé  ;  il  visita  tour  à 
tour  Fez  et  Marrakech  et  se  fixa  ensuite  à  Djaraïf  près 
d'Ouadane,  oii  il  mourut.  Son  tombeau  s'élève  près  de  sa 
bibliothèque,  à  soixante-dix  kilomètres  de  Ghinguetti,  dans 
la  palmeraie  qui  appartient  à  son  groupement. 

Sa  méthode  religieuse,  analogue  et  parallèle  à  celle  des 
autres  Fadel,  règne  à  Atar  et  Ghinguetti  comme  à  Oua- 
dane,  et  jusqu'à  Tichitt.  Il  avait  grande  autorité  dans 
TAdrar,  dont  l'émir  et  beaucoup  de  notables  sortent  de  son 
école  et  où  sa  parole  est  d'un  grand  poids  dans  toutes  les 
questions  politiques  et  guerrières. 

Longtemps  il  fut  hostile  à  la  France  ;  pourtant,  dans 
l'affaire  de  la  mission  Blanchet,  il  se  montra  conciliant  et 
équitable. 

Mohamed  Taki  x\llah,  son  fils  aîné,  est  après  lui  cheikh 
du  groupe  aussi  bien  que  mokœdemm  de  l'ordre. 

Au  moment  de  l'expédition  de  l' Adrar,  son  attitude  fut 
correcte  et  neutre  pendant  la  lutte;  après  notre  victoire,  il 
fit  sa   soumission  et  fut  reconnu   par  nous  comme  cheikh. 

Un  grand  marabout  ami  de  la  France  :  le  cheikh 
Sidia.  —  Tous  les  marabouts  dont  on   vient  de  parler  se 


LA    VIE    RELIGIEUSE  131 

rattachent  à  la  voie  ladélia.  Cheikh  Sidiaqui  vit  à  Boutilimit, 
dans  le  cercle  des  Trarza,  parmi  la  tribu  maraboutique  des 
Oulad  Biri,  est  le  chef  révéré  de  la  voie  Sidia,  branche 
de  la  grande  voie  Rhadrya-bekkaya. 

Uniquement  occupé  de  la  direction  religieuse,  il  a  laissé 
à  son  frère  El  Mokhtar  le  commandement  administratif  de 
la  tribu. 

Plus  modeste  que  la  plupart  des  grands  marabouts  ses 
confrères,  Cheikh  Sidia  ne  cherche  point  à  faire  remonter 
son  origine  jusqu'au  Prophète.  La  création  de  Fillustra- 
tion  de  la  lignée  de  la  tribu  est  Cheikh  Sidia  el  Kebir,  le 
fondateur  de  la  voie  Sidia. 

Cheikh  Sidia  el  Kébir  (1780-1869),  fit  d'abord  ses  éludes 
dans  sa  famille,  puis,  suivant  l'usage,  alla  les  continuer 
dans  d'autres  tribus,  près  de  maîtres  réputés  :  au  campe- 
ment des  Ida  ou  Ali  du  Trarza  pour  la  théologie  el  l'exé- 
gèse coranique,  chez  les  Djeddibba  du  Brakna  pour  le  droit 
et  la  grammaire,  puis  au  Tagant  et  à  Tichitt  où  il  com- 
mença d'enseigner,  puis  à  Oualata  où  l'attirait  la  renommée 
du  grand  cheikh  Mokhtar  el  Kounti,  fondateur  de  la  con- 
frérie bekkaya  dont  il  sollicita  l'initiation.  Pendant  quinze 
ans,  il  suivit  les  cours  du  grand  rénovateur,  puis  ceux  de 
son  fils,  Sidi  Mohammed  ;  et,  affilié  à  Tordre  des  khadrya- 
bekkaya,  complètement  instruit,  avec  le  diplôme  de 
mokœdemm  pour  toutes  les  contrées  du  Sahara  occidental, 
il  revint  chez  les  Oulad  Biri,  auréolé  de  la  science  et  de  la 
baraka  des  deux  grands  marabouts  kounta  et  déjà  vénéré 
lui-même  comme  un  saint. 

Jusqu'à  \k^e  de  quatre-vingt-dix  ans,  il  y  vécut,  se  con- 
sacrant à  propager  sa  voie  et  à  verser  l'enseignement  à  des 
télamides  innombrables.  Il  mourut  en  1869,  la  même  année 
que  Mohamed  Fadel,  fondateur  delà  voie  fadélia.  Sa  tombe 
est  à  Taïn  Douja,  à  deux  journées  de  marche  au  nord  de 
Boutilimit,  but  de  pèlerinage  fréquenté. 

La  voie  Sidia  est  un  rameau  de  la  confrérie  Khadrya- 
bekkaya  ;  sa  chaîne  mystique  et  ses  litanies  senties  mêmes 
que  celles  du  grand  ordre  propagé  par  les  Kounta  dans  tout 
l'Ouest  africain. 


132  LA     .MALHITANii:: 

Cheikh  Sidi  Mohamed,  fils  de  Cheikh  Sidia  el  Kebir,  qui 
succéda  à  son  père,  mourut  la  même  année.  Son  fils  à  lui, 
Sidia,  avait  huit  ans.  Déjà  l'enfant  avait  commencé  avec  son 
père  l'étude  du  Coran  ;  il  continua  les  sciences  islamiques 
avec  les  télamides,  puis  par  lui-même,  car,  jusqu'à  l'heure 
actuelle,  il  n'a  jamais  cessé  d'étudier  et  de  réfléchir. 

Cheikh  Sidia  est  un  esprit  d'une  grande  finesse,  un  des 
plus  distingués  des  tribus  tolba.  Il  a  composé  plusieurs 
ouvrages  de  poésie,  de  théologie,  de  droit,  de  grammaire. 
Il  travaille  à  un  commentaire  du  Coran,  à  un  livre  de  droit 
comparé,  et  à  une  histoire  des  peuples  maures,  dont  le 
passé  est  un  de  ses  sujets  d'étude  favoris.  La  civilisation 
moderne  l'intéresse.  Il  est  particulièrement  curieux  de 
l'organisation  intérieure,  politique  et  religieuse  de  la  France 
et  de  tous  les  sujets  d'évolution  et  d'avenir  africain. 

Éloigné  de  tout  fanatisme,  il  admet  que  les  vertus  et 
la  piété  peuvent  fleurir  dans  toutes  les  religions  et  que, 
étant  donné  le  développement  de  la  civilisation  chrétienne, 
la  civilisation  musulmane  peut  et  doit  se  mettre  à  son 
école. 

Son  grand-père,  Cheikh  Sidia  el  Kebir,  était  loin  de  nous 
être  favorable  et  contribua  au  milieu  du  xix*  siècle,  à  entre- 
tenir l'animosité  des  Brackna  contre  nous.  Mais  Cheikh 
Sidia,  tout  en  respectant  d'abord  la  tradition  familiale,  se 
tint,  dès  le  début,  en  fort  bons  termes  avec  le  gouver- 
nement français  du  Sénégal  et  il  ne  tarda  pas  à  s'attacher 
complètement  à  nos  intérêts.  En  1900,  il  intervint  en  même 
temps  que  Saad  Bou  pour  tirer  de  l'Adrar  la  mission 
Blanchet.  L'un  des  premiers,  il  comprit  la  grande  idée  de 
Coppolani  et  adhéra  complètement  à  son  effort.  Pendant 
les  trois  ans  de  son  travail  en  Mauritanie,  il  le  seconda  de 
toutes  ses  forces,  par  l'action  politique  et  même  guerrière. 
Aucun  autre  cheikh,  malgré  des  efforts  multiples,  n'arriva 
à  le  faire  sortir  de  cette  ligne  de  conduite.  Et,  depuis 
1903,  jusqu'à  l'heure  présente,  tous  les  commissaires  du 
gouvernement,  tous  les  commandants  du  cercle  du  Trarza 
ont  rendu  hommage  à  son  dévouement  sincère  et  zélé.  Par- 


LA    VIE    RELIGIEUSE  133 

tout  et  toujours,    il  a  employé  dans  l'intérêt  de  notre  cause 
son  influence  spirituelle  et  politique. 

Sa  perspicacité  et  son  loyalisme  furent  récompensés,  car 
notre  occupation  du  Tagant  et  de  l'Adrar  développa  puis- 
samment son  influence  dans  ces  régions. 

A  part  deux  voyages  à  Saint-Louis  et  un  à  Dakar 
pour  y  rencontrer  notre  ministre  des  colonies,  M.  Milliès- 
Lacroix,  Cheikh  Sidia  n'a  pas  quitté  le  Trarza.  Il  y  a 
campé  successivement  à  une  dizaine  d'endroits,  dans  des 
zeriha  fortifiées  ;  depuis  dix  ans,  il  semble  s'être  fixé  à 
Boutilimit,  à  quatre  cents  mètres  de  notre  poste.  Une  cen- 
taine de  tentes,  dispersées,  soit  à  l'abri  de  quelque  monti- 
cule de  sable,  soit  de  bouquets  de  tamaris  ou  de  mimosas, 
se  dressent  sur  une  dune  parallèle  à  celle  oîi  s'élèvent,  de 
l'autre  côté  d'un  large  goud  (couloir),  les  bâtiments  du 
poste  français. 

Au  fond  du  goud  sont  les  abreuvoirs  que  Cheikh  Sidia  a 
fait  aménager  pour  ses  troupeaux  qui  ne  comportent  pas 
moins  de  six  mille  têtes  de  bétail  divers.  Il  a  fait  con- 
struire aussi  une  petite  casbah  à  fin  de  grenier  et  de  biblio- 
thèque qu'à  l'arrivée  des  Français  il  mit  à  leur  disposition 
et  qui,  depuis  lors,  est  devenue  commune.  Au  pied  du  cam- 
pement sont  les  tentes  des  représentants  des  tribus,  les 
puits  et  les  jardins  du  poste.  La  réunion  de  ces  centres 
importants  a  donné  à  Boutilimit  le  prestige  d'une  petite 
capitale. 

Au  commencement  de  la  saison  des  pluies,  les  campe- 
ments mobiles  emmènent  les  chameaux  et  le  petit  bétail 
aux  pâturages  des  Oulad  Biri  dans  l'Aouker,  l'Amechtil, 
TAgan,  au  nord  du  Trarza,  pour  y  séjourner  jusqu'à  Tété. 
Quelques  troupes  de  petit  bétail  et  les  bœufs,  qui  ne 
peuvent  se  passer  de  boire,  demeurent  auprès  des  abreu- 
voirs du  camp. 

Au  milieu  de  ce  campement,  Cheikh  Sidia  vit  paisible 
parmi  les  siens,  dans  sa  demeure  composée  de  trois  belles 
tentes,  dont  une  lui  sert  de  salon  et  de  bibliothèque. 
Autour  du  camp  sont  des  groupements  de  télamides  appar- 
tenant aux  tribus  les  plus  diverses. 


134  LA     MAURITANIE 

Toujours  vêtu  de  blanc,  la  tête  enveloppée  du  houli  qui 
ne  laisse  voir  que  le  haut  du  visage,  le  cheikh  se  tient 
presque  constamment  retiré  sous  sa  tente,  ne  se  promenant 
pas  dans  le  campement  et  ne  se  mêlant  point  à  son  mou- 
vement, ne  sortant  que  pour  faire  quelques  pas  devant  ses 
tentes  ou  pour  se  rendre  à  la  mosquée  ou  à  ce  qui  en  tient 
lieu,  c'est-à-dire  au  vaste  emplacement  sablonneux, 
entouré  de  mimosas,  situé  tout  près  de  sa  demeure  et  où 
il  vient  présider  la  prière. 

Cheikh  Sidia  se  rend  quelquefois  au  poste  français. 
Dans  les  rares  occasions  où  il  sort  de  son  campement,  il 
monte  un  cheval  pour  les  petites  courses,  un  chameau  pour 
les  plus  longues  et  un  groupe  nombreux  de  télamides 
l'accompagne.  Quand  il  sort  à  pied,  ses  fidèles  l'entourent, 
le  serrent,  le  soutiennent  et  il  s'appuie  sur  eux,  ainsi  qu'il 
est  d'usage  pour  les  émirs  et  les  grands  notables.  Lorsqu'un 
représentant  de  l'autorité  française  est  reçu  au  campe- 
ment, on  observe  le  même  cérémonial. 

Sa  zaouïa^  le  centre  d'étude  et  de  vie  intellectuelle  que 
constitue  son  campement  avec  ses  grands  professeurs, 
juristes,  grammairiens,  commentateurs,  a  dans  toutes  les 
tribus  le  plus  haut  renom  de  science  et  de  sainteté. 

Les  enfants  de  la  tribu  reçoivent  une  instruction  pri- 
maire (récitation  du  Coran,  lecture,  écriture),  souvent 
enseignée  sous  la  tente  familiale.  A  ce  degré  s'arrêtent  les 
enfants  des  télamides  ou  des  harratines.  Mais  les  enfants 
des  fractions  de  pure  origine  Oulad  Biri,  filles  et  garçons, 
poursuivent  leur  instruction  dans  la  théologie,  le  droit,  la 
grammaire,  la  tradition  prophétique  ;  ceux  chez  lesquels  se 
dénote  une  intelligence  supérieure  sont  initiés  à  la  rhéto- 
rique, à  la  logique,  la  métrique,  la  vérification,  la  lini^uis- 
tique  et  l'étymologie. 

Bien  que  l'enseignement  de  la  zaouïa  de  Cheikh  Sidia  soit, 
comme  on  voit,  ce  que  nous  appelons  l'enseignement 
secondaire,  il  est  élégant,  dans  les  grandes  familles  de 
Mauritanie  d'aller  terminer  ses  études  chez  les  Ahel 
Mohammed  Salem,   tribu  maraboutique  qui  a  ses  terrains 


LA    VIE    RELIGIEL'SE  1 3o 

de  parcours  dans  le  Tijirit  et  dont  la  réputation  pour 
la  connaissance  du  droit  coranique,  est  universelle  dans 
tout  le  pays  maure. 

La  majorité  des  élèves  de  la  zaouïa  provient  de  la  tribu 
des  Oulad  Biri,  mais  on  lui  en  envoie  aussi  de  toutes  les 
tribis  du  Trarza,  du  Brakna,  de  l'Assaba,  du  Tagant,  de 
l'Adiar  et  de  chez  les  peuplades  noires  islamisées  du  Séné- 
gal, Ouolofs,  Toucouleurs,  Lebbou,  et  aussi  des  Peulh,  des 
Mandngues,  des  Sarakolés,  des  Malioké,  des  Bambara.  Ces 
élèves  ne  sont  point  réunis,  mais  répartis  par  groupes 
autour  d'un  professeur  qui  garde  dans  son  campement 
ceux  qii  lui  sont  confiés  et  auxquels  il  enseigne  l'ensemble 
des  coirs.  Cheikh  Sidia  ne  professe  pas  lui-même,  mais  il 
examire  fréquemment  les  élèves,  les  interroge  et  surveille 
de  très  près  leur  développement. 

Le  cycle  des  études  comprend  cinq  ou  six  ans.  L'ensei- 
gnement est  gratuit  et,  dès  que  l'enfant  est  entré  dans  la 
zacuïa,  elle  doit  se  charger  de  toute  sa  vie  matérielle,  tel 
estle  principe.  Mais  les  parents,  la  plupart  du  temps,  four- 
nis.ent  la  nourriture  comme  le  vêtement  et  envoient  au 
chekh  de  nombreux  cadeaux.  Si  le  cheikh  prend  à  sa  charge 
l'en  retien  de  certains  élèves  peu  fortunés,  cette  générosité 
n'e^.  pas  perdue  ;  plus  tard,  l'élève  affilié,  diplômé,  béni 
par  Hheikh  Sidia,  revenu  dans  sa  famille  et  sa  tribu  d'ori- 
gine deviendra  chez  lui  un  marabout  révéré  ;  et  demeu- 
rant toute  sa  vie  le  talibé  du  maître,  il  lui  fera  chaque 
annœ  parvenir  une  part  de  ce  qu'il  recevra  de  la  piété  des 
popilations. 

Le  campement  de  Cheikh  Sidia  a  droit  d'asile  ;  plus  d'une 
fois,lans  les  luttes  intestines  des  Trarza,  il  a  servi  de  refuge 
aux  aincus  et  aux  orphelins.  Cheikh  Sidia  use  de  ce  droit 
comne  d'un  remède  contre  le  constant  état  d'anarchie 
meu'trière  des  tribus  maures. 

L  nfluence  de  Cheikh  Sidia  est  immense,  non  seulement 
danele  pays  trarza,  chez  les  émirs  et  sur  les  zaouïas,  mais 
dau!  toute  la  Mauritanie,  du  fleuve  Sénégal  jusqu'au  nord 
de  l'Adrar,    particulièrement   chez    les    fractions   kounta 


136  I.A    MAURITAMF 

disséminées  dans  le  Brakna  et  le  Tagant,  sur  la  fraction 
dirigeante  de  la  grande  tribu  guerrière  des  Ida  ou  Aïch, 
dans  le  Tagant  et  le  petit  groupement  des  Chorfa,  de 
Toasis  deTichitt;  dans  TAdrar,  chez  les  Kounta,  les  Snias- 
sid  et  les  Ida  ou  Ali  Khadrya  d'Oujeft,  Cheikh  Sidia  fut  très 
partisan  de  notre  occupation  de  TAdrar.  qui  a  beaucoup 
renforcé  son  pouvoir,  diminué  par  la  rivalité  de  ^!a  el 
Aïnin,  au  temps  du  prestige  de  celui-ci.  / 

Du  côté  de  l'est,  son  nom  est  également  vénéré  clez  les 
Kounta  de  l'Azaouad,  qui  se  souviennent  que  Cheika  Sidi 
el  Kebir  fut  l'élève  de  leur  grand  cheikh  Sidi  Mokhtar.  La 
région  des  Touareg  semble  être  de  ce  côté  la  limite  ce  l'ac- 
tion de  Cheikh  Sidia. 

Au  sud,  au  pays  noir,  il  est  suzerain  dans  plusieirs  vil- 
lages du  Chamama  de  la  rive  droite  du  fleuve  (cercle  des 
Brakna).  Son  autorité  déborde  le  fleuve  et  s'étend  sur  la 
rive  gauche  chez  les  noirs  du  Sénégal  et  jusque  dans  la 
Gambie.  Son  grand-père  Cheikh  Sidia  el  Kebir  était,  au 
dix-neuvième  siècle,  le  souverain  spirituel  de  la  contiée. 
El  Hadj  Omar,  almamy  des  Toucouleurs,  convertit  ces 
peuples  au  tidjanïysme,  qui  y  persista  depuis  lors  ;  ily  a 
cependant  encore  quelques  groupements  autour  de  mira- 
bouts  dépendant  de  la  voie  Khadrya  Sidia,  dans  le  Giadi- 
maka,  à  Kayes  et  au  Sénégal,  dans  les  cercles  de  Maam, 
de  Saldé,  de  Podor.  On  compte  de  nombreuses  colonits  de 
disciples  indigènes  noirs  de  Cheikh  Sidia  dans  leHaut-Sné- 
gal,  à  Saint-Louis,  Tivaouane,  Thiès,  Dakar  et  à  G(rée, 
recrutés  surtout  parmi  les  commerçants  ouolofs,  qui  sont 
une  petite  élite  dans  la  société  noire  et  qui,  dans  eurs 
voyages  incessants,  sur  le  fleuve  et  la  voie  ferrée,  se  font 
les  propagateurs  actifs  de  sa  doctrine. 

Il  a  des  talibés  dans  la  Guinée  française,  au  Soudan,  lans 
la  Guinée  anglaise,  dans  la  Casamance  ;  il  y  a  mêm?  un 
représentant  à  la  Mecque,  Abdallah  Soundoul,  qui  nçoit 
chez  lui  les  pèlerins  Sidia  en  voyage  aux  lieux  saints. 

A  côté  de  la  confrérie  des  Khadrya,  la  seule  confrériequi 
existe  en  Mauritanie  est  celle  des  Tidjanyia,   professée  par 


LA    VIE    RELIGIEUSE  !  37 

les  Ida  ou  Ali,  et  professée  par  eux  seuls  ;  encore  un  de 
leurs  petits  groupes,  habitant  dans  TAdrar,  à  Oudjeft, 
est-il,  comme  nous  avons  dit,  khadrya  et  de  Fobédience  de 
Cheikh  Sidia. 

Les  Ida  ou  Ali  prétendent  descendre  d'Ali,  gendre  du 
Prophète.  Ils  affirment  être  venus  de  TOrient  par  FEgypte 
et  TIemcen  jusqu'à  Foasis  de  Tabelhalat,  à  150  kilomètres 
de  Béni-Abbès  et  de  là  à  Abéir  au  sud  de  Chinguetti,  vers 
le  xiv*'  siècle  ;  cela  pourrait  être  le  souvenir  d'un  itinéraire 
d'une  invasion  hassanne  en  Mauritanie. 

A  Abéir,  ils  vécurent  sous  l'autorité  d'Ali,  leur  aïeul 
éponyme,  lequel  épousa  deux  femmes,  une  noire  et  une 
blanche  ;  de  la  blanche  descendent  les  Ida  ou  Ali  du 
Tagant,  de  la  noire  ceux  de  l'Adrar  etduTrarza.  Yahia,  fils 
d'Ali,  obligé  de  fuir  à  la  suite  d'un  meurtre,  alla  s'établir 
à  Chinguetti,  qui  bientôt,  devint  très  prospère. 

Des  luttes  intestines,  au  moment  de  la  grande  guerre  de 
Babbah,  au  xvii®  siècle,  amenèrent  des  divisions  dans  la 
tribu  ;  une  partie  des  Ida  ou  Ali  s'en  alla  chercher  refuge 
dans  le  Tagant,  une  autre  dans  le  ïrarza.  Aujourd'hui,  les 
animosités  anciennes  sont  oubliées,  et  les  trois  fractions 
des  Ida  ou  Ali  vivent  dans  la  meilleure  intelligence,  se 
voient,  s'unissent  par  des  mariages,  s'allient  pour  des  entre- 
prises commerciales  et,  surtout,  sont  étroitement  unis  par 
l'affilialion  à  la  même  confrérie  religieuse,  la  voie  tidja- 
niya. 

Les  Ida  ou  Ali  du  Trarza  habitent  la  région  est  de 
Mederdra,  sur  la  route  de  Boutilimit  ;  à  la  saison  sèche, 
ils  se  rapprochent  du  lac  Rkis,  où  sont  leurs  cultures  et,  à 
l'hivernage,  aux  alentours  d'In  Béika. 

Les  Ida  ou  Ali  du  Tagant,  qui  sont  les  plus  nombreux 
des  trois  fractions,  habitent  à  Tidjikdja  ;  la  plus  grande 
partie  du  ksar  et  de  la  palmeraie  leur  appartient. 

Les  Ida  ou  Ali  de  l'Adrar  sont  restés  dans  leur  ksar  de 
Chinguetti  ;  depuis  quatre  siècles,  ils  cultivent  la  floris- 
sante palmeraie  qu'ils  ont  créée,  et  ils  ont  fait  du  ksar  une 
ville  sainte  et  le  centre  intellectuel  le  plus  célèbre  de 
l'Afrique  occidentale. 


{  38  LA    MAURITANIE 

A  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  un  marabout  des  Ida  ou 
Ali  du  Trarza,  Mohamed  el  Hafed  qui  passait  par  Fez  en 
revenant  de  la  Mecque,  y  vit  le  cheikh  Ahmed  Tidjani, 
qui  y  brillait  alors  de  la  plus  grande  renommée  et,  attiré 
par  son  enseignement,  sollicita  l'affiliation. 

Ahmed  Tidjani  lui  donna  le  titre  de  khalifa  pour  les 
pays  maures  et  aussi  la  mission  de  propager  sa  voie  chez 
tous  les  Sahariens  du  sud.  Revenant  dans  son  pays  d'ori- 
gine par  Tidjikdja  et  Ghinguetti,  il  y  commença  sa  prédica- 
tion et  la  continua  durant  les  cinquante  années  que  dura  sa 
vie,  dans  la  pensée  de  créer  entre  les  Ida  ou  Ali,  à  la 
place  de  l'unité  territoriale  perdue,  Funion  intime  d'une 
fraternité  mystique.  Lorsqu'il  mourut  vers  1850,  toute  la 
tribu  Ida  ou  Ali  était  affiliée  à  la  voie  Tidjaniya. 

Son  fils  Cheikh  Ahmeddou  continua  son  autorité  spiri- 
tuelle et  la  développa  si  bien  qu'on  dit  aujourd'hui  dans  les 
tribus  :  «   Un  Ida  ou  Ali  ne  peut  être  que  tidjani.  » 

Le  tidjanisme  des  Ida  ou  Ali  a  un  caractère  très  accusé 
de  particularisme  local  ;  ils  se  font  une  gloire  spéciale  d'ap- 
partenir seuls  à  cette  confrérie,  au  milieu  de  toute  la 
Mauritanie  Khadrya,  et  ils  sont  en  relations  constantes  avec 
la  zaouïa  de  Fez  où  s'élève  le  tombeau  du  fondateur  de  la 
voie,  où  leur  cheikh  a  reçu  l'initiation  ;  chaque  année,  ils  y 
envoient  des  offrandes,  des  hommages,  des  demandes  de 
consécration.  Un  des  caractères  de  la  confrérie  est  que  le 
pèlerinage  de  la  Mecque  doit  être  complété  par  un  pèleri- 
nage  à  Fez,  au  tombeau  d'Ahmed  Tidjani. 

Deux  khalifas  dépendant  de  cette  zaouïa  assurent  la  direc- 
tion spirituelle  des  Tidjaniya  Ida  ou  Ali  :  Cheikh  Moham- 
med Saïd,  fils d' Ahmeddou  et  petit-fils  de  Mohammed  Hafed, 
qui  campe  auprès  du  puits  de  Zerarfa,  sur  la  route  de  Bouti- 
limit,  et  Cheikh  Mohammed  ould  Ahmed,  petit-fils  de 
Mohammed  Beddi,  qui  fut  le  disciple  favori  de  Mohammed 
el  Hafed.  Le  cheikh,  avant  de  mourir,  légua  son  autorité 
conjointement  à  son  fils  et  à  son  disciple.  La  tradition  s'est 
continuée  depuis  deux  générations. 

L'attitude  adoptée  par  ces  deux  chefs  est  assez  effacée,  et 


LA    VIE   RELIGIEUSE  139 

eur  action  s'exerce  plutôt  par  des  cheikhs  de  second  plan, 
car  autour  d'eux  gravitent  beaucoup  de  cheikhs  de  grand 
mérite  et  de  haute  influence  locale.  Les  cheikhs  reçoivent 
l'initiation  à  Fez,  lors  de  leur  pèlerinage  à  la  zaouïa  tidja- 
niya  ;  ils  ont  leur  clientèle  religieuse  propre,  mais 
dépendent  toujours  des  deux  grands  khalifas  de  la  tribu.  Plu- 
sieurs ont  une  certaine  réputation  comme  médecins,  juristes, 
lettrés,  et  la  plupart  font  des  voyages  en  Orient,  au  Maroc, 
à  Saint-Louis,  au  Sénégal,  dans  un  but  d'édification  et  de 
propagande. 

Dans  le  Tagant,  Taîeb  Mohammed  est  le  khalifa  tidja- 
niya  officiel,  affilié  par  le  fils  même  de  Mohammed  el  Hafed, 
et  professe  la  science  musulmane  supérieure.  Mais  il  y  a 
aussi  dans  les  différentes  fractions  plusieurs  autres  cheikhs 
dont  l'attitude  à  notre  égard  est  assez  variable.  A  Chin- 
guetti  réside  le  khalifa  des  Tidjaniya  de  l'Adrar,  Moham- 
med ould  Mohammed,  vieillard  opulent  et  instruit,  qui 
apporte  une  grande  prudence  et  une  grande  réserve  dans 
ses  rapports  avec  l'autorité  française. 

Les  Ida  ou  Ali  Tidjaniya  ne  manquent  pas,  comme  les 
autres  confréries,  de  chercher  à  faire  des  prosélytes.  Ils  ont 
des  adeptes  remarquables  dans  la  fraction  zaouïa  de  la  tribu 
zenaga  du  Lemraddin,  qui  marche  à  leur  suite  et  fait  corps 
avec  eux,  étant  leurs  télamides.  (^On  sait  qu'on  appelle  téla- 
mides  des  individus  ou  des  fractions  d'origines  diverses 
qui  viennent  s'établir  auprès  d'une  zaouïa  ou  d'un  mara- 
bout réputé  pour  vivre  dans  l'ombre  de  sa  sainteté  et  de  sa 
baraka.)  Ils  ont  des  adeptes  chez  les  El  Sidi  Mahmoud, 
nomades  qui  parcourent  le  Regueïba,  au  nord  du  cercle  de 
Guidimaka  ;  ils  en  ont  dans  le  Gorgol  qui  vont  prêcher  et 
quêter  au  Sénégal,  dans  les  cercles  de  Matam  et  de  Saldé. 
L'influence  des  Ida  ou  Ali  s'étend  en  pays  noir,  d'abord 
dans  le  Ghamama  mauritanien,  sur  les  Toucouleurs  de 
Thiékane,  et  au  Sénégal,  sur  plusieurs  villages  de  Toucou- 
leurs du  cercle  de  Dagana,  des  groupements  Ouolofs  à 
Saint-Louis,  à  Tivaouane,  à  Thiès  et  quelques  petits 
groupes  dans  le  cercle  de  Kaolak  et  leBaol. 


140  LA    MAI  RIT  AME 

Le  fameux  almamjdes  Toucouleurs,  ElHadj,  qui  révolu- 
tionna l'Afrique  occidentale  dans  la  seconde  moitié  du 
dix-neuvième  siècle,  avait  reçu  l'initiation  chez  les  Ida  ou 
Ali  du  Trarza,  avant  de  fonder  une  voie  spéciale  et  d'en- 
traîner les  Toucouleurs  à  la  conquête  d'un  empire.  En 
souvenir  de  lui,  le  nom  des  Ida  ou  Ali.  qui  n'ont  pas  de 
disciples  dans  le  Fouta,  y  est  pourtant  très  vénéré. 

Un  cheikh  tidjaniya  indépendant,  El  Hadj  Malek  Ly, 
qui  réside  à  Tivaouane  domine  les  indigènes  du  Gayor.  de 
la  ligne  Saint-Louis-Dakar,  et  des  quatre  communes  de 
plein  exercice  du  Sénégal  :  il  a  fait  ses  études  chez  les  Ida 
ou  Ali  du  Trarza,  auxquels  il  envoie  encore  aujourd'hui 
des  présents  amicaux. 

Quelques  autres  personnalités  religieuses.  Quelques 
tribus  maraboutiques.  —  Le  pays  trarza  paraît  être  un 
des  pôles  religieux  de  la  Mauritanie.  Indépendamment  des 
grands  centres  dont  nous  avons  parlé,  on  peut  citer 
encore  les  noms  de  marabouts  moins  illustres,  mais 
encore  renommés  dans  leur  rayon  d'action. 

C'est  près  du  puits  de  Bou-Dafia,  à  un  jour  de  marche 
de  Méderdra,  dans  la  tribu  des  Oulad  Diman,  Cheikh 
Mohamed  ould  Ahmeddou  ould  Sliman,  intelligent,  lettré, 
grand  marabout,  auteur  d'ouvrages  nombreux  sur  la  théolo- 
gie et  riiistoire  de  la  Mauritanie,  très  influent  sur  la  tribu  di- 
rigeante des  Oulad  Ahmed  ben  Rahman  par  les  alliances  de 
sa  famille  avec  des  princesses  royales  et  dont  la  tombe  est 
aujourd'hui  un  lieu  de  pèlerinage.  Le  frère  de  ce  dernier. 
Cheikh  Sliman,  ayant  reçu  les  leçons  de  Cheikh  Sidia  el 
Kébir,  avait  établi  dans  une  fraction  des  Barik-Allah  une 
branche  de  la  voie  Sidia.  Le  représentant  actuel  de  la 
lignée,  Cheikh  Sidi  Mohammed,  riche  en  troupeaux,  allié 
des  émirs,  renommé  pour  sa  science  et  sa  piété  (sa  biblio- 
thèque renferme  plus  de  300  ouvrages,  tant  imprimés  que 
manuscrits),  a  fait  de  son  campement  un  centre  d'influence 
dans  le  Trarza.  Nommé  par  nous  en  1906  cheikh  supé- 
rieur des  Oulad  Raman  et  des  Barik-Allah,  il  a  rapide- 
ment  amené  à    notre   influence   toutes   les    fractions   non 


LA    Vit    RELIGIEUSE  141 

encore  ralliées.  Quoique  négligeant  le  prosélytisme,  il  a 
encore  quelques  talibés  dans  le  Djolof,  le  Gayor  et  le 
Baol. 

C'est  encore,  dans  la  grande  tribu  maraboutique  des 
Ida  ou  El  Hadj,  qu'on  appelait  aussi  Darmancoré,  Cheikh 
Moktar  Ould  Baba,  héritier  de  lïnfluence  de  sa  famille 
sur  les  tribus  guerrières  des  Azouna,  des  Oulad  Bahli,  des 
Oulad  Khalifa  et  des  Arrouedja. 

Dans  le  pays  Brakna,  à  Guimi,  à  plus  de  quatre-vingts 
kilomètres  du  Tagant,  vivait  au  commencement  de  ce 
siècle,  chez  les  Djeidjoubba,  un  marabout  nommé  Moham- 
med Mahmoud  dont  les  tribus  des  Brakna  et  des  Ida  ou 
Aïch  subissaient  l'influence.  Son  petit-fils,  Mostafa  Ould 
Abdallah,  lui  a  succédé  comme  cadi  chez  les  Brakna  ; 
autour  de  lui  sont  groupés  des  élèves  recrutés  chez  les 
Brakna,  les  Ida  ou  Aïch  et  dans  le  Trarza,  mais  il  a  peu 
d'influence  sur  les  tribus  guerrières.  Le  personnage  mara- 
boutique le  plus  considérable,  aussi  réputé  pour  sa  science 
théologique  que  pour  la  sûreté  de  ses  jugements,  est  le 
cheikh  Mohammed  Fal  ould  Mahomedou,  descendant  d'une 
lignée  de  jurisconsultes  et  petit-fils  du  grand  marabout 
Mohamed  Mahmoud,  des  Id  EUik,  chef  d'une  importante 
ramification  de  la  voie  Khadrya  dérivée  des  Kounla- 
bekkaya,  ainsi  que  de  la  voie  Sidia.  Son  autorité  est  plus 
particulièrement  assise  chez  les  El-Guebba  et  chez  les 
Zombotti. 

Dans  cette  région,  il  faut  signaler  aussi  le  très  curieux 
petit  groupement  des  Oulad  Meurfal,  marabouts  noirs  qui, 
depuis  un  temps  immémorial,  habitent  deux  villages  sur 
les  rives  du  marigot  de  Garrick.  Ils  y  résidaient  même 
avant  l'invasion  des  Trarza  au  xvii''  siècle  et  depuis  cette 
époque,  ils  ont  réussi  à  se  maintenir  indépendants,  en  se 
préservant  de  tout  tribut  et  de  toute  violence. 

L'autre  pôle  religieux  de  la  Mauritanie  est  à  l'Orient, 
dans  le  Hodh  et  l'Adrar.  Nous  avons  vu  que  les  Fadelia  en 
sont  sortis.  A  Oualala  habite  encore  un  groupe  de  chorfas, 
comme  il  s'en  trouve  dans   beaucoup  de  tribus    marabou- 


142  LA    MAURITANIE 

tiques,  avec  une  généalogie  d'ailleurs  plus  que  douteuse, 
originaires  de  l'oasis  du  Toual,  dont  le  cheikh  Sidi  Ould 
Belli,  esl  bien  disposé  pour  la  France.  Au  milieu  des 
Lakhlal  d'Oualala,  leur  marabout,  Mohamed  Yayia  ElHadj, 
célèbre  par  ses  nombreux  voyages  aux  lieux  saints,  intri- 
gant, fanatique,  est  un  adversaire  de  notre  influence. 
Bien  des  tribus  maraboutiques  habitent  cet  Adrar,  qui 
fut,  jusqu'en  1908,  un  des  centres  du  fanatisme  maure  ;  les 
Smassid  habitent  le  ksar  d'Atar  el  d'Oudjeft  ;  des  groupe- 
ments de  chorfas,  les  uns  cultivateurs  et  pacifiques,  les 
autres  nomades  et  guerriers  vivent  à  Ouadane  ou  bien 
errent  aux  alentours  d'Oudjeft. 

Oudjeft  est  le  centre  d'une  confrérie  récemment  créée 
par  un  disciple  de  Mohamed  el  Fadel,  Cheikh  Sidi  Moha- 
med ben  el  Goudhfi,  les  Goudhfyia,  dont  une  partie  réside 
dans  le  Hodh  et  l'autre  autour  d'Oudjeft,  sous  les  palme- 
raies, avec  ses  troupeaux  de  moutons  et  de  bœufs  et 
jusque  dans  le  ïagant.  Celte  secte  singulière,  née  dans  la 
tribu  des  Ida  Iboussa.  el  fort  éloignée  de  l'orthodoxie 
islamique,  se  fait  remarquer  par  des  pratiques  et  des 
rites  d'une  exaltation  maladive  et  d'une  dépravation 
morale  qui  rappellent  le  gnosticisme  des  premiers  siècles 
chrétiens.  Ma  el  Aïnin  avait  pris  sur  eux  une  grande 
influence.  C'est  un  chérif  ghoudfiya  qui,  dans  des  extases 
morbides,  crut  avoir  reçu  d'Allah  l'ordre  d'assassiner 
Xavier  Coppolani. 

Le  sentiment  religieux  dans  les  tribus  de  l  Ouest, 
Oulad  Delim,  Regueïha  et  Tekna.  —  Dans  la  région  occi- 
dentale, les  grandes  tribus  du  littoral  Atlantique  sont  beau- 
coup moins  marquées  de  l'empreinte  religieuse.  Les  Oulad 
Delim,  tribu  guerrière,  sont,  comme  tous  les  guerriers, 
d'une  médiocre  ferveur.  Ils  font  salam  seulement  une  fois 
par  jour,  et  souvent  même  ils  oublient  ;  les  enfants  qui 
étudient  le  Coran  sont  en  minorité  ;  et  telle  est  leur  déplo- 
rable réputation  que,  chez  les  tribus  maraboutiques,  ils 
sont  constamment  qualifiés  de  mécréants. 

Dans  les  tribus  des  Oulad  Tridarin  résident  un  certain 
nombre  de  disciples  de  Cheikh  Sidia. 


LA    VIE    RELIGIEUSE  143 

Il  y  a  chez  les  Oulad  Delim  comme  dans  toutes  les  autres 
régions  mauritaniennes  des  sanctuaires  et  des  lieux  de  pèle- 
rinage réputés  :  chez  les  Loudecka,  Sidi  Mansour  ;  chez  les 
Oulad-ba-Amar,  El  Fekir  ;  à  El  Kreb,  près  de  Zemmour, 
et  à  l'est  d'Aguerguer,  Sidi  el  Hafed  ;  dans  l'Adrar-Sottof, 
on  vénère  aussi  quelques  tombeaux  de  santons  de  la  tribu 
des  Barek- Allah. 

Les  Oulad  ba  Amar  ont  chez  eux  un  marabout  de  très 
grand  âge  et  très  vénéré,  des  Ahel  Fekir  Soueï.  Il  y  a 
aussi  quelques  tentes  zaouïa,  les  Ahel  Filala  chez  les 
Oulad  Delim  du  nord  et  les  Ahel  Barik  Allah  chez  les 
Oulad  Delim  du  sud.  Des  marabouts  connus  y  font  office 
de  cadi  et  communiquent  renseignement  du  Coran  à  ceux 
qui  le  souhaitent.  Les  Oulad  Delim  recourent  rarement  à 
leur  intervention,  et  les  différends  se  règlent  à  coups  de 
fusil  plutôt  que  par  le  jugement  du  cadi.  Cependant  les 
zaouïas  sont  assez  respectées  par  les  guerriers,  qui  les 
défendent  dans  leurs  villages,  se  contentant  de  toucher  la 
horma,  contribution  due  aux  hassanes  par  les  tribus  mara- 
boutiques. 

Les  Regueïba,  bien  que  descendus,  d'après  la  tradition, 
d'un  marabout  venu  du  Regueïba,  sur  les  confins  du  Hodh, 
sont  aussi  fort  peu  religieux. 

Ainsi  que  leurs  voisins  les  Oulad  Delim,  ils  ont  chez  eux 
quelques  campements  de  marabouts  qui  à  l'occasion  peuvent 
exercer  le  rôle  du  prêtre,  de  l'instituteur  et  du  magistrat, 
mais  cette  occasion  est  rare. 

Ces  campements  sont,  pour  les  Regueïba  du  Sahel,  les 
Ahel  Mohammed  Salem,  très  renommés  pour  leur  science 
et  leur  piété  dans  toute  la  Mauritanie  et  dont  l'enseigne- 
ment est  considéré  par  les  autres  cheikhs  maures  comme 
une  école  de  droit  supérieur  où  ils  envoient  leurs  élèves 
les  plus  forts  pour  parachever  leur  instruction  en  cette 
matière.  Mohammed  Salem,  ancêtre  de  ce  groupe,  vint  du 
Medlich  dans  la  première  moitié  du  xix^  siècle  ;  son  fils 
Mohammed  passait  parmi  ses  contemporains  pour  le  plus 
savant  personnage  de  la  Mauritanie.  Il  composa  deux  com- 
mentaires du  Coran. 


ii4  LA    MALHITANIE 

Des  fils  de  Mohammed,  Taîné  suivit  les  cours  de  Cheikh 
Sidia  el  Kébir  ;  les  autres,  auteurs  de  livres  de  théologie 
et  de  commentaires  sur  les  grands  ouvrages  religieux, 
jouissent  aujourd'hui  au  pays  maure  de  la  même  illustra- 
tion que  leur  père. 

Les  autres  familles  maraboutiques  sont:  les  Ahel  bou 
Hoboïni,  les  Ahel  Ida  Houssa,  les  Ahel  Barik  Allah,  les 
Ahel  Ida  Yacoub,  les  Ahel  Abd  el  Aï,  la  plupart  d'origine 
non  regueïba. 

Toutes  ces  fractions  maraboutiques  sont,  comme  ailleurs, 
astreintes  à  payer  la  horma  aux  hassanes,  à  les  loger  gra- 
tuitement dans  leurs  camps,  en  cas  de  besoin,  à  leur  four- 
nir des  contributions  irrégulières  que  le  guerrier  peut 
réclamer  à  sa  fantaisie. 

Un  grand  nombre  de  Regueïba  sont  télamides  de  Cheikh 
Sidia  ;  mais,  si  l'empire  du  maître  est  fort  sur  ces  natures 
primitives  et  irréligieuses,  c'est  moins  comme  cheikh 
d'Islam  et  directeur  de  confrérie  que  comme  saint  homme 
favori  d'Allah  et  tout-puissant  pour  distribuer  le  bien 
comme  le  mal.  Grâce  à  cette  vénération,  les  Oulad  Biri 
pendant  leurs  récentes  grandes  guerres  avec  les  Oulad  bou 
Sba  et  les  Djeï-Djibba,  ont  pu  envoyer  paître  leurs  trou- 
peaux en  sécurité  dans  l'Aouker  et  le  Tiris. 

Chez  les  Tekna,  qui  sont,  comme  nous  l'avons  vu.  des 
Berbères  arabisés  et  islamisés,  la  plupart  ne  font  pas  les 
prières  prescrites,  sinon  parfois  celle  du  crépuscule  ;  l'ob- 
servation du  jeune  est  fort  irrégulière  ;  et,  bien  que  volon- 
tiers voyageurs  lorsqu'il  s'agit  de  commerce,  on  ne  les  voit 
jamais  entreprendre  le  pèlerinage  de  la  Mecque.  Tout  le 
dogme  pour  eux  semble  se  réduire  à  l'unité  de  Dieu,  dont 
ils  ont  un  sentiment  très  vif  ;  ce  qu'ils  reprochent  aux 
chrétiens,  c'est  le  polythéisme.  Leur  islamisme  est  plus  que 
tiède,  et  les  tribus  zaouïa  de  Mauritanie  disent  couramment 
que  les  Tekna  n'ont  d'autre  lien  avec  la  religion  du  Pro- 
phète que  le  désir  de  lui  appartenir. 

Les  vieilles  coutumes  berbères  ont  conservé  leur  puis- 
sance et  tendent  à  se  combiner  ou  à  se  substituer  aux  près- 


LA    VIE    KELIGIELSE  145 

criplions  coraniques.  La  règle  est  un  essai  de  conciliation 
entre  les  usages  des  ancêtres  et  les  ordonnances  du  droit 
musulman  qu'on  n'ose  pas  ouvertement  rejeter.  Les  inté- 
ressés, négligeant  la  juridiction  du  cadi,  font  régler  leurs 
difterends  par  la  djemmââ  de  la  tribu. 

Chaque  fraction  tekna  renferme  pourtant  ses  petits  cam- 
pements de  tolba  occupés  de  prière,  d'étude  et  d'enseigne- 
ment. Si  leur  renom  de  science  et  de  piété  inspire  con- 
fiance, les  plaignants  viennent  quelquefois  les  consulter,  en 
tant  qu'arbitres  et  conciliateurs  ;  mais  leurs  décisions  n'ont 
qu'une  valeur  d'appréciation  et  prennent  force  de  loi  seu- 
lement si  la  djemmââ  les  adopte. 

Le  savoir  religieux  des  Tekna  se  borne  en  général  à  la 
fatika  et  aux  dernières  sourates  du  Livre.  Cependant,  une 
minorité  assez  nombreuse  connaît  la  lecture  et  l'écriture 
arabes,  sait  le  Coran  par  cœur,  sans  jamais  s'astreindre  à 
le  réciter,  comme  si  la  connaissance  de  ce  livre,  dont  ils 
dédaignent  l'usage,  et  judiciaire  et  religieux,  leur  repré- 
sentait une   élégance  intellectuelle   seyante    et  nécessaire. 

Le  plus  marquant  des  groupements  maraboutiques  est 
celui  des  Oulad-Bou  Aïba,  une  trentaine  de  tentes  répar- 
ties par  deux  ou  trois  dans  chaque  fraction  des  Aït  Djem- 
mel. 

Ainsi  que  chez  les  autres  tribus,  il  y  a  chez  les  ïekna 
des  lieux  de  pèlerinage,  sanctuaires  ou  tombeaux  :  à  Azrir 
le  mausolée  à  coupole  de  Sidi  Mohammed  ben  Amor,  chez 
les  Azouafit  qui  attachent  à  son  entretien  une  extrême  im- 
portance ;  à  Aouguelmin,  le  tombeau  du  saint  des  Aït- 
Moussa  ou  Ali,  Sidi  el  Razi,  et  la  belle  koubba  de  Sidi 
Amor  Amran,  à  El-Ksabi,  chez  les  Aït-Lahsen. 

Malgré  leur  froideur  religieuse,  toutes  ces  populations, 
Tekna,  Regueïba,  Oulad  Delim,  avaient  violemment  subi 
l'emprise  de  Ma-el-Aïnin,  le  marabout  de  la  Seguiet  el 
Hamrâ.  Mais  cette  influence  était  toute  politique  ;  ce  qui 
les  séduisait  en  lui,  c'était  le  chef  qui  devait  les  mener  à  la 
conquête  et  au  pillage  du  Maroc.  Quand  sa  fortune 
s'écroula,  ils  eurent  tôt  fait  de  l'abandonner. 

La  Mauritanie.  10 


CHAPITRE  VI 

LA  VIE  ÉCONOMIQUE 


Ressources  naturelles  :  léleiage.  les  pâturages.  —  La 
Mauritanie,  nous  le  savons,  nest  point  un  désert:  ce  pays 
possède  des  ressources  intéressantes  et  relativement  variées 
que.  malgré  Tétat  de  désordre,  les  populations  raarabou- 
tiques  et  les  harratine  des  tribus  guerrières  exploitent  le 
mieux  possible. 

La  véritable  richesse  naturelle  de  la  Mauritanie  est  le 
bétail,  l'élevage  :  les  Maures  sont,  avant  tout,  un  peuple 
pasteur,  du  moins  entendons  par  là  les  tribus  marabou- 
tiques. 

Dans  la  Mauritanie  occidentale,  la  région  de  pâturages 
la  meilleure  est  celle  des  Chamama.  c'est-à-dire  ces  régions 
voisines  du  fleuve  Sénégal  qui.  durant  l'hivernage, 
reçoivent  1  action  bienfaisante  des  eaux  débordées,  ensuite 
les  plaines  de  r.\ftouth  et  du  Dahar  qui  confinent  à  ce 
Chamama.  C'est  pourquoi,  régulièrement,  chaque  année, 
après  l'hivernage,  on  voit  les  tribus  maraboutiques.  occu- 
pées par  l'exploitation  pastorale,  se  rapprocher  du  fleuve. 
Pendant  Thivernage.  ces  plaines  sont  recouvertes  par  les 
eaux  ;  les  moustiques,  les  mouches  s'y  développent  en 
nombre  considérable  :  des  épidémies  de  gale,  de  trj'pano- 
somiase  mbori  s'ensuivent,  et  les  troupeaux  doivent 
s'éloigner  du  fleuve  pour  retourner  au  nord. 

Dans  l'Amoukroun.  aux  environs  de  Nouakchott,  les 
pâturages  sont  médiocres,  car  un  certain  nombre  de  tribus 
nomades,  dans  le  but  d'assurer  le  ra\'itailleraent  du  poste, 
circulent  aux  alentours  sans  jamais   s'éloigner    beaucoup. 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  147 

et  leurs  bêtes,  paissant  sans  cesse  aux  mêmes  endroits,  ont 
fini  par   raser   complètement    les    plantes    de    la    plaine. 

Dans  FAgnéitir,  la  végétation  serait  suffisante,  si  la 
dévastation  annuelle  des  sauterelles  de  la  baie  de  Saint- 
Jean  ne  venait  pas  dessécher  les  herbages,  qui.  cepen- 
dant, après  les  nuits  de  rosée,  repoussent  et  rever- 
dissent avec  une  surprenante  rapidité. 

Dans  le  Tasiast,  il  y  a  des  pâturages  excellents  aussi  bien 
pour  les  bœufs  que  pour  les  moutons  et  les  chameaux,  et  de 
nombreux  puits  pourvus  d'une  eau  abondante  et  douce.  La 
tribu  maraboutique  des  Tendgha  qui  habite  cette  contrée, 
y  obtient  des  animaux  très  gras  et  de  chair  excellente. 

Plus  au  nord,  dans  le  Tiris,  on  ne  trouve  autour  que 
des  puits  et  des  pâturages  à  chameaux  parsemés  de  talah 
[ÏRux  gommiers)  ;  dans  ces  régions,  du  Tiris  et  de  IxAdrar- 
Sottof,  entre  le  Rio  de  Oro  et  la  baie  du  Lévrier,  l'élevage 
s'est  beaucoup  développé  au  cours  de  ces  dernières  années  ; 
c'est  là,  en  effet,  que  sont  venues  nomadiser  les  tribus  de 
marabouts  pasteurs  Tendgha  et  Barik-AUah  qui  nomadi- 
saient  précédemment  les  uns  dans  l'Agneitir,  les  autres  dans 
le  Tasiast,  et  qui  ont  abandonné  ces  parages  par  crainte 
des  représailles  de  guerriers  dissidents. 

Les  grandes  plaines  du  Tasiast  et  du  Tiris  sont  celles  de 
l'élevage  du  chameau  ;  cependant  les  épidémies  de  gale  et 
de  m'bori  qui,  certaines  années,  sévissent  sur  les  bords  du 
fleuve  en  rendent  les  parages  peu  favorables  pour  ces  ani- 
maux. Les  tribus  qui,  dans  cette  région,  s'adonnent  plus 
spécialement  à  ce  genre  d'élevage,  sont  les  tribus  mara- 
boutiques  des  Tendgha,  des  Barik  Allah,  des  Oulad  Biri  ; 
les  tribus  hassanes,  on  le  sait,  ne  se  livrent  point  au  tra- 
vail pastoral  pas  plus  qu'à  tout  autre,  et  viennent  trop  sou- 
vent se  remonter  en  razziant  les  bêtes  des  Tendgha  et  des 
Oulad  Biri;  dans  le  Trarza  occidental,  le  chameau  est 
élevé  chez  les  tributaires  des  guerriers  qui  se  remontent 
chez  eux.  Il  y  a  aussi  des  chameaux  en  grand  nombre  dans 
le  Trarza,  mais  dans  l'intérieur  des  terres  loin  du  fleuve 
par  crainte    de  la  piqûre  d'une   mouche  grise   à    trompe 


I  4<S  LA     MALHITANIK 

appelée  tagoacjanil  par  les  indigènes  et  dont  la  piqûre 
cause  un  grand  ravage  parmi  les  troupeaux. 

Chez  les  Trarza,  l'élevage  est  la  grande  occupation  ; 
c'est  la  base  de  leurs  revenus  et  de  leur  commerce  et 
toutes  les  castes  s'y  intéressent  plus  ou  moins  ;  mais  les 
marabouts  et  les  zenaga  plus  exclusivement  que  les 
autres. 

Dans  le  Trarza  occidental,  les  chameaux  sont  élevés  par 
les  harratine  des  tribus  guerrières  qui  se  remontent  chez 
eux  ;  là,  on  n'emploie  pas  ces  animaux  à  la  formation  des 
caravanes,  mais  uniquement  comme  montures  de  guerre. 
Les  centres  d'élevage  sont  variables  :  dans  les  années  plu- 
vieuses, on  fait  remonter  les  troupeaux  au  nord  jusque 
dans  le  Trarza  et  Flnchiri,  entre  Tiris  et  Nouakchott.  Les 
plus  beaux  chameaux  sont  ceux  de  l'ouest.  Les  chameaux  con- 
stituent la  plus  grande  richesse  pastorale  du  Trarza.  Cer- 
tains propriétaires  possèdent  jusqu'à  six  cents  chamelles. 
Ce  sont,  avons-nous  dit,  les  marabouts  des  El  Barik  Allah, 
Oulad  Biri  et  Tendgah  qui  s'occupent  plus  spécialement  de 
cet  élevage  et  aussi  les  Zenaga,  du  Rakhalha,  et  des 
Arrouefa,  même  certaines  fractions  des  tribus  guerrières, 
El  Mohktar  Cherkhi,  Zeïlhoufa,  El  Boïda. 

Au  contraire  du  préjugé  courant,  le  chameau  est  un 
animal  très  délicat,  réclamant,  pour  fournir  un  bon  rende- 
ment, des  soins  intelligents  et  réguliers  ;  et  les  Maures 
sont  experts  consommés  dans  l'élevage  et  le  dressage  de  ce 
ruminant,  si  précieux  pour  eux  sous  tant  de  rapports  ;  les 
Maures  vivent  du  chameau,  pourrait-on  dire. 

Le  lait  des  chamelles  est,  en  grande  partie,  la  base  de 
leur  nourriture.  Les  Barik  Allah  et  les  Oulad  Delim,  afin 
de  régler  les  repas  des  chamelons  en  même  temps  que  pour 
réserver  une  plus  grande  quantité  de  lait  à  l'alimentation 
de  la  tribu,  recouvrent  les  mamelles  des  chamelles  avec  des 
poches  d'osier;  le  soir,  les  captifs  enlèvent  ces  poches  pour 
traire  les  bêtes. 

La  chair  du  chameau  présente  une  saveur  peut-être  plus 
agréable  que  celle  du  cheval  ;  le  poil,  tissé  par  les  femmes  des 


T.A    VIK    ÉCONOMIQUE  I  49 

forgerons,  fournit  un  tissu  très  solide,  employé  pour  les 
sangles  et  les  toiles  de  tente. 

Lorsqu'un  campement  se  déplace,  les  chameaux  sont 
montés  par  les  hommes  et  les  femmes  ;  ils  portent  les  tentes 
et  les  divers  objets  de  la  tribu  et,  tout  en  marchant, 
broutent  les  herbes  ou  les  arbustes  sur  leur  passage.  Le 
soir,  à  retape,  après  l'établissement  du  camp,  les  captifs 
ramènent  les  chameaux  autour  des  tentes  :  on  les  fait 
baraquer  et  l'on  attache  une  jambe  repliée  sous  le  corps 
des  indociles. 

Les  troupeaux  comprennent  principalement  des  chamelles 
qu'on  vend  rarement,  à  raison  d'une  femelle  pour  cent 
mâles;  ceux-ci,  plus  faciles  à  dresser,  sont  vendus  pour  la 
remonte  des  guerriers.  Les  femelles  sont  employées,  non 
seulement  comme  laitières  et  pour  la  reproduction,  mais 
encore  comme  bêtes  de  charge  pour  les  convois  ;  dans  ce 
cas,  elles  sont  attachées  en  file,  par  la  queue,  de  façon 
qu'un  seul  conducteur  puisse  en  mener  à  la  fois  au  moins 
cinq  ou  six.  A  l'encontre  des  mâles,  elles  marchent  volon- 
tiers en  convoi,  mais  non  pas  seules. 

Dans  la  région  nord-ouest  (Haute-Mauritanie)  le  cha- 
meau est  la  grande  richesse  des  nomades  pasteurs  Oulad 
Delim,  Oulad  bon  Sba,  Regueïba,  Dans  les  pâturages  de  la 
Seguiet  el  Hamra,  les  Regueïba  du  nord  en  élèvent  d'im- 
menses troupeaux  ;  le  cheptel  camelin  des  seuls  Regueïba 
s'élève  à  plus  de  30.000  bêtes  ;  les  Oulad  Delim,  les  vrais 
Arabes  du  désert,  possèdent  d'innombrables  troupeaux  de 
chameaux,  et  ne  possèdent  guère  que  cela,  avec  quelques 
chevaux  ;  chez  les  unes  et  les  autres  de  ces  tribus,  le  lait  des 
innombrables  chamelles  est  si  abondant  qu'il  constitue  leur 
unique  alimentation  et  qu'on  en  abreuve  même  les  chevaux. 
Les  Tekna,  qui  n'ont  pas  d'autre  bétail,  font  aussi  l'élevage 
du  chameau  en  grand  nombre. 

Si  l'on  s'en  va  vers  l'est,  dans  l'Aftout  de  Mal,  le  Gorgol, 
le  Guadimaka,  on  voit  le  chameau  devenir  plus  rare,  dispa- 
raître et  faire  place  au  bœuf  comme  béte  de  charge,  car 
l'humidité  des  régions  sénégalaises  ne  lui  convient  pas;  il 


1 30  LA  mauritanif: 

n'y  peut  même  séjourner  plus  de  quelques  mois  sans  être 
frappé  de  maladie.  Il  reparaît  dans  le  Tagant  chez  les  tri- 
bus marabouliques  des  Ida  ou  Ali  et  des  Kounta,  dans 
l'Adrar,  chez  les  nomades  Oulad  Geilane  et  Ideï  Chilli  ; 
il  y  en  a  aussi  dans  le  nord  du  Gorgol,  dans  le  voisinage 
du  Tagant.  En  somme,  le  chameau  est  élevé  principale- 
ment dans  les  régions  sablonneuses. 

Il  y  en  a  trois  races  :  celle  qu'on  trouve  dans  le  Tarad, 
riguidi  et  aux  environs  de  Nouakchott,  de  couleur  marron, 
petite,  vigoureuse,  endurante;  celle  de  l'Adrar  Sottof  et  du 
Tiris,  superbe  race,  grande,  robuste  et  bien  membrée,  à 
l'épaisse  toison  brune  ;  puis  la  race  de  Gandiole,  plus  grande 
encore,  mais  trapue,  blanche  ou  grise,  celle  qui  peut 
porter  les  plus  lourds  fardeaux.  Cette  race  est  surtout 
employée  dans  le  Cayor  pour  le  transport  des  arachides 
aux  stations  du  chemin  de  fer  de  Saint-Louis  et  elle  s'ac- 
climate difficilement  dans  le  nord. 

Deux  races  de  bœufs  sont  élevées  :  le  bœuf  à  bosse  ou 
zébu,  qui  semble  originaire  du  pays  et  le  bœuf  sans  bosse,' 
animal  de  boucherie.  Ce  sont  principalement  les  tribus 
maraboutiques  qui  s'occupent  de  cet  élevage,  soit  le  long 
du  fleuve,  soit  dans  l'intérieur  du  pays,  avançant  vers  l'est, 
car  le  bœuf,  à  l'opposé  du  chameau,  ne  vient  bien  que 
dans  les  contrées  non  sablonneuses. 

Dans  le  Trarza,  c'est  l'élevage  du  bœuf  qui  tient  la  plus 
grande  place  après  celui  du  chameau.  Les  tribus  marabou- 
tiques qui  s'y  adonnent  plus  spécialement  sont  les  Tendgha, 
Khoum-Beïlin,  Oulad  Deïman.  Il  y  a  des  bœufs  en  plus  ou 
moins  grand  nombre,  un  peu  partout,  mais  plus  particuliè- 
rement dans  le  Brakna,  leGorgol.  le  Guadimaka,  le  Tagant  ; 
les  Regueïba  du  Tell,  les  Tekna  ont  des  troupeaux  de 
bœufs,  l'Adrar  possède  une  espèce  de  bœufs  spéciale. 

Les  bœufs  à  bosse  s'élèvent  dans  le  Trarza,  le  Brakna, 
le  Tagant  ;  on  les  y  emploie  à  tous  genres  de  transport. 
Au  moment  de  la  récolte  de  larachide.  on  les  envoie  dans 
le  Cayor  où  ils  sont  employés  concurremment  avec  le 
chameau,   car,    marchant   au  moins  aussi  vite  que  lui   et 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  151 

pouvant  porter  des  charges  de  plus  de  cent  kilos,  ils 
résistent  mieux  aux  épizooties  des  bords  du  fleuve.  Leur 
seule  infériorité,  c'est  qu'il  faut  nécessairement  les  faire 
abreuver  tous  les  jours. 

Le  bœuf  sans  bosse,  venu  du  Haut- Sénégal  et  qui  s'est 
développé  dans  toute  la  Mauritanie  se  rencontre  dans 
différentes  régions,  principalement  dans  le  Trarza  et 
Tasiast,  plus  au  nord  dans  le  Rio  de  Oro,  par  troupeaux 
de  trois  ou  quatre  ou  cinq  cents  têtes^  parfois  davantage. 
La  race  du  Tasiast  est  la  plus  petite,  et  le  poids  d'un  bœuf 
du  Tasiast  ne  dépasse  pas  150  kilos,  mais  ceux  du  Trarza 
peuvent  peser  jusqu'à  350.  Si  ces  animaux  n'ont  pas  eu  à 
supporter  des  marches  excessives  ou  des  privations  de 
nourriture,  leur  chair  est  savoureuse  et  de  bonne  qualité, 
sans  toutefois  égaler  celle  des  espèces  bovines  de  nos  pays. 

On  ne  vend  pas  les  veaux,  on  du  moins  les  animaux 
qu'on  livre  sous  ce  nom  sont  de  jeunes  bœufs  depuis  long- 
temps nourris  avec  d'autres  aliments  que  le  lait  et  dont  la 
chair  est  aussi  rouge  que  celle  du  bœuf  adulte. 

Les  peaux  de  bœufs  sont  employées  par  les  Maures  pour 
la  fabrication  des  courroies,  des  sandales,  des  cuirs  de 
selle.  Quelquefois,  ils  les  font  bouillir  et  les  mangent.  Ils  n'y 
attachent  d'ailleurs  aucun  prix,  bien  qu'elles  soient  de  fort 
bonne  qualité  et  capables  de  fournir  la  matière  d'un  com- 
merce intéressant  pour  la  fabrication  du  cuir. 

Il  y  a  aussi  plusieurs  races  de  chevaux  particulières  aux 
difl'érentes  régions,  bien  que  cet  animal  soit  relativement 
rare  et  de  qualité  inférieure.  Dans  la  région  littorale, 
l'élevage  est  peu  développé,  à  cause  de  la  difficulté  de  les 
faire  abreuver  deux  fois  par  jour,  ainsi  qu'il  est  indispen- 
sable pour  ces  animaux  ;  ils  sont  là  de  petite  taille,  mais 
robustes  et  résistants  à  la  fatigue  des  longues  marches  ; 
mais  on  les  soigne  mal,  et  ils  sont  couverts  de  parasites 
qui  les  affaiblissent  et  font  dégénérer  la  race.  De  plus,  la 
gale  et  la  trypanosomiase  les  atteignent  facilement  dans 
les  plaines  marécageuses  des  bords  du  Sénégal. 

La  race  du  Drah,  chez  les  Lebeîdda  et  les  Ouled  Guebba, 


152  LA     MAlHITAMi: 

dans  le  Trarza  occidental,  est  petite  et  vigoureuse.  Dans 
le  Trarza  existe  une  race  de  chevaux  appelés  sehaîa  à 
cause  de  sa  couleur  (sebaîa,  couleur  de  pelage  du  lion). 
Ce  sont  surtout,  chez  les  Trarza,  les  tribus  maraboutiques 
du  Komm-Beïlin,  la  tribu  hassane  des  Eleub  qui  s'occupent 
de  cet  élevage. 

Dans  le  Tagant  et  l'Adrar,  on  élève  une  très  belle  race 
de  chevaux-barbe,  fort  appréciée  dans  toute  la  contrée  et 
qui  atteint  une  valeur  double  de  celle  de  la  précédente  ; 
dans  le  Tagant,  on  en  compte  jusqu'à  huit  variétés  que  les 
Maures  désignent  sous  les  noms  de  Radjala,  Djereïbà, 
Mattrouch,  .  Doufeïnidza,  Amama,  Touerha,  Saïla,  Mou- 
zheïba,  et  dont  une  seule  bête  peut  valoir  un  prix  de 
1.200  francs.  Aussi  les  tribus  qui  les  élèvent  en  prennent- 
elles  un  soin  tout  particulier.  La  race  du  Hodh,  de  haute 
taille,  est  très  recherchée  aussi. 

Les  Regueïba  du  Tell  possèdent  une  race  de  haute  taille 
appelée  m'hayar.  Dans  la  Haute-Mauritanie,  les  Oulad 
Delim,  si  riches  en  chameaux,  n'ont  que  quelques  chevaux, 
mais  il  j  en  a  beaucoup   chez  les  Tekna  de  l'oued    Noun. 

Les  ânes,  très  nombreux  partout,  sont  très  méprisés  par 
les  tribus  maraboutiques  comme  par  les  tribus  guerrières  ; 
l'élevage  en  est  restreint  et  se  pratique  seulement  chez 
quelques  tribus  zenaga,  chez  les  Harraline,  qui  les  estiment 
beaucoup  pour  les  transports  et  chez  les  Imraguem  où  ils 
sont  fort  utiles  pour  le  transport  des  sacs  de  poisson  ;  de 
Nouakchott  à  El-Mamghar,  tous  les  pécheurs  de  la  côte 
en  possèdent  une  quantité  plus  ou  moins  grande. 

La  race  des  ânes  mauritaniens,  très  petite  de  taille  (un 
mètre  de  haut),  est  capable  cependant  de  porter  des  fardeaux 
de  50  kilos  ;  trottant  bien,  les  ânes  mauritaniens  couvrent  de 
leurs  pieds  menus  de  très  longues  distances,  peuvent  res- 
ter plusieurs  jours  sans  boire  et  se  contentent  de  dures  gra- 
minées dédaisfuées  même  des  chameaux.  Mal  soiijnés,  ils 
sont  couverts  de  parasites.  Peu  coûteux  les  ânes  sont  en 
nombre  dans  le  Trarza  ;  il  y  en  a  beaucoup  dans  le  nord, 
chez  les  Tekna,  lesquels  élèvent  aussi  des  mulets. 


LA    VIE    ÉCONOMIQUK  1  53 

Dans  l'ouest,  ce  sont  également  les  tribus  zenaga,  presque 
exclusivement,  qui  se  consacrent  à  l'élevage  des  moutons 
et,  de  la  chèvre,  très  nombreux  tous  deux,  un  peu 
dédaignés  par  les  tribus  maraboutiques.  Certains  zenaga 
du  Trarza  ont  de  véritables  fortunes  en  troupeaux  d'ânes  et 
de  moutons.  Ce  sont  les  Oulad  Rahmoun,  les  Roumbatine 
et  les  Arrouedya  qui  possèdent  les  plus  grands  troupeaux 
de  moutons  du  Trarza.  Certaines  tribus  maraboutiques  en 
possèdent  aussi,  mais  moins.  Les  Oulad  Tidrarin,  zenaga 
des  Oulad  Delim,  à  côté  de  leurs  immenses  troupeaux  de 
chameaux,  ont  des  troupeaux  de  petit  bétail.  Les  Regueïba 
du  Tell  davantage  encore  et  les  Bari  encore  plus,  moutons  à 
laine,  moutons    à  poil,  chèvres. 

Il  y  a  des  moutons  dans  le  Tagant  chez  les  marabouts 
des  Ida  ou  Ali  ;  il  y  en  a  chez  les  Ida  ou  Ali  de  TAdrar  et 
aussi  chez  les  Ideï  Chilli,  chez  les  Smassid  d'Oudjeft,  chez 
une  fraction  des  Bari  Allah  qui  va  nomadiser  jusque  dans 
ITnchiri. 

.  Une  espèce  de  mouton  est  spéciale  à  la  Mauritanie  :  le 
mouton  à  poil,  haut  sur  pattes,  assez  semblable  d'aspect  à 
la  chèvre,  et  dont  le  cuir  est  excellent  ;  dans  le  Trarza  et 
sur  le  littoral  jusqu'à  la  baie  du  Lévrier  il  forme  l'objet 
exclusif  de  l'élevage.  Petits,  maigres,  d'un  poids  maxi- 
mum de  12  kilos,  ces  animaux  ont  une  chair  coriace, 
dure  et  sans  saveur  ;  cependant  elle  est  très  employée  pour 
la  consommation.  La  peau  sert  à  la  fabrication  des  ouvrages 
de  cuir,  tassoulra,  ousseda  et  aussi  des  guerba,  ces  outres 
formées  d'une  peau  entière  retournée,  desséchée  et  recousue, 
usitées  pour  le  transport  de  l'eau;  le  poil  tissé  sert  à  faire 
la  toile  des  tentes  et  les  sangles  des  chameaux. 

L'élevage  du  mouton  se  fait  seulement  dans  le  Tiris, 
dans  FAdrar  et  dans  le  nord,  aux  parages  de  la  Seguiet  el 
llamrachez  les  Oulad  Tidrarin,  les  Izergueïn,  les  El  Arous- 
siim  et,  quelque  peu  aussi,  chez  les  tribus  guerrières  du 
Regueïba  et  des  Oulad  Delim.  Leur  peau  avec  sa  longue 
laine  blanche  et  douce  est  considérée  parles  Maures  comme 
de  valeur  nulle  ;  on  ne  l'emploie  que  comme  tapis  à  élendre 
la  nuit  pour  le  sommeil  sur  les  nattes  du   sol. 


1o4  LA    MAl'RITANIi: 

Les  chèvres,  en  nombre  supérieur  encore  aux  moutons 
et  comme  eux  répandues  dans  toutes  les  régions,  sont  éle- 
vées pour  leur  lait  ;   leur  peau   sert  à   faire  des    guerbas. 

Quant  à  la  volaille,  les  Maures  ont  pour  elle  une  espèce 
d'aversion  et  en  élèvent  généralement  peu.  On  trouve  seu- 
lement quelques  poules  dans  la  palmeraie  de  Tidjikdja,  et 
certaines  tribus  Trarza  possèdent  des  pigeons  ;  mais,  au 
nord,  la  volaille  réapparaît  chez  les  ïekna. 

Ressources  végétales  :  les  dattes,  les  céréales  et  autres 
cultures,  la  gomme.  —  Une  grande  richesse  végétale  de 
la  Mauritanie  est  constituée  par  l'exploitation  des  dattiers. 
Pendant  l'expédition  de  la  colonne  Gouraud  en  1909, 
les  seules  dattes  de  l'Adrar  ont  fourni  trois  mois  de 
vivres  aux  effectifs  considérables  rassemblés  dans  la 
région. 

Plusieurs  variétés  de  dattes  sont  cultivées,  dont  quelques- 
unes  très  réputées. 

Les  centres  de  cette  exploitation  sont  les  durs  massifs 
voisins  de  l'Adrar  et  du  Tagant  où  l'importance  des  dattiers 
force  les  nomades  de  ces  régions  à  se  fixer  au  moment  de 
la  récolte.  Les  ksar  d'Atar,  Ghinguetti,  Ouadane,  d'ailleurs 
occupés  en  tout  temps  par  des  marabouts  sédentaires, 
voient  leur  population  tripler  et  quadrupler  pendant  la 
guetenann  (récolte  des  dattes). 

On  cite,  dans  le  Tagant,  la  grande  palmeraie  de  Tidji- 
kdja qui  mesure  12  kilomètres  de  long  sur  100  mètres 
de  large  et  compte  40.000  palmiers  dont  la  moitié  en  plein 
rapport,  au  milieu  d'une  plaine  inondée  pendant  l'hiver- 
nage et  où,  pendant  la  saison  sèche,  un  millier  de  puits 
conservent  à  six  mètres  de  profondeur  une  eau  abon- 
dante et  pure  ;  la  palmeraie  de  Rachid,  avec  13.000  pal- 
miers dont  12.000  en  plein  rapport,  au  rendement  plus 
fort,  et  à  la  qualité  meilleure  ;  et  les  petites  palmeraies  de 
Talmeht  avec  350  dattiers,  de  Guendel  avec  360,  d'El 
Moénan.  60  ;  d'El  Haouissinin,  très  florissante  à  Ksar-el- 
Darbia,  au  sud  de  Rachid,  qui  fut  longtemps  une  des  plus 
importantes;    les    Ida  ou   Aïch    l'ont  détruite   il  y   a   une 


LA    VIE    ECONOMIQUE  155 

cinquantaine  d'années  au  cours  d'une  guerre  et  abandon- 
née, mais  depuis  quelque  temps  les  Kounta  essaient  de  la 
remettre  en  valeur.  Les  dattes  de  Rachid  mûrissent  avant 
celles  de  Tidjikdja  et  l'on  y  fait  généralement  la  guetenann 
au  mois  d'août. 

Le  ksour  d'Atar,  capitale  de  l'Adrar,  est  au  fond  d'une 
vallée  entourée  de  dattiers  ;  à  Chinguetti,  des  palmiers 
sont  établis  sur  un  massif  de  dunes,  sur  la  rive  de  l'oued 
Chinguetti  ;  chacun  des  jardins  se  trouve  situé  dans  un 
creux,  et,  à  cause  de  cette  différence  d'altitude,  la  récolte 
s'y  fait  quinze  jours  plus  tard  qu'ailleurs  ;  Ouadane,  Oud- 
jeft  aussi  sont  construites  au  bord  d'oasis  de  dattiers.  La 
grande  oasis  de  Tichitt  dans  le  Baten,  est  célèbre  pour  sa 
très  importante  palmeraie,  aux  fruits  particulièrement 
savoureux.  Toutes  ces  palmeraies  sont  arrosées  par  des  oueds 
de  3  ou  4  mètres  de  profondeur. 

Des  palmeraies  existèrent  jadis  dans  le  Trarza  occiden- 
tal ;  mais  elles    sont  aujourd'hui  tout  à  fait  abandonnées. 

En  dehors  des  ksar  permanents  cités  plus  haut,  les  Maures 
ont  planté  des  dattiers  dans  la  plupart  des  vallées  du  Tagant 
et  de  lAdrar  ;  certaines  palmeraies  sont  considérables, 
comme  celle  de  Talorza,  par  exemple.  Toutes  les  tribus  de 
l'Adrar,  pillardes  ou  maraboutiques,  paysannes  ou  monta- 
gnardes, Ideï-Ghilli,  Ouled-Sassi,  Teizga,  Teurchanes,  Smas- 
sid,  Ida  ou  Geli,  Ida  ou  el  Hadj,  Kounta,  sont  très  attachées 
à  leurs  palmiers,  ainsi  que  les  Ida  ou  Aïch  et  les  Kounta 
du  Tagant.  Mais  l'insécurité  ne  permet  de  séjourner  que 
dans  les  gros  bourgs,  et  l'on  va  à  ces  palmeraies  isolées 
seulement  au  moment  précis  de  la  récolte. 

Les  dattes  les  plus  précoces  viennent  à  maturité  vers  la 
fin  de  juin  ;  mais  la  récolte  générale  a  lieu  dans  les-  pre- 
mières semaines  d'août.  Le  produit  en  est  vendu  aux  tribus 
du  désert  ou  conservé  par  les  producteurs  ;  une  quantité 
minime  seulement  vient  aboutir  aux  escales  du  fleuve. 

La  science  des  Sahariens  dans  l'hydraulique  les  a  con- 
duits à  établir  des  palmeraies  dans  tous  les  endroits  propices, 
c'est-à-dire    dans    certains    points    d'eau    d'un    type    bien 


456  LA    MALRITANIK 

observé,  sur  un  oued,  au  confluent  de  plusieurs  marigots 
s'il  est  possible,  mais  invariablement  en  amont  d'un  défilé 
on  d'un  barrage  susceptible  de  retenir  l'eau  ;  tel  est  le  cas 
d'Atar  où  viennent  aboutir  dans  la  plaine  les  oueds  d'Am- 
der,  de  Ksar-Teurchane,  d'Azougui,  La  nécessité  de  cette 
situation  spéciale  crée  forcément  une  limite  au  nombre  des 
palmeraies.  Le  seul  arbre  cultivé  dans  les  palmeraies  est  le 
dattier. 

Le  mode  de  culture  est  le  même  à  peu  près  dans  l'Adrar 
et  le  Tagant.  Prenons  pour  type  la  palmeraie  d  Atar.  Les 
jardins,  dont  chacun  contient  environ  30  ou  40  palmiers, 
sont  établis  sur  la  rive  gauche  de  l'oued,  entourés  d'une 
zeriba  (haie  de  branchages)  ;  sous  les  arbres,  le  sol,  nivelé 
avec  soin,  est  divisé  en  planches,  comme  nos  potagers. 
Tout  le  travail  de  la  terre  se  fait  avec  une  houe  et  un 
panier.  Chaque  arbre  a  son  puits  à  bascule,  auquel  deux 
fois  par  jour,  au  moyen  d'un  clelou,  récipient  en  peau  de 
bœuf  de  forme  demi-sphérique  lorsqu'il  est  plein,  monté 
sur  un  cerceau  de  bois  que  maintiennent  trois  cordes 
courtes  fixées  à  la  longue  corde  qui  sert  à  puiser,  on  prend 
l'eau  qu'on  verse  dans  le  bassin,  creusé  auprès  du  puits,  et 
qui  alimente  la  réserve  des  canaux  ou  seguia^  circulant 
pour  l'irrigation  dans  toutes  les  parties  du  jardin. 

Dans  les  palmeraies  tracées  sous  les  arbres  à  l'ombre 
des  palmiers  qui  protègent  les  cultures,  après  la  guete- 
nann,  on  sème,  en  août,  le  petit  mil  (tarabit)  qui  mûrit  en 
décembre  et  rend  dix  fois  sa  semence  et  le  mil  coloré,  qu'on 
remplace  aussitôt  par  le  blé  qui  rend  approximativement 
huit  fois  sa  semence  et  l'orge  qu'on  récolte  en  février. 

Dans  les  jardins  d'Atar  on  sème  aussi  à  la  même  époque 
que  le  blé,  du  tabac  et  une  échalote  assez  semblable  à 
celle  de  Jersey.  Quelques  pieds  de  cotonniers  ont  poussé 
naturellement  dans  l'oasis  de  l'Adrar.  Chaque  jardin  y  pos- 
sède un  pied  de  henné. 

A  Chinguetti,  on  récolte  l'échalote,  le  tabac,  les  pas- 
tèques, les  niébés,  quelque  peu  de  maïs  à  côté  du  petit 
mil,  du  blé,   de   l'orge.  Le  petit  mil,  semé  fin  octobre,  est 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  loT 

récolté  à  la  fin  de  janvier  et  remplacé  par  le  blé  et  l'orge 
qui  sont  mûrs  en  avril.  Il  y  a  beaucoup  de  henné  et  les 
habitants  font  le  commerce  de  cette  denrée  avec  le  Soudan. 

Les  larges  vallées  de  l'Adrar,  aux  sources  abondantes, 
sont  cultivées  en  blé,  en  orge  et  en  petit  mil  par  les  Ideï 
Chilli,  les  Ouled  Sassi,  les  Teizga.  De  même,  dans  le 
Tagant,  les  sources  qui  jaillissent  du  pied  des  montagnes 
et  dans  l'intérieur  permettent  en  maint  endroit  la  culture 
du  blé,  de  l'orge,  du  maïs,  du  gros  et  petit  mil,  des  niébés, 
des  héref  (pastèques)  ;  tous  ces  produits  sont  vendus  sur 
place,  car  la  quantité  récoltée  n'est  pas  suffisante  pour  per- 
mettre d'en  expédier  au  loin.  Le  pays  est  fertile,  car  on  y 
voit    aussi  le  cotonnier  et  l'indigo  pousser  à   l'état  naturel. 

Dans  la  partie  méridionale  la  plus  accidentée  du  massif 
du  Tagant,  ainsi  que  dans  le  massif  voisin  du  Regueïba, 
l'eau  séjourne  presque  toute  Tannée  à  la  surface  du  sol  ou 
dans  les  quelques  affleurements  des  nappes  souterraines, 
au  pied  des  roches,  et  le  fond  des  vallées  est  cultivé  en  mil. 
Dans  certains  bassins  fermés,  où  la  pluie  tombe  et  s'accu- 
mule sur  une  surface  d'étendue  restreinte,  et  qu'on  appelle 
ffrum,  on  sème  le  mil,  les  niébés,  les  pastèques  au 
début  de  Fhivernage  ;  dès  octobre  le  mil  peut  êlre  récolté. 
Dans  les  bas-fonds  où  l'eau  séjourne,  on  sème  plus  tard, 
à  mesure  qu'elle  se  retire.  La  récolte  de  mil  des  grura 
est  bien  plus  considérable  que  la  récolte  d'orge  et  de 
blé  des  palmeraies. 

Mais  la  région  la  plus  fertile  de  la  Mauritanie,  le  Gha- 
mama,  est  à  l'extrémité  méridionale  cette  bande  de  terres 
alluviales  qui  bordent  la  rive  du  Sénégal  et  qui  reçoivent 
chaque  année  les  eaux  du  fleuve  en  temps  d'hivernage 
pendant  une  période  plus  ou  moins  longue  ;  et  la  partie  la 
plus  élevée  est  le  sud-est,  la  région  soudanaise,  entre  le 
Sénégal,  le  Gorgol,  le  marigot  de  Karikoro  et  le  massif  de 
TAssaba,  qui  constitue  le  cercle  du  Gorgol  et  la  résidence 
de  Guadimaka. 

Là,  près  des  pâturages  où  s'élèvent  les  bœufs  et  les  mou- 
tons, s'étendent  les  cultures  de  maïs  et  de  mil.  Dans  le  Gua- 


158  LA    MAURITANIE 

dimaka,  les  Saracolés  ont  des  exploitations  de  cotonniers. 
La  région  du  Guadimaka  et  du  Chamama  possède  aussi  des 
rizières,  autour  de  Kaëdi. 

Dans  le  Guadimaka  et  une  partie  du  Chamama,  la  cul- 
ture est  pratiquée  presque  exclusivement  par  des  popula- 
tions noires  établies  le  long  du  fleuve  dans  des  villages 
pareils  à  ceux  de  la  rive  gauche  ;  dans  les  contrées  pure- 
ment maures,  par  les  captifs  noirs  et  les  harratines,  car  les 
tribus  maraboutiques  comme  les  tribus  guerrières 
dédaignent  l'agriculture. 

Le  mil,  comme  on  le  voit,  est  la  céréale  la  plus  répandue  ; 
on  le  trouve,  comme  le  maïs,  autour  de  Khroufa  et  au  fond 
des  vallées  de  FOgol,  exploité  par  les  zenaga  des  Trarza. 
Les  tribus  zenaga  le  cultivent  aussi  dans  la  forêt  de  gom- 
miers de  riguidi  ;  les  campements  des  nomades  qui  passent 
au  cours  de  leurs  migrations  régulières  ou  les  caravanes 
qui  s'en  vont  vers  le  nord  achètent  la  récolte  de  ces  lou- 
gans  (terrains  cultivés). 

Dans  le  sud-ouest  du  Trarza,  le  mil  est  cultivé  en  même 
temps  que  les  pastèques  par  les  captifs  sur  la  bande  de 
terre  alluviale,  de  trois  kilomètres  de  large  sur  cinquante- 
cinq  de  long  qui  va  du  marigot  des  Maringouins  à  Lame- 
nago.  Il  y  a  aussi  dans  cette  région  des  lougans,  le  long 
des  marigots  de  Garek,  Sokhan,  Godïya,  Morghen,  au 
voisinage  du  lac  Tidjguenna  et  quelque  peu  autour  du  lac 
Cayor  (Aleg).  Les  produits  sont  vendus  seulement  aux 
tribus  du  pays  pour  leur  consommation. 

Le  Brakna,  à  l'est  de  cette  zone  et  delà  région  des  dunes 
qui  a  surtout  des  pâturages  nombreux  et  excellents,  peu- 
plés de  bœufs,  de  moutons  et  de  chèvres,  autour  des  lacs 
d'Aleg,  de  Mal,  El  Maoudou  et  des  petits  oueds  qui  n'ont 
d'eau  qu'en  hivernage,  présente  aussi,  en  plus  de  la  bande 
d'alluvions  riveraine  du  fleuve  certaines  parties  cultivées 
en  mil  autour  de  Guimi,  Aguiert  et  Gaoua,  La  région  des 
dunes  jusqu'à  l'Océan  n'a  que  des  pâturages.  Au  nord  de 
riguidi  jusqu'au  Tiris,  nulle  culture  n'existe  plus. 

En  Haute-Mauritanie,  dans    l'Imrikli,   dans   les  terrains 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  159 

d'allu viens  de  la  Seguiet  el  Hamra.  les  Lgouassem  ont  des 
champs  d'orge  et  de  blé, les  premiers  qu'on  rencontre  après 
le  tropique  en  remontant  vers  le  nord  ;  ils  sèment  des 
céréales  dans  les  cuvettes  de  Gaada,  allongée  entre  la 
Seguiet  et  le  Drââ,  et  dans  les  maders  du  Drâà. 

Au  nord  du  Drââ,  c'est  la  zone  tempérée.  L'agriculture 
est  la  grande  ressource  des  Tekna  qui  habitent  ces  parages: 
d'immenses  champs  d'orge  et  de  blé  sont  entretenus  par  eux, 
non  seulement  dans  les  maders  du  Drââ,  mais  aussi  dans  le 
lit  du  fleuve  et  dans  le  lit  de  ses  affluents  ainsi  que  dans 
leur  zone  d'épandage,  et  dans  l'oued  Assaka  (oued  Nounj 
dont  le  débit  régulier  permet  la  culture  du  maïs,  du  tabac 
et  des  légumes,  tels  qu'oignons,  carottes,  navets,  pommes 
de  terre. 

Un  produit  végétal  qui  fut  longtemps  la  grande  richesse 
naturelle  de  la  Mauritanie  est  la  gomme  (helk)  produite 
par  l'arbre  que  les  Maures  appellent  irouar.  Aux  grands 
jours  d'Arguin  et  de  Portendik,  elle  fut  longtemps  l'objet 
d'un  commerce  important  avec  les  Portugais  et  les  Hol- 
landais ;  elle  était  même  si  abondante,  avant  l'introduction 
du  riz  et  du  mil  dans  la  contrée,  que  les  Maures  la  don- 
naient comme  nourriture  à  leurs  captifs.  La  région  produc- 
trice est,  à  l'ouest,  entre  Tiourourt  et  Khroufa,  dans  le 
Dahar;  entre  Kroufa  et  Nouakchott,  dans  la  région  appelée 
Biar-Tagounant. 

A  quatre-vingts  kilomètres  au  nord  du  Sénégal,  com- 
mence une  grande  forêt  de  gommiers  qui  s'étend  au  nord 
dans  la  région  de  l'Iguidi  sur  une  profondeur  de  plus  de 
deux  cents  kilomètres,  s'allonge  à  l'est  dans  le  Tessa- 
gueurt  au  nord  de  Podor  et  à  l'ouest  jusqu'au  puits  de 
Lorch,  à  soixante-dix  kilomètres  de  la  côte.  Cette  forêt  est 
exploitée  par  les  captifs  des  tribus  maraboutiques  etzenaga. 
Ces  captifs,  avec  leurs  familles,  vont  camper,  en  empor- 
tant la  provision  de  nourriture  nécessaire,  sur  tel  ou  tel 
point  de  la  forêt,  pour  le  temps  de  la  récolte  et  en  rap- 
portent le  produit  à  leurs  maîtres,  qui  s'occupent  alors  d'en 
faire  la  vente  dans  les  escales  du  fleuve. 


160  LA    MAUKiTAMi: 

Le  Brakna  renferme  encore  des  arbres  à  gomme  entre 
Regba  et  Aleg.  Plus  à  l'est,  à  40  kilomètres  nord  de  Kaëdi, 
on  voit  commencer,  dans  TAftouth  Chergui,  les  forêts  de 
gommiers.  Plus  à  l'est  encore,  dans  le  Regueïba.  l'Affola, 
le  Hodh,  s'étendent  d'autres  forêts  de  gommiers  que  Ton 
met  plusieurs  jours  à  traverser.  Une  forêt  de  gommiers 
existe  encore  à  Djemnek  sur  les  terrains  de  parcours  des 
Ouled  Naceur,  aux  confms  du  Hodh  et  de  l'Adrar.  Il  y  en 
a  quelques  pieds  dans  l'Adrar. 

Le  Tagant  a  peu  de  gommiers,  et  la  gomme  y  est  de 
qualité  inférieure.  Il  y  en  a  beaucoup  dans  le  cercle  du 
Gorgol,  mais  moins  que  dans  le  Brakna  et  le  Trarza  oii  ces 
arbres  occupent  exclusivement  des  régions  entières. 

Ressources  minérales  :  les  salines,  les  mines.  —  Une 
des  ressources  naturelles  intéressantes  du  sol  mauritanien 
est  le  sel,  qui  fut,  dans  les  siècles  passés,  l'objet  d'un 
grand  commerce,  soit  avec  les  tribus  de  l'intérieur  par  les 
caravanes,  soit  avec  les  Européens  venus  de  l'Océan. 

Le  long  de  l'Océan,  tout  le  rivage,  depuis  Saint-Louis 
jusqu'au  cap  Timiris,  est  bordé  de  lagunes  naturelles  qui, 
primitivement  inondées  par  la  mer,  se  maintiennent  rafraî- 
chies chaque  année  à'Tîouveau  par  les  pluies  d'hivernage, 
se  dessèchent  également  chaque  année  et  contiennent  à  des 
profondeurs  diverses,  parfois  presque  à  la  surface,  un  sel 
marin  très  blanc  et  très  pur. 

Ces  espaces,  appelés  sebkha,  sont  des  plaines  basses, 
dépourvues  de  végétation,  comportant  ou  non  des  affleu- 
rements salins  superficiels,  peu  étendus,  inondés  soit  par 
la  mer,  soit  par  les  eaux  douces  provenant  des  pluies  ou  de 
la  crue  d'un  fleuve. 

De  Saint-Louis  à  Port-Etienne,  il  faut  distinguer  le  long 
de  la  côte  océanique  trois  régions  distinctes  de  sebkha  :  la 
première,  et  la  plus  importante,  s'étend  du  marigot  des 
Maringouins  jusque  vers  les  puits  d'Ijder  ;  la  seconde  se 
déploie  dans  le  Tarad,  le  Taffouelli  et  l'Agneitir  ;  la  troi- 
sième, et  la  plus  petite,  dépourvue  d'ailleurs  d'intérêt  éco- 
nomique, est  la  bande   de  terre  qui   s'allonge  au  pied  des 


LA    VIE    ÉCONOMigUE  161 

dunes  du  Soulhel  el  Abiod,  borde  le  rivage  à  Test  de 
la  baie  du  Lévrier  et  entoure  le  fond  de  la  baie 
d'Archimède  jusqu'à  louïli,  sur  le  rivage  occidental 
de  cette  même  baie.  Cette  dernière  partie  est  entièrement 
dépourvue  de  dépôts  salins  exploitables,  la  terre  qui  en 
forme  le  sol  est  seulement  fortement  imprégnée  de  sel  ;  et 
les  salines  que  certaines  cartes  indiquent  aux  alentours  du 
cap  Saint-Anne  ne   sont  que  des  sebkha  sans  sel. 

Dans  les  véritables  salines,  il  faut  encore  établir  une  dis- 
tinction :  les  unes  contiennent  du  sel  en  barres,  le  sel 
gemme  ;  d'autres  fournissent  seulement,  au  moven  de  l'é- 
vaporation,  des  plaques  de  sels  superficielles,  d'épaisseur 
variable  ;  certaines  présentent  à  la  fois  le  sel  gemme  et  le 
sel  par  efflorescence. 

A  l'intérieur  des  terres  existent  aussi  à  certains  endroits 
comme  à  l'ouest  de  Khroufra  dans  le  Trarza,  à  Idjil,  à 
Taoudeni,  des  sebkha  avec  des  bancs  de  sel  gemme  à  une 
faible  profondeur.  Les  Maures  exploitent  relativement  peu 
leurs  salines  et  uniquement  dans  un  but  de  trafic,  non 
pour  leurs  besoins  personnels,  car  les  Maures  usent  à 
peine  du  sel  ;  ceux  qui  habitent  l'intérieur  des  terres  n'en 
consomment  pour  ainsi  dire  point  ;  ceux  qui  vivent  sur  les 
rives  de  l'Océan  se  servent  de  l'eau  de  mer  pour  la  cuis- 
son des  aliments. 

Ces  salines  du  Trarza,  depuis  longtemps,  ont  cessé  de 
recevoir  l'eau  de  la  mer  mais  reçoivent  encore  celle  des 
pluies  et,  aux  grandes  inondations,  celles  du  fleuve.  Ce  sont, 
en  remontant  du  sud  au  nord  :  les  salines  de  Bariel,  de 
Taghreb  au  sud  du  marigot  des  Maringouins  (sud-ouest  de 
Biarh),  Tahar  (nord-ouest  de  Biarh),  Toudja,  Lemzeviut, 
Messiel-Lebha,  Tinéak,  Feï,  Sokhmat,  Boguent,  peu 
importantes  et  cristallisées  seulement  à  la  surface  ;  Moud- 
jeran  avec  du  sel  en  surface  en  quantité  considérable  et  du 
sel  gemme  en  barre  ;  les  deux  salines  de  Ïin-Djmarân,  dont 
la  moindre  surface  mesure  1.200  mètres  de  longueur  sur 
800  de  largeur  et  qui  fournit  un  sel  blanc  et  rosé,  quelque 
peu  exploité    par  les  indigènes;  El  Bou  Kharia,  avec   du 

La  Malrita.me.  H 


162  LA    MAURITANIE 

sel  en  surface,  mais  en  quantité  moins  considérable  que  la 
précédente  ;  N'Diérert,  à  une  lieue  des  puits  d'Agamoum, 
qui  a  du  sel  en  barres  et  un  peu  de  sel  en  surface  ;  Toaïder- 
rai,  voisine  de  la  précédente,  très  analogue  comme  forma- 
tion, fournissant  aussi  du  sel  en  barre,  mais  de  qualité 
moins  belle  et  en  quantité  moindre;  Moularcheb,  avec 
une  couche  de  sel  blanc  rosé,  d'une  épaisseur  d'un  centi- 
mètre, paraissant  peu  exploitable  :  Hasseï  el  Mizza,  où  la 
couche  de  sel  blanc  et  rosé  mêlé  de  sel  gris  sale,  atteint 
à  peine  une  épaisseur  de  dix  millimètres  ;  Zerga,  insigni- 
fiante et  inemployable,  et  Tamzagt,  où  la  croûte  de  sel 
est   superficielle    et   d'une  exploitation  facile. 

Les  plus  importantes  de  ces  salines  sont  celles  de  N'Dié- 
rert, Touïdermi,  Moudjeran,  Tin-Djmaran.  El-Boukharia, 
Messiel-Lehbar  et  Tamzagt.  Les  plus  exploitées  par  les 
indigènes  sont  celles  de  Moudjeran,  de  N'Diérert,  Touïder- 
mi, Tin-Djmaran,  particulièrement  les  deux  premières. 

Dans  la  saline  de  Moudjeran,  les  Maures  commencent 
par  enlever  la  couche  de  sel  qui  est  à  la  surface,  qu'on 
emporte  en  vrac,  à  dos  d'âne  ou  de  cheval,  jusque  dans  le 
Gayor  pour  l'échanger  contre  des  gui  nées  ou  du  mil.  Otant 
ensuite  la  couche  de  vase  verdâtre  sous-jacente.  ils  par- 
viennent à  la  table  de  sel  gemme  que,  pour  l'extraire,  ils 
découpent  en  barres  rectangulaires. 

La  saline  de  N'Diérert,  la  plus  remarquable  de  toutes 
celles  du  Trarza,  constituée  par  des  couches  d'argile  dure, 
de  sable  sulfureux  et  de  sel  superposées,  est  exploitée  avec 
soin  par  les  Oulad  Biri  Les  uns  font  l'extraction  du  sel 
en  barres.  Les  barres  sont  régularisées  avec  la  hachette  ou 
la  scie  à  la  main  ;  leur  poids  moyen  est  de  230  kilos  ;  après 
les  avoir  ficelées  avec  soin,  on  les  charge  à  dos  de  chameau. 
Un  homme  peut  en  extraire  au  plus  deuxpar  jour.  Les  autres 
chargent  le  sel  gris  dans  des  sacs  que  des  ânes  transportent 
à  leur  campement  où  les  sacs  sont  échangés  contre  des 
sacs  de  mil.  Une  partie  du  sel  en  vrac  est  aussi  emportée 
et  vendue  aux  mêmes  conditions  dans  le  Gayor,  sur  la  rive 
gauche  du   fleuve.  Des  bœufs  porteurs  le  mènent  à  Bedieh 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  168 

et  Boué  sur  le  marigoL  de  Garak,  et  de  là   les  chalands  le 
conduisent  à  Kayes. 

Il  y  a  des  années  où  la  saline  de  X'Diérert  donne  sept 
cents  tonnes  de  sel  en  barres  ;  la  quantité  enlevée  par  des 
Maures  isolés  peut  porter  la  production  annuelle  à  un  mil- 
lier de  tonnes. 

Certaines  salines  presque  épuisées,  Sokhmat,  Bariel, 
Taghreb,  par  exemple,  ne  fournissent  plus  de  croûtes  de  sel 
qu'après  les  très  forts  hivernages,  où  les  pluies  font  remon- 
ter le  sel  des  cuvettes  souterraines,  que  Tassèchement  cris- 
tallise ensuite  à  la  surface  ;  dans  les  années  de  pluies  faibles 
ou  même  moyennes,  il  y  a  des  boursouflures  salines,  mais 
pas  de  couches  salines  exploitables.  Pour  en  tix^er  parti, 
les  indigènes  ôtent  la  vase  de  la  surface,  puis  recueillent  le 
mélange  gris  et  terreux  de  vase  et  de  sel  qui  se  trouve  en 
dessous,  et  le  traitent  par  la  dissolution  dans  l'eau,  l'assè- 
chement et  l'évaporation. 

Dans  la  région  du  Tarad,  du  Taffouelli,  de  l'Agneitir, 
les  salines,  moins  nombreuses  et  moins  intéressantes,  ne 
donnent  que  du  sel  en  croûtes  superticielles. 

C'est  d'abord,  en  allant  du  sud  au  nord  :  dans  le  Tarad, 
près  de  l'emplacement  de  Tancien  Portendik,  la  saline  de 
Marsa  ou  d'Ejreïda,  avec  une  belle  couche  de  sel  blanc  ou 
rosé  de  0  ou  6  centimètres  d'épaisseur,  une  des  plus  exploi- 
tées par  les  Maures,  à  cause  de  la  facilité  de  son  accès. 
C'est  de  Marsa  que  part  presque  en  totalité  le  sel  consommé 
dans  la  région  intérieure  à  Test  et  jusque  dans  le  massif  de 
l'Adrar. 

Dans  le  Taffouelli  citons,  à  Aïchaït,  à  l'est  de  Bilaouak, 
une  suite  de  sebkha,  dont  deux  ou  trois  seulement  peuvent 
donner  du  sel,  plus  ou  moins  abondant,  suivant  la  durée 
des  pluies  ;  à  Edkaïlt-Etemak,  à  l'est  des  puits  d'Ala- 
bataf,  un  autre  groupe  de  sebkha,  avec  du  sel  de  surface 
en  certaines  quantités,  mais  pas  de  barres.  Ni  les  unes  ni 
les  autres  ne  sont  régulièrement  exploitées,  mais  les  cara- 
vanes qui  passent,  ou  même  des  individus  isolés,  y 
viennent  enlever  la  quantité  nécessaire  à  leur  approvision- 
nement. 


164  I.A    MAURITANIE 

Entre  les  grands  plateaux  de  TAgneitir,  dans  les  plaines 
basses,  on  rencontre  les  salines  de  Tin-Nioubrar,  suite  de 
sebkha,  dont  l'une,  très  vaste,  présente  du  sel  en  surface  ; 
mais  le  manque  d'eau  potable  dans  les  environs  jusqu'à 
une  distance  très  grande  en  empêche  l'exploitation. 

A  El  Mamghar,  une  petite  saline  donne  un  sel  qui  n'est 
employé  que  pour  les  besoins  des  pêcheurs  qui  habitent  le 
village. 

Près  du  puits  d'Anagoum,  la  saline  de  Bon  Mahara,  non 
exploitée  par  les  indigènes,  donne  du  sel  en  surface  en 
quantité  assez  importante  après  les  hivernages  très  plu- 
vieux. 

Dans  le  Tiris,  la  saline  de  Farz  donne  parfois  beaucoup 
de  sel.  Une  saline  appelée  Imlili  existe  dans  le  Rio  de  Oro 
(sud-ouest  de  Villa  Cisneros). 

Dans  la  région  qui  s'étend  de  la  baie  de  Saint-Jean  à  la 
baie  du  Lévrier,  il  n'y  a  point  de  saline,  mais  seulement 
des  sebkha   au  sol  salé  mais  non  exploitables. 

Plus  à  l'est,  dans  l'enclave  de  la  frontière  espagnole  du 
Rio  de  Oro,  au  nord-ouest  de  l'Adrar,  à  cinq  jours  de 
marche  de  Ghinguetti  est  l'immense  sebkha  d'Idjil,  une 
des  richesses  du  pays.  Entre  les  collines  d'El  Aoudj  et  de 
Tendekieh,  formée  de  couches  alternées  de  vase  et  de 
sel,  large  de  douze  kilomètres  et  longue  de  trente,  cette 
mine  inépuisable  de  sel  est  la  propriété  des  Kounta  Sidi 
Mohamed  qui  la  font  exploiter  par  leurs  harratines,  les 
Akhaza. 

Les  tribus  de  l'Adrar  et  du  Sahel  qui  viennent  s'y 
approvisionner  périodiquement  y  font  de  plus  ou  moins 
longs  séjours,  mais  il  n'y  a  point  à  Idjil  de  ksar  ni  de 
campement  permanent.  Le  sel  s'extrait  par  couches  d'épais- 
seur variable  qui  se  découpent  ensuite  en  barres  d'un 
mètre  de  long  sur  dix  centimètres  de  large  que  les  cara- 
vanes transportent  dans  le  Tagant,  l'Adrar,  le  Soudan. 
Vingt  mille  charges  de  chameaux  en  sont  annuellement 
extraites,  quantité  considérable  eu  égard  aux  procédés  d'ex- 
traction rudimentaires  des  Maures. 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  165 

Ce  sont  aussi  les  Koiinta  qui  possèdent  et  exploitent  les 
salines  autour  de  Tichitt  dans  le  Baten  ;  ils  y  recueillent  le 
sel  en  vrac. 

Parmi  les  mines  de  sel  gemme  les  plus  remarquables,  il 
convient  de  citer  celle  de  Taoudeni,  sebkha  constituée  par 
plusieurs  couches  d'argile  verte  et  d'argile  rouge  contenant 
des  cristaux  de  sel  et  qui  alternent  avec  des  plaques  de  sel 
de  différentes  qualités. 

Le  sol  de  la  Mauritanie  ne  renferme  pas  seulement  du 
sel  ;  les  richesses  minières,  peu  exploitées,  insuffisamment 
étudiées,  sont  encore  mal  connues.  On  sait  cependant 
qu'on  y  trouve  le  silex,  le  grès,  le  calcaire,  le  gypse,  la 
terre  à  brique,  le  fer,  le  soufre  et  les  nilrates. 

Entre  les  dunes  du  Trarza  et  le  massif  du  Tagant,  jus- 
qu'au cours  du  Gorgol,  se  déroulent  d'immenses  espaces 
désertiques,  couverts  de  silex  fragmenté  en  morceaux 
anguleux. 

Le  grès  se  rencontre  en  abondance  dans  les  massifs  du 
Tagant,  du  Regueïba,  del'Assaba,  ainsi  qu'au  nord  de  Mal 
et  dans  la  région  littorale. 

Dans  le  Trarza  et  dans  la  presqu'île  du  cap  Blanc,  le  cal- 
caire apparaît  à  fleur  de  sol,  non  exploité.  Le  Trarza  occi- 
denlal  et  la  région  du  cap  Blanc  possèdent  des  gypses. 

Le  fond  des  vallées  du  Trarza,  les  bords  des  lacs  d'Aleg 
et  de  Mal,  dans  le  Brakna,  les  rives  du  Gorgol  ont  de  la 
terre  à  brique;  une  argile  blanche  très  pure  se  rencontre 
dans  le  Tagant  par  gros  amas. 

Dans  le  Trarza,  on  trouve  le  soufre  à  fleur  de  sol  à 
N'Djeïl,  au  nord  de  Nouakchott  et  à  Tinardine,  dans  la 
grande  mine  entre  Toueïl  et  Nouarmech.  Les  Maures  l'em- 
ploient à  la  composition  de  leur  poudre  en  le  mélangeant 
au  salpêtre  de  l'Adrar. 

Dans  les  montagnes  du  Tagant,  il  y  eut  jadis  des  exploi- 
tations indigènes  de  mines  de  fer;  le  nom  de  Hassi  el  hadid 
(puits  de  fer)  en  reste  encore  à  maint  endroit;  on  y  trai- 
tait le  minerai  dans  de  petits  fours  du  type  qu'on  appelle 
four  catalan.   Mais,   dès  lors,  peu  développée,  cette  indus- 


46()  LA    MAUHITAME 

trie  est  aujourd'hui  délaissée  tout  à  fait,  et  les  forgerons  du 
pays  sont  obligés  de  recourir  au  commerce  d'importation 
pour  se  procurer  le  métal  nécessaire  à  leurs  travaux. 

Enfin,  dans  la  région  du  Taganl,  des  indigènes  ont  com- 
muniqué à  des  Européens  des  échantillons  de  nitrate  de 
soude,  dont  la  composition  a  été  reconnue  analogue  à  celle 
des  nitrates  du  Pérou  et  du  Chili.  Malheureusement,  ces 
indigènes  n'ont  pu  en  indiquer  la  provenance  d'une  façon 
précise. 

La  pêche  ;  V industrie.  —  A  côté  de  l'élevage,  de  la 
culture,  de  l'exploitation  des  salines,  l'activité  des  Maures 
s'emploie  encore  à  la  pêche,  à  l'industrie,  au  commerce, 
—    commerce    d'un  genre   spécial,  mais  assez   développé. 

Le  poisson  pullule  sur  tout  le  littoral  océanique,  sur  le 
banc  d'Arguin,  aux  alentours  du  cap  Blanc  ;  la  richesse 
ichtyologique  de  la  côte  est  pour  ainsi  dire  infinie. 

Tout  le  long  du  littoral,  surtout  entre  Nouakchott  et  El 
Mamghar,  on  rencontre  des  villages  àHmraguen  (pécheurs; 
littéralement  celui  qui  ramasse  les  coquillages),  entre 
autres  près  du  port  de  Nouakchott,  des  imraguen  harratine 
des  Bou-Abbouëni,  eux-mêmes  zenaga  des  Oulad  Ahmed 
ben  Dahman  ;  sur  le  flanc  de  la  dune  littorale,  à  Tarfeïa  el 
Mansour,  près  des  puits  d'Abouïzir,  sur  la  plage  à 
quelque  distance  de  Marsa,  sur  la  plage  de  Bila- 
ouâk,  sur  le  plateau  d'El  Mehara,  à  El  Mamghar,  dans 
l'anse  d'El  Merdja,  non  loin  du  cap  Timiris,  dans  l'île  de 
Tidra,  à  El  Frey.  Quelques-uns  de  ces  villages  sont  parfois 
abandonnés,  par  suite  du  déplacement  momentané  de  la 
population  à  cause  du  manque  d'eau  potable  sur  certains 
points,  à  certaines  époques  de  l'année. 

Le  plus  important  de  ces  villages  est  celui  d'El  Mamghar. 
Sur  une  dunede  sable  blanc,  d'une  longueur  de  800  mètres, 
El  Mamghar  déploie  ses  cases  de  forme  ronde  au  toit  poin- 
tu, analogues  à  celles  des  noirs  du  Sénégal,  aux  parois  laté- 
rales faites  de  nattes  tressées  avec  les  tiges  des  gra- 
minées environnantes  ou  les  lames  des  roseaux.  L^n  piquet 
central,  enfoncé  dans  le  sol,  et  formé  d'une  tige  d'euphorbe, 


LA     VIK     ECONOMIQUE  Ibi 

soutient  le  toit,  constilué  par  un  chaume  épais  de  longues 
graminées  ;  une  palissade  de  paille  tressée  entoure  chaque 
hutte  ou  chaque  groupe  de  huttes  appartenant  à  la  même 
famille.  A  l'intérieur  de  la  palissade  sont  les  séchoirs  à 
poisson,  formés  d'un  réseau  de  tiges  d'euphorbes  entrela- 
cées ;  de  place  en  place  sont  abandonnés  des  amas  de  détri- 
tus de  poisson  qui  exhalent  sous  le  soleil  une  odeur 
fétide,  et  sur  lesquels  tourbillonnent  les  essaims  des 
mouches.  Un  canot  est  amarré  au  rivage  ;  acheté  par  les 
imraguen  à  Saint-Louis,  et  amené  par  eux  le  long  de  la 
côte  jusqu'à  El  Mamghar,  il  ne  sert  point  à  la  pêche.  Mais 
lorsque, avertis  par  leurs  frères  des  autres  villages,  les  imra- 
guen  entendent  que  les  Oulad  bou  Sba,  les  Oulad  Delim 
ou  les  El  Gorah  viennent  en  razzia  dans  le  voisinage,  on 
entasse  dans  le  canot  les  femmes,  les  enfants,  les  vieillards, 
les  objets  précieux,  et  on  l'envoie  au  large  ;  les  pêcheurs 
chargent  sur  leur  dos  tout  ce  qu'ils  peuvent  porter  de  sacs 
de  poissons,  en  ayant  soin  toutefois  d'en  laisser  une  certaine 
quantité  sur  les  séchoirs  pour  satisfaire  les  pillards,  de 
peur  que,  dans  leur  dépit,  ceux-ci  ne  brûlent  le  village  ; 
puis  ils  se  dispersent  dans  les  environs.  Les  guerriers  dispa- 
rus et  l'orage  passé,  tout  le  monde  revient  chez  soi  et 
reprend  les  travaux  accoutumés. 

El  Mamghar  est  habité  par  des  imraguen  sédentaires  qui, 
durant  toute  l'année,  pèchent  et  préparent  le  poisson  ; 
cette  population,  peu  nombreuse,  s'accroît  dans  les  périodes 
où  des  marabouts  nomades  de  l'Agneitir,  de  l'Akhchar, 
du  Tasiast,  Barik-AUah  et  Tendgha  viennent,  amenant 
des  moutons,  des  chèvres,  leurs  ânes  et  leurs  chameaux 
chargés  de  mil,  tous  produits  qu'ils  échangent  contre  d'im- 
portants chargements  de  poisson  sec,  transportés  ensuite 
par  eux  à  leurs  campements  respectifs,  puis  vers  les  tribus 
de  l'intérieur  et  jusque  dans  l'Adrar.  El  Mamghar  forme 
ainsi  pour  le  commerce  du  poisson,  un  centre  relativement 
important. 

Les  imraguen,  la  plupart  du  temps,  ne  sont  pas  des 
Maures  de  race  pure,  mais  des  porognes,  c'est-à-dire  des 


168  I.A     MA  L'HIT  ami: 

métis  de  maures  et  de  négresses.  Cependant  un  groupe 
appartenant  à  la  tribu  des  Ahel  Laghzall  et  une  fraction  de 
la  grande  tribu  maraboutique  des  Abel  Barik  Allah,  se 
livrent  à  la  pêche  au  fond  de  la  baie  du  Lévrier  et  au  fond 
de  la  baie  de  Cansado  ;  leur  campement  est  établi  à  la 
pointe  de  l'Archimède.  Un  certain  nombre  sont  fixés  près 
de  la  baie  de  TArchimède  ;  d'autres  se  rendent  à  la  baie 
de  rOuest,  en  même  temps  que  les  pêcheurs  des  Canaries. 
Ils  envoient  du  poisson  sec  aux  tribus  de  Tintérieur  qui,  à 
leur  tour,  les  ravitaillent  en  eau  douce  rapportée  à  dos  de 
chameau,  car  les  mares  laissées  par  les  pluies  ne  suffisent 
à  la  consommation  que  pendant  les  derniers  mois  de 
Tannée. 

Les  pêcheurs  maures  fabriquent  leurs  filets  avec  le  tita- 
rek,  plante  textile  qui  abonde  dans  les  parages  de  TOcéan, 
ou  avec  du  chanvre  provenant  de  Saint-Louis  ;  des  tiges 
de  callatropis  coupées  en  petits  morceaux  et  séchées  au 
soleil  fournissent  les  flotteurs  ;  ces  petits  morceaux  sont 
enfilés  à  la  partie  supérieure  du  filet  et  le  soutiennent  à  la 
surface.  Les  plombs  sont  remplacés  par  des  boules  d'argile 
cuite,  percées  d'un  trou  et  enfilées  à  la  base  du  filet  qu'elles 
entraînent  au  fond,  tandis  que  la  partie  supérieure  se  sou- 
tient à  la  surface.  Dans  la  région  de  Nouakchott,  les 
pêcheurs,  à  la  place  de  ces  boules  d'argile,  emploient  des 
morceaux  de  brique  provenant  de  l'ancienne  forteresse 
de  Portendik,  morceaux  qu'ils  usent  de  façon  à  leur  donner 
à  peu  près  la  forme  d'une  sphère  et  qu'ils  percent  ensuite 
afin  de  les  passer  dans  la  ralingue  inférieure  du  filet. 

Les  pêcheurs  maures  emploient  aussi  la  ligne  à  main 
faite  de  fil  de  titarek  ou  de  chanvre,  portant  à  son  extré- 
mité un  ou  plusieurs  hameçons  provenant  soit  de  Saint- 
Louis  soit  des  comptoirs  du  fleuve,  et  amorcée  par  des 
morceaux  de  mulet.  Cette  ligne,  à  l'aide  d'une  pierre  per- 
cée qui  sert  de  plomb,  peut  flotter  au  large  à  une  assez 
longue  distance  et  permet  la  capture  de  nombreuses  iten 
(courbines). 

Au  seuil  de  leurs  cases  construites  de   branchages  et   de 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  1  ()9 

tiges  d'euphorbes,  couvertes  de  graminées  du  voisinage  ou 
d'étoffes  de  guinée,  les  pécheurs  observent  le  bord  de  la 
mer  ;  près  d'eux,  sur  le  rivage,  devant  les  maisons,  des 
fourches  plantées  dans  le  sol  soutiennent  des  bâtons  polis 
où  les  filets  sont  étendus.  Certains  filets  plus  longs  sont 
placés  sur  deux  bâtons,  et  deux  hommes  peuvent  les 
manœuvrer  à  la  fois  pour  prendre  une  quantité  double  de 
poisson. 

Lorsque  le  pêcheur  aperçoit  quelque  banc  de  poisson,  il 
se  dépouille  de  ses  vêtements,  passe  une  sorte  de  caleçon 
de  cuir  (appelé  zifa)  destiné  à  le  protéger  contre  la  morsure 
des  requins  dont  cette  côte  est  infestée,  place  sur  son  épaule 
le  bâton  qui  soutient  le  filet  et  se  jette  à  la  mer. 

S'il  n'a  pas  pied,  il  nage  au  milieu  du  banc  de  poisson 
que  son  regard  a  aperçu  du  rivage,  d'une  main  tenant  un 
bâton,  de  l'autre  étalant  son  filet  et  cherchant  à  y  enfermer 
les  poissons  qui  s'agitent  autour  de  lui.  Quand  le  filet  est 
plein,  le  pêcheur  regagne  la  côte,  le  vide  sur  le  sable  et 
retourne  à  la  mer  pour  le  jeter  de  nouveau  tant  que  le  banc 
de  poissons  est  là.  La  pêche  finie,  on  étend  le  filet  sur  la 
perche,  et  la  perche  reprend  sa  place  sur  la  fourche, 
devant  la  case,  pour  y  sécher  au  soleil  jusqu'à  la  prochaine 
expédition. 

Les  imraguen  sont  particulièrement  experts  dans  l'art  de 
la  natation  ;  ils  nagent  au  milieu  des  brisants,  se  mainte- 
nant sur  l'eau  avec  leurs  pieds  en  employant  leurs  deux 
mains  à  la  manœuvre  du  filet;  dès  l'enfance,  les  petits 
imraguen,  munis  de  filets  adaptés  à  leur  taille,  se  jettent  à 
la  mer  avec  leurs  parents  et,  de  concert  avec  eux,  pour- 
suivent le  poisson  dans  les  brisants. 

Des  procédés  de  pêche  si  rudimentaires  n'amènent  pas 
une  très  large  capture  d'une  variété  bien  grande  de  pois- 
sons. Deux  sortes  de  mulets,  que  les  Maures  appellent 
azaouha  et  agmila,  et  qui  se  rencontrent  sur  cette  côte  en 
quantité  considérable,  représentent  plus  des  trois  quaris  du 
poisson  capturé  par  l'ensemble  des  pêcheurs  du  littoral. 
Les  filets  des  imraûuen  ramènent  aussi  des  courbines,  un 


170  J.A    MAI'inTAME 

poisson  de  petite  espèce  qui  nage  dans  les  brisants,  le  lécha- 
rarout^  et  un  autre,  très  commun  aussi  dans  ces  régions, 
Vaghani^  assez  voisin  de  nos  roussettes. 

Lorsque  la  pêche  a  lieu  près  du  bord,  il  arrive  que  les 
fdets  ramènent  des  soles  ;  mais  les  pêcheurs  les  abandonnent 
sur  la  grève,  car  les  Maures,  de  même  que  les  musulmans, 
dédaignent  les  poissons  plats  et  en  négligent  l'emploi  ali- 
mentaire, parce  que  ces  poissons  comportent  trop  d'arêtes 
et  trop  peu  de  chair  pour  être  consommés  à  l'état  sec, 
comme  c'est  l'usage. 

Lorsque  la  pêche  n'est  pas  abondante,  les  poissons 
servent  seulement  à  la  consommation  du  campement  ;  si 
elle  est  fructueuse,  on  en  fait  sécher  pour  la  vente. 

La  préparation  de  ce  séchage  est  très  simple.  Le  sel  en 
est  absent.  On  enlève  les  têtes,  on  ouvre  les  poissons  dans  - 
la  ligne  médiane  pour  enlever  les  viscères  et  l'arête  dor-  f  | 
sale,  puis  on  les  étend  au  soleil,  soit  sur  des  branchages 
secs,  plantés  dans  le  sol,  soit  sur  les  toits  mêmes  des  cases. 
Il  arrive  que  les  mouches  viennent  déposer  leurs  œufs 
dans  ce  poisson  encore  humide,  mais  l'ardeur  du  soleil  et 
la  violence  du  vent  ont  vite  fait  de  le  sécher,  et  ces  œufs 
n'ont  pas  le  temps  d'éclore. 

Lorsque  le  poisson  est  sec,  on  l'enferme  dans  des  sacs 
en  corde  de  titarek  destinés  spécialement  à  cet  usage.  Les 
femmes  du  campement  chargent  sur  leur  dos  une  partie  de 
ces  sacs  et  vont  les  échanger  ou  les  vendre  dans  les  campe- 
ments voisins  ou  aux  caravanes  qui  passent.  Les  imra- 
guen  voisins  du  poste  de  Nouakchott  y  apportent  assez  sou- 
vent du  poisson  frais  aux  Européens  en  même  temps  que 
du  poisson  sec  aux  indigènes,  poisson  toujours  représenté 
par  les  différentes  espèces  de  mulets. 

Les  sacs  de  poisson  sec  non  vendus  sont  entassés  dans 
un  coin  de  la  case  ;  les  insectes  viennent  y  creuser  des  gale- 
ries, si  bien   qu'au  bout  de    peu  de  temps,   il  ne  reste  du      I 
poisson  qu'une  peau  recouverte  d'écaillés. 

Tel  qu'il  est,  cependant,  ce  poisson  plaît  beaucoup  aux 
Maures  qui  le    font  griller  à  la  braise  et  le  mangent  avec 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  171 

du  riz  ou  du  mil  pilé,  ou  même  le  consomment  sans  prépa- 
ration. Il  donne  lieu  à  un  commerce  assez  développé.  Les 
tribus  maiaboutiques  des  El  Boua-Bo-uëni,  des  El  Barik- 
Allah  et  particulièrement  des  Tendgha,  viennent  en  cher- 
cher des  chargements  qu'ils  transportent  à  Tintérieur  des 
terres,  dans  les  différentes  régions  et  jusque  dans  l'Adrar 
où  il  esl  échangé  contre  du  mil  et  de  la  guinée. 

L'industrie  de  la  pêche  est  exercée  aussi  plus  au  nord, 
dans  la  presqu'île  de  Dakhla  par  les  imraguen  zenaga  des 
Oulad  Délim  qui  constituent  la  population  indigène  de  la 
possession  espagnole  de  Villa  Gisneros.  Ils  fournissent  le 
poisson  aux  Espagnols  et  paient  les  contributions  ordi- 
naires à  leurs  suzerains  Oulad  Delim. 

Les  eaux  du  Sénégal  sont  également  poissonneuses.  Au 
bord  du  fleuve,  la  tribu  guerrière  des  El-Guebblah  et  la 
tribu  maraboutique  des  Tashid-Bitt  se  livrent  à  la  pêche. 
Ils  extraient  la  graisse  du  poisson  et  la  vendent  après  l'avoir 
fait  fondre  ;  puis  ils  font  sécher  les  poissons  au  soleil  et  les 
réunissent  en  paquets  de  vingt-cinq  ou  trente  kilos,  qui 
deviennent  l'objet  d'un  trafic  considérable  avec  la  popula- 
tion noire  du  Sénégal  dans  les  escales  du  fleuve,  à  Dagana, 
Boë,  Bosso;  dans  l'intérieur  du  Sénégal,  ce  poisson, 
revendu  au  détail,  atteint   un  prix  élevé. 

Certains  étangs  intérieurs  sont  assez  pourvus  de  pois- 
sons pour  donner  lieu  à  une  pêche  intéressante  ;  le  lac  de 
Rkis  ou  Gayor,  dans  l'Aouker,  est  exploité  par  les  Daouali, 
les  Ida  Belhassen  et  les  Tadjakant  qui  hantent  ses  bords, 
sujet  perpétuel  de  querelles  et  de  divisions  enlre  ces 
tribus. 

Quant  à  l'industrie,  elle  est  exclusivement  exercée  en 
Mauritanie  par  la  caste  des  forgerons. 

Ils  s'adonnent  non  seulement  au  genre  de  travaux  que 
nous  représente  ce  mot,  mais  encore  à  la  fabrication  des 
selles  et  des  brides,  des  couteaux  et  des  poignards,  ainsi 
qu'à  celle  des  bijoux.  Leurs  femmes  s'emploient  à  la  prépa- 
ration des  cuirs,  qu'elles  décorent  avec  une  certaine  élé- 
gance ;  elles  en  confectionnent  les  gaines  des  couteaux,  les 


'172  LA    MArRITANU: 

poignards,  les  sacs  de  voyage,  les  sacoches  de  marabout, 
les  sacs  de  fumeur,  appelés  ousseda,  taz,  safra,  tehelil, 
roud  et  beït;  elles  s'appliquent  enfin  à  la  préparation  et  à 
la  réparation  de  tous  les  objets  nécessaires  pour  la  tribu  à 
laquelle  elles  appartiennent.  Des  captifs  et  des  captives 
noirs  les  aident  dans  leurs  travaux. 

Les  forgerons  forment,  avons-nous  dit,  une  caste  spé- 
ciale, peu  considérée  peut-être,  mais  fort  utile,  puisqu'ils 
ont  la  charge  spéciale  des  travaux  d'industrie.  S'il  s'agit  de 
réparation  à  une  selle,  à  une  bride  aussi  bien  qu'à  un 
fusil,  c'est  aux  forgerons  qu'on  recourt  et  nul  autre  ne 
s'en  occupe  ;  chaque  campement  en  possède  une  quantité 
plus  ou  moins  grande.  Ils  travaillent  seulement  pour  les 
besoins  de  leur  tribu.  Les  forgerons  noirs  des  bords  du 
fleuve,  contrairement  aux  forgerons  maures,  fabriquent 
pour  la  vente,  et  les  objets  sortis  de  leurs  mains  sont 
emportés  par  les  caravanes  qui  les  débitent  dans  les  diverses 
régions. 

Les  captives  noires  du  Trarza  confectionnent  de  grands 
tapis  pour  le  sommeil  avec  la  peau  des  moutons  noirs, 
nommés  farou,  et  d'autres  en  peau  d'agneau,  appelés 
khalaf. 

Dans  la  Haute-Mauritanie,  chez  les  Oulad  Delim  et  les 
Regueïba  qui  tirent  toutes  leurs  ressources  de  la  richesse 
pastorale,  l'industrie  se  réduit  à  la  fabrication  des  objets 
indispensables  dans  la  vie  normale,  et,  là  aussi,  ce  sont  les 
forgerons  qui  se  chargent  de  la  confection  des  objets  de 
bois  et  de  cuir  comme  de  fer  ;  l'industrie  domestique  est 
confiée  aux  femmes. 

Mais,  plus  au  nord,  les  ksour  des  Tekna,  de  l'oued 
Noun,  plus  voisins  du  Maroc,  Glimin  ou  Aouguelmin. 
Déchirât,  Tiliouïn,  Abonda,  Aïd  Hemmad,  El  Kheniga, 
Asrir,  Arsa,  El  Aouïna,  ne  sont  pas  dépourvus  de  travail- 
leurs industriels  spécialisés,  tels  que  maçons,  menuisiers, 
serruriers,  puisatiers  très  occupés  par  le  travail  des  canaux 
d'irrigation,  vanniers,  natliers.  artisans  du  fer,  du  cuir  et 
du  bois  ;  les  ksour  de  l'oued  Xoun  fabriquent  en  quantité 


LA    Vit    ECONOMIQUE  173 

importante  des  sacs  de  toute  sorte,  petits  et  grands,  les 
toiles  de  tente,  les  socs  de  charrue  ;  il  s'y  trouve  aussi  des 
bijoutiers,  la  plupart  israélites. 

Le  commerce.  —  La  région  mauritanienne  eut  jadis  un 
commerce  très  florissant,  qui  était  la  traite  des  noirs.  Au 
seizième  siècle,  les  Portugais  venaient  échanger  des  che- 
vaux contre  des  esclaves  noirs  et  contre  de  l'or.  Ce  commerce 
se  centralisait  à  Hoden,  ville  de  l'intérieur,  à  six  jours 
de  marche  du  cap  Blanc,  aujourd'hui  disparue.  Au  dix- 
septième  siècle,  la  gomme  des  forêts  du.  Drah  et  de  Flguidi 
forma  l'objet  d'un  trafic  considérable  avec  les  Hollandais, 
aux  beaux  jours  d'Arguin  et  de  Portendik.  La  traite  des 
noirs  n'existe  plus,  et  le  commerce  de  la  gomme  a  subi  une 
forte  décroissance.  Au  dix-neuvième  siècle,  l'importance  de 
ce  dernier  se  maintenait  encore  ;  trois  ou  quatre  millions  de 
livres  de  gomme  arrivaient  annuellement,  rien  que  dans  les 
trois  escales  du  Sénégal.  La  concurrence  de  la  dextrine  ayant 
fait  considérablement  baisser  les  prix,  il  était  devenu  presque 
nul.  Cependant,  depuis  une  quinzaine  d'années,  on  constate 
une  tendance  régulière  au  relèvement  dans  les  quantités 
exportées  et  dans  le  prix  moyen  du  kilo  de  gomme. 

La  vente  du  sel  fit  aussi  longtemps  l'objet  d'un  mouve- 
ment important  dans  la  région  ;  au  milieu  du  dix-neu- 
vième siècle,  la  quantité  de  sel  exportée  d'Idjîl  se  montait 
à  2.500  kilos  ;  il  allait  à  Tichitt  et,  de  là,  chez  les  Bam- 
bara.  Mais  le  sel  d'Europe  qui,  maintenant,  en  remontant  le 
Sénégal  et  le  Niger,  parvient  au  cœur  même  du  Soudan  à 
meilleur  marché  que  celui  de  la  Mauritanie,  a  tué  ce  com- 
merce. En  1910,  une  caravane  de  cinquante  chameaux 
portait  à  Atar,  seulement  sept  tonnes  de  sel  qui  res- 
taient dans  la  ville  pour  sa  consommation. 

Le  commerce  des  cuirs  a  présenté  jadis  un  certain  inté- 
rêt ;  il  tend  à  reprendre  depuis  quelques   années. 

Aux  postes  militaires,  aux  escales  du  fleuve,  à  Saint- 
Louis,  les  Maures  amènent  les  animaux  de  boucherie  des 
troupeaux  qu'ils  élèvent  en  si  grand  nombre  :  bœufs,  mou- 
tons, chèvres. 


174  LA    MAURITANIE 

Aux  escales,  et  à  Saint-Louis  aussi,  les  trafiquants  vont 
chercher  Thuile  de  poisson  et  les  poissons  séchés  qu'ils 
emportent  pour  les  vendre  ou  les  échanger  dans  les  régions 
intérieures.  Les  comptoirs  du  fleuve  font  un  trafic  important 
avec  les  tribus  maures  qui,  aux  approches  de  l'hivernage, 
quittent  le  bord  du  fleuve  pour  retourner  dans  les  régions 
du  Nord  et  de  FEst  et  jusque  dans  l'Adrar  et  le  Hodh, 
trafic  qui  consiste  en  bien  des  marchandises  d  un  usage 
courant  en  ces  contrées,  mais  d'un  prix  de  plus  en  plus 
élevé  à  mesure  que  l'on  s'éloigne  des  rives  du  Sénégal  ;  les 
étoffes  de  guinée  bleue,  presque  exclusivement  employées 
pour  le  vêtement,  la  guinée  beige,  la  filature  et  les  étoffes 
plus  recherchées,  calicot  blanc,  bazin  et  chandora,  les 
couvertures  de  laine,  les  pagnes  tissés  par  les  noirs,  le 
tabac  en  feuilles,  le  thé  vert,  les  pains  de  sucre,  le  riz,  le 
mil,  les  ustensiles,  de  fonte  et  les  grosses  cordes,  les  allu- 
mettes, les  bougies  ;  les  objets  de  toilette  et  de  luxe  tels 
que  pommades,  parfums,  babouches  de  cuir  rouge,  boules 
d'ambre  vrai  ou  faux,  papier  marabout,  chapelets  maho- 
métans  et  livres  arabes,  tels  que  la  grammaire,  le  Coran, 
le  livre  des  Mille  et  une  nuits. 

A  la  fin  de  chaque  année,  les  tribus  du  Tagant  et  de 
l'Adrar  qui  s'occupent  de  l'élevage  du  cheval  vont  dans  le 
Sahel  avec  les  poulains,  excédent  de  leur  production,  et  les 
échangent  aux  trafiquants  Ouolofs  à  raison  de  25  ou  30 
pièces  de  guinée  bleue  l'un. 

De  l'Adrar  partent  des  caravanes  qui  s'en  vont  vers  le 
sud  commercer  avec  le  Sénégal  et  chercher  la  guinée,  le 
mil,  le  sucre,  le  thé,  très  appréciés  dans  la  région  ;  ce 
mouvement  se  ralentit  dans  le  deuxième  et  troisième  tri- 
mestre de  l'année,  la  période  la  plus  chaude  et  le  moment 
de  la  récolte  des  dattes. 

Chinguetli,  dans  l'Adrar,  est  le  centre  d'un  commerce 
très  actif  ;  le  mil  et  les  captifs  y  arrivent,  amenés  par  les 
hommes  du  Tagant  qui  prennent  en  échange  les  dattes, 
le  sel  et  les  chameaux  ;  For  et  les  arachides  du  Soudan  y 
sont  apportés  ainsi  que  les  bijoux   d'argent,  les  espèces  et 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  1 7o 

les  étoffes,  par  les  gens  d'Oualata  et  de  Tichitt  qui  v 
trouvent  du  sel,  de  la  guinée,  des  chameaux.  Même  des 
Tekna  de  l'Oued  Noun  y  viennent  vendre  des  couvertures 
de  laine,  des  burnous,  de  l'orge,  du  blé,  du  tabac,  et  ils 
remportent  de  l'or,  des  dattes,  de  la  monnaie  française, 
très  recherchée  en  Mauritanie. 

Les  objets  qui  passent  sur  le  marché,  thé,  sucre,  tabac, 
aussi  bien  que  les  armes  et  la  poudre,  proviennent  presque 
en  totalité  du  commerce  français  du  Sénégal;  les  coton- 
nades apportées  de  l'oued  Noun  et  du  Rio  de  Oro  sont  infé- 
rieures en  nombre  et  en  qualité  à  celles  qui  viennent  de 
nos  comptoirs,  et  l'on  peut  avancer  que  toutes  les  étoffes 
de  Guinée  employées  dans  l'Adrar  et  les  contrées  avoisi- 
nantes  qui  s'y  fournissent  proviennent  du  Sénégal.  Ces 
produits  sont  rapportés  précisément  par  les  caravanes  qui 
vont  à  Saint-Louis,  porter  les  dattes,  le  beurre  fondu,  l'or 
du  Soudan,  et  conduire  les  chameaux,  les  ânes,  les  bœufs 
qu'elles  échangent  contre  les  denrées  et  les  objets  demandés 
dans  leur  pays  pour  les  y  revendre.  En  passant  dans 
le  pays  Trarza,  elles  faisaient  autrefois  le  trafic  des 
captifs.  Mais  la  ville  est  si  peu  sûre  qu'il  n'y  a  pas  de 
marché  ouvert,  par  crainte  des  pillards,  et  que  tout  ce  com- 
merce se  fait  à  l'intérieur  des  maisons. 

C'est  aussi  par  Chinguetti  que  les  grandes  caravanes  qui 
viennent  d'Idjil,  chargées  de  sel,  passent  pour  aller  à 
Tichitt  et  à  Nioro. 

Oualata  dans  le  Hodh  est  intéressante  pour  le  commerce 
du  sel,  recevant  à  la  fois  les  arrivages  d'Idjil,  de  l'oasis 
de  Tichitt  et  des  grandes  caravanes  du  Soudan.  Mais, 
comme  à  Chinguetti,  l'insécurité  n'y  permet  pas  les  mar- 
chés en  plein  air. 

Certaines  fractions  des  Kounta  sont  très  commerçantes  ; 
elles  font  le  trafic  du  sel  exploité  par  elles  à  Idjil  et  à  Tichitt, 
de  la  gomme,  des  troupeaux  qu'ils  vont  vendre  presque  en 
totalité  au  Sénégal  dans  le  cercle  de  Nioro. 

La  grande  tribu  maraboutique  des  Tadjakant  est  aussi 
très    commerçante  ;    depuis    Saint-Louis  jusqu'au    Niger, 


176  I.A    M  A  L'HIT  AME 

les  Tadjakant  circulent  sans  cesse  pour  leur  trafic  ;  ce  sont 
eux  qui  transportent  la  gomme  qui  arrive  aux  escales  du 
fleuve.  Les  Tadjakant  avec  leur  douze  fractions  dissémi- 
nées dont  plusieurs  tribus  guerrières  (Brakna,  Ida  ou  Ali), 
pasteurs,  agriculteurs,  marabouts  et  guerriers,  sont  aussi 
les  principaux  convoyeurs  du  désert  ;  allant  de  Test  au  sud, 
ils  vont  jusqu'au  Soudan  porter  les  produits  du  Maroc 
pour  en  rapporter  les  marchandises  d'échange,  menant  par- 
fois au  moment  de  la  traite,  c'est-à-dire  de  décembre  à 
juin,  des  caravanes  de  douze  ou  quinze  cents  chameaux  à 
travers  le  désert. 

Les  Laghlall,  autre  grande  tribu  maraboutique  très  frac- 
tionnée dont  on  rencontre  des  groupements  dans  presque 
toutes  les  tribus,  sont  également  de  grands  caravaniers. 
Sans  cesse,  en  tous  sens,  ils  sillonnent  l'étendue  déser- 
tique, poussant  leurs  courses  du  nord  au  sud  et  de  l'est  à 
l'ouest.  On  les  rencontre  au  fond  du  Sahel  comme  au  sud 
■  du  Maroc,  au  bord  du  Sénégal  ainsi  qu'au  centre  de 
l'Adrar  où  ils  vont  acheter  au  Kounta  les  barres  de  sel 
d'Idjil. 

Chez  les  Trarza,  c'est  l'élevage  qui  fait  la  source  des 
revenus  et  la  base  du  commerce.  Ils  fournissent  de  cha- 
meaux presque  en  totalité  tout  l'intérieur  du  pays  et  vendent 
à  Saint-Louis  et  sur  la  rive  gauche  du  fleuve  les  mâles  de 
leurs  immenses  troupeaux  de  bœufs,  de  chameaux  et  même 
de  chevaux,  car,  suivant  l'usage  maure,  ils  conservent  les 
femelles  pour  la  reproduction  et  ne  se  défont  que  des  mâles. 
Aux  comptoirs  établis  dans  les  escales  du  fleuve  ils  vendent 
aussi  la  gomme  des  forêts  de  l'Iguidi.  Le  sel  gemme  des 
salines  de  Kroufa  fait  l'objet  d'échanges  avec  le  Soudan;  la 
vente  du  poisson  séché  donne  lieu  aussi,  comme  nous 
l'avons  vu,  à  un  certain  mouvement.  D'autre  part,  à  Saint- 
Louis  et  dans  les  escales,  les  Trarza  se  fournissent  du  fer 
nécessaire  à  la  fabrication  des  couteaux,  des  poignards, 
des  étriers,  et  aussi  de  l'argent  employé  par  leurs  forge- 
rons à  la  fabrication  des  bijoux.  Dans  l'intérieur  de  la  con- 
fédération,  les  tribus  zenaga  des  Roumbatine,  des  Oulad- 


LA    VIE    ÉCONOMIQUE  177 

Rahmoun,  des  Arrouëdja,  qui  possèdent  les  plus  grands 
troupeaux  de  moutons,  font  la  tonte  et  vendent  la  laine  aux 
tribus  guerrières  qui  remploient  au  tissage  des  toiles  de 
tente. 

Dans  la  Haute-Mauritanie,  les  tribus  de  la  Seguiet-el- 
Hamrâ  et  des  bords  du  Drââ  sont  approvisionnées  en 
étoffes  et  denrées  par  les  caravanes  venues  du  Maroc. 

Chez  les  Oulad  Delim,  le  commerce  est  peu  considérable 
et  consiste  principalement  en  importation  ;  les  tribus  ne 
semblent  pas,  d'ailleurs,  avoir  l'esprit  de  négoce.  A  cause 
de  la  rareté  du  numéraire,  il  a  lieu  surtout  par  voie  d'é- 
change :  sucre,  thé,  tabac,  poisson,  sel  de  Mauritanie, 
ustensiles  et  récipients  de  fer,  de  fonte  ou  de  cuivre 
arrivent  par  Port-Etienne  ou  Villa  Cisneros  ;  en  retour, 
les  indigènes  y  apportent  la  viande  fraîche,  les  toisons  lai- 
neuses ou  poilues  des  troupeaux  de  leurs  zenaga.  A  Port- 
Étienne,  les  Maures  sont  directement  en  rapport  avec  trafi- 
quants européens  ou  noirs  ;  le  rôle  de  l'administration  se 
borne  à  faciliter  les  transactions  entre  eux.  Mais,  à  la  Villa 
Cisneros,  l'autorité  espagnole  prélève  sur  les  marchandises 
vendues  aux  Maures  du  voisinage,  Oulad  Delim,  Oulad  bou 
Sba,  Regueïba,  une  taxe  que  le  commandant  de  la  colonie 
partage  avec  les  chefs  de  ces  tribus.  Parmi  les  différentes 
branches  de  trafic  des  ports  de  la  colonie  espagnole,  celui 
de  la  contrebande  fut  toujours  à  noter  malheureuse- 
ment. 

Des  Toukouma  de  l'oued  Noun,  des  Regueïba  de  la  côte, 
des  Oulad  bou  Sba  du  Tiris  vont  en  caravane  porter  les 
barres  de  sel  d'Idjil  jusqu'aux  rives  du  Niger  et  surtout  à 
Segou  où  ils  l'échangent  contre  de  l'or  qu'au  retour  ils 
négocient  chez  les  Trarza. 

Les  Tekna,  aux  confins  de  la  Haute-Mauritanie  et  du 
Maroc,  sont  commerçants  dans  l'âme.  On  en  rencontre, 
comme  colporteurs  et  convoyeurs,  sur  les  roules  les  plus 
lointaines  de  la  Mauritanie,  duSahel  soudanais  et  du  Séné- 
gal; ils  possèdent  des  boutiques  dans  tous  les  ksours  du 
Tagant  et  de  l'Adrar,  à  Tidjikdja,  Atar,   Ghinguetti,  Oud- 

La    MAUniTANlE.  12 


178  LA    MAURITANIE 

jeft,  Tichitt  ;  dans  les  villes  du  Sénégal,  à  Saint-Louis, 
Kaolack,  Diourbel  et  à  Louga,  leur  centre  principal  ;  ils  ont 
des  entrepôts  dans  la  vallée  orientale  du  Drââ,  dans  le 
Tafilalet,  à  Oualata,  à  Tombouctou,  et  sans  cesse  ils  vont 
d'un  de  ces  points  à  l'autre,  poussant  au  sud  jusqu'à  Dakar, 
Konakry,  Grand-Bassam.  faisant  chez  les  noirs  l'importa- 
tion de  marchandises  européennes,  telles  que  étoffes  de 
guinée,  sucre,  thé,  bougies,  quincaillerie,  ustensiles  de 
ménage,  armes,  et  en  rapportent  pour  l'exportation  les 
plumes  d'autruche  et  l'or.  On  a  constaté  sur  les  livres  de 
l'agent  spécial  à  Atar  qu'un  notable  commerçant  Tekna, 
Mohamed  el  Yazid,  déposait  tous  les  mois  une  somme  de 
quinze  mille  francs  pour  l'achat  au  Sénégal  de  mar- 
chandises que  les  caravanes  transportent  ensuite  vers  le 
nord. 

Dans  le  pays  de  l'oued  Noun  même,  tous  les  ksours  sont 
des  centres  commerciaux  où  convergent  les  caravanes  des 
nomades  sahariens,  Regueïba,  Tadjakant  du  Baten,  Kounta 
de  l'Adrar,  du  Hodh  et  de  l'Azaouad,  Berabich  de  Tom- 
bouctou, ainsi  que  Ghleuh  du  Maroc,  et  où,  à  certaines 
époques  de  l'année,  ont  lieu  de  grandes  foires,  marchés 
de  tous  les  produits  d'Afrique  et  d'Europe  recherchés  par 
les  indigènes. 

Glimin  ou  Aouaguelmin  surtout,  avec  ses  deux  mille 
habitants,  dont  le  centre  jouit  d'une  certaine  importance, 
est  un  point  remarquable  de  trafic  intersaharien  qui  voit 
refluer  les  denrées  du  Soudan,  du  Maroc  et  de  l'Europe. 

Il  va  sans  dire  que  la  contrebande  d'armes,  là  aussi,  n'a 
jamais  cessé  d'être  florissante.  Toutes  les  petites  baies  de  la 
côte,  depuis  Ifnijusqu'à  l'oued  Ghebika,  servent  aux  Tekna 
de  ports  pour  leur  commerce  ;  les  navires  européens  arrêtés 
au  larjje  envoient  les  étoffes  de  coton,  le  riz,  le  sucre,  les 
bougies,  les  armes,  par  des  barques  qui,  en  revenant,  leur 
rapportent  la  viande  fraîche,  les  toisons  laineuses  ou  poilues, 
les  peaux,  les  plu:nes  d'autruche  et  l'or. 

Ges  petits  ports  ne  possèdent  point  de  ksour  sur  le 
rivage  ;  mais,  aux  époques  fixées  par  la  coutume,  des  cam- 


La  vie  économique  179 

pements    viennent    temporairement     se     dresser    sur    les 
plages. 

Les  endroits  les  plus  fréquentés  par  les  Tekna  de  Foued 
Noun  sont  aujourd'hui  :  Tarfaïa,  les  embouchures  des 
oueds  Ghebika,  Drââ  et  Assaka,  puis  Ifni  et  le  ksour  des 
Meïja.  Les  Européens  qui  y  trafiquent  sont  presque  tous 
des  Canariens  espagnols  ;  les  commerçants  anglais  qui  y 
venaient  naguère  en  majorité  les  ont  abandonnés. 


CHAPITRE    VII 

L'ACTION  DE  LA  FRANCE  EN  MAURITANIE 


A'os  relations  avec  les  Maures  Jusqu'au  milieu  du 
XIX^  siècle.  —  Si  l'expansion  de  notre  autorité,  par  la 
force  inéluctable  des  choses,  s'est  peu  à  peu  étendue  de 
notre  colonie  du  Sénégal  dans  le  Sahara  mauritanien,  dans 
son  voisinage  immédiat,  c'est  le  devoir  de  défendre  contre 
les  dissidents  les  tribus  fidèles  et  soumises  qui  sont  nos 
sujettes,  c'est  le  souci  de  la  haute  mission  civilisatrice  de 
la  France  qui,  partout  où  elle  règne,  se  doit  à  elle-même 
d'instaurer  plus  de  justice  et  de  bonté,  qui  a  déterminé, 
qui  a  irrésistiblement  amené,  élargi  par  degrés  notre 
action  en  Mauritanie.  La  suite  de  cette  progression  forme 
une  page  intéressante  de  notre  histoire  coloniale. 

La  question  mauritanienne  qui,  alors,  ne  portait  point  ce 
nom,  se  rattache  en  effet  fatalement  à  la  possession  de  la 
colonie  du  Sénégal  et  remonte  à  l'origine  de  celle-ci. 

Dès  le  XIV®  siècle,  des  marchands  dieppois  et  rouennais 
avaient  visité  la  côte  de  Sénégambie  et  y  avaient  fondé  des 
comptoirs.  En  1664,  ces  établissements  furent  cédés  à  la 
Compagnie  des  Indes  occidentales,  puis  aux  Compagnies  du 
Sénégal,  enfin  à  la  Compagnie  des  Indes  orientales,  qui 
les  rendit  prospères.  D'autre  part,  après  l'effondrement 
de  la  puissance  des  Portugais  asservis  à  l'Espagne,  la 
France  leur  succéda  dans  leur  exploitation  de  leurs  comp- 
toirs du  fleuve.  De  1626  à  1738,  huit  Compagnies  s'y  suc- 
cédèrent. 

Dès  ces  premiers  temps,  les  chefs  maures,  chefs  de  tri- 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  181 

bus  OU  de  caravanes  ou  émirs  de  confédérations,  impo- 
saient pendant  la  durée  de  la  traite  aux  négociants  euro- 
péens qui  venaient  trafiquer  sur  le  bord  du  fleuve  de 
lourdes  contributions  et  de  dures  exigences  ;  pour  refus 
de  s'y  soumettre,  le  commerçant  risquait  de  voir  interdire 
sa  maison  ou  même  toute  l'escale  aux  caravanes  indigènes, 
suivant  la  puissance  très  variable  du  tyranneau  maure. 

Les  relations  gouvernementales  officielles  avec  les  chefs 
maures,  afin  de  remédier  à  cet  état  de  choses,  datent  de 
loin.  Le  premier  émir  brakna  reconnu  par  nous  futx\hme- 
dou  I®^  des  Oulad  Seïd  qui  s'était  élevé  contre  Mokhtar 
Cheikh,  successeur  direct  de  Barkani  au  milieu  du 
xvn^  siècle.  x\ndré  Brué,  l'actif  et  intelligent  directeur  de 
la  Compagnie  du  Sénégal  nommé  en  1697,  eut  pour  pre- 
mier soin  d'établir  des  relations  avec  les  indigènes  de  l'in- 
térieur. Il  signa  avec  l'émir  du  Trarza,  Eli  Chandora,  un 
traité  assurant  à  celui-ci  certains  avantages  s'il  cessait  le 
commerce  avec  les  Hollandais.  Des  sous-agents  maladroits 
perdirent  les  résultats  de  ces  accords.  Lorsque,  quelques 
années  plus  tard,  La  Rigaudière  vint  avec  une  escadre 
mouiller  devant  Portendik,  pour  en  chasser  les  Hollandais, 
Brué  se  trouvait  à  bord  du  vaisseau  amiral  ;  il  fit  engager 
des  pourparlers  avec  l'émir  du  Trarza,  qui  était  à  deux 
jours  de  marche  dans  l'intérieur,  et  renouvela  avec  lui  le 
traité  de  1717,  par  lequel  ce  chef,  moyennant  certains 
avantages,  s'engageait  à  ne  laisser  ses  sujets  commercer 
qu'avec  les  Français,  lesquels  possédaient  alors  toutes  les 
escales  du  Sénégal. 

Mais  bientôt  les  Hollandais  revinrent  pour  attirer  les 
indigènes  à  eux,  ils  échangèrent  les  gommes  à  perte  ;  et 
si,  par  cette  méthode,  ils  n'avaient  pu  en  recueillir  une 
quantité  suffisante,  ils  chargeaient  l'émir  Eli  Chandora 
ainsi  que  les  autres  chefs  des  tribus  maures  du  voisinage, 
de  piller  les  caravanes  qui  venaient  apporter  leurs  charge- 
ments de  gomme  à  nos  escales  du  fleuve. 

En  1785,  le  directeur  de  la  Compagnie  privilégiée  pour 
le  monopole  de  la  traite  de  la    gomme    au   Sénégal,  passa 


182  LA    MAURITANIE 

un  traité  avec  la  tribu  des  Darmacor  (Darmencors)  ou  Idao 
el  Hadj  pour  la  traite  exclusive  de  ce  produit  et  un  autre 
avec  les   Brakna. 

Lorsque,  pendant  les  guerres  de  l'Empire,  les  Anglais 
eurent  mis  la  main  sur  nos  colonies,  leur  gouverneur 
Maxwell  traita  encore  avec  les  Trarza  en  1810,  et  quand 
les  Français  revinrent,  notre  gouverneur  Schmultz  signa 
un  nouveau  traité  avec  l'émir  du  Trarza  en  1816,  un 
autre  en  1819,  d'autres  encore  en  1821,  1824,  1826.  De 
nouveaux  traités  avec  les  Trarza  tous  presque  identiques, 
interviennent  successivement  en  1829,  1831,  1832,  1834, 
1835,  1842.  Cette  quantité  d'actes  aux  clauses  à  peu  près 
semblables,  sans  cesse  renouvelés,  montre  leur  insuffisance 
et  la  mauvaise  foi  de  ces  Maures  avec  lesquels  les  conven- 
tions, rompues  dès  qu'ils  n'y  trouvent  plus  un  avantage 
immédiat,  sont  chaque  fois  à  recommencer.  Par  ces  divers 
traités,  le  gouvernement  français,  se  substituant  aux 
Compagnies  qui,  primitivement,  avaient  établi  des  comp- 
toirs sur  le  fleuve,  et  pour  sauvegarder  les  intérêts  de  nos 
nationaux,  s'engageait  à  payer,  au  lieu  des  contributions 
capricieuses  et  arbitraires  jadis  demandées  par  eux,  un 
droit  annuel  et  fixe,  appelé  coutume,  aux  chefs  maures 
riverains  du  fleuve,  afin  de  s'assurer  leur  concours  pour 
assurer  la  sécurité  des  escales  et  le  bon  ordre  des  contrées 
où  fonctionnait  le  commerce  local.  Mais,  chargés  de  faire 
la  police,  ces  chefs  n'organisaient  que  l'exploitation  des 
agents  européens  et  des  trafiquants  indigènes. 

Le  régime  des  escales.  — En  1841,  l'émir  des  Brakna, 
Ahmedou  ayant  été  empoisonné  par  les  siens,  des  compéti- 
tions et  des  luttes  intestines  s'en  suivirent,  prétextes  inces- 
sants à  pillages  qui  entravaient  tout  commerce  et  détrui- 
saient la  sécurité  du  fleuve.  Au  bout  de  quatre  ans,  les 
choses  s'éternisant,  le  gouvernement  français  qui  avait  été 
en  relations  avec  Ahmedou,  se  décida  à  intervenir.  On  se 
saisit  de  l'émir  usurpateur  qui  fut  relégué  au  Gabon  et  on 
en  installa  un  autre,  nommé  par  nous,  en  attendant  que 
Sidi   Eli,  fils   d' Ahmedou,  eût   l'âge  de    régner.    Mais  les 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  183 

Trarza  vinrent  se  mêler  des  affaires  de  leurs  voisins  et, 
renversant  nos  protégés,  soutenant  un  rival,  recommen- 
cèrent des  luttes  prolongées  pendant  de  longues  années. 
Les  compétiteurs,  quels  qu'ils  fussent,  tenaient  beaucoup 
à  la  position  de  chefs  des  escales  de  Kaëdi  et  de  Podor,  où 
ils  faisaient  aux  commettants  des  maisons  de  Saint-Louis  éta- 
blis dans  les  comptoirs  du  fleuve  pour  échanger  avec  les 
indigènes  les  gommes  et  autres  produits  de  l'intérieur 
une  situation  si  intolérable  que  ces  commerçants,  en 
1851.  adressèrent  au  gouverneur  du  Sénégal  une  pétition 
afin  de  demander  l'intervention  de  la  force  armée  pour  les 
protéger,  une  réforme  dans  le  régime  des  escales  et  la  sup- 
pression du  rôle  des  chefs  maures. 

Pour  remplacer  leur  surveillance  illusoire,  l'autorité 
française  fît  alors  construire  deux  établissements  commer- 
ciaux, fortifiés  et  permanents,  à  Dagana  et  à  Podor,  où  se 
trouvaient  déjà  deux  petits  forts  ;  puis  des  escales  furent 
établies  sur  la  rive  gauche  du  fleuve,  en  divers  points  fixés 
aussi  ;  les  indigènes  j  venaient  pour  le  trafic  ;  mais  leurs 
chefs  n'y  étaient  plus  chargés  de  la  police  ;  des  postes 
militaires  français  l'assurèrent  à  leur  place  ;  on  leur 
demandait  seulement  de  maintenir  la  sécurité  sur  les 
routes  du  désert  menant  à  nos  escales. 

Les  Trarza  avaient  envahi  le  Oualo,  sur  la  rive  droite  du 
Sénégal  ;  la  France  se  décida  à  intervenir  (1855).  D'autre 
part,  les  chefs  des  Toucouleurs  mirent  en  rapport  Sidi  Eli, 
fils  d'Ahmedou,  avec  les  autorités  de  Saint-Louis  ;  nous 
cherchâmes  à  renouer  des  relations  avec  les  Brakna,  que 
les  Trarza  avaient  entretenus  dans  un  sourd  état  d'hostilité 
contre  nous  ;  des  troupes  furent  envoyées  à  Podor.  Aussi- 
tôt les  pourparlers  et  de  nombreuses  rencontres  eurent  lieu 
avec  le  parti  ennemi  de  Sidi  Eli  dans  les  années  suivantes, 
qui  épuisèrent  les  Maures  dissidents. 

L'émir  des  Trarza,  Mohamed  el  Habib,  pour  nous  gêner 
dans  notre  commerce,  car  il  ne  s'illusionnait  guère  sur  l'issue 
d'une  lutte  avec  la  France  où  les  circonstances  l'avaient 
amené,  interdit  à  ses  sujets  d'apporter  la  gomme  à  nos 
comptoirs. 


184 


LA    MAURITANIE 


Mais  le  nouveau  régime  des  escales  remédia  à  cette  ten- 
tative de  tracasserie  inutile,  en  même  temps  qu'il  avait  ins- 
tallé la  sécurité  sur  le  fleuve.  Car  les  Maures  de  la  rive 
droite  ne  pouvaient  acquérir  le  mil  et  la  guinée  indispen- 
sables à  leur  nourriture  et  à  leur  habillement  que  dans  les 
établissements  sis  sur  nos  territoires  surveillés  et  contrôlés 
par  nous  et  trouvèrent  là  seulement  un  débouché  pour  leurs 
produits.  Plusieurs  tribus  Trarza,  entre  autres  les  Oulad 
Rahman  et  les  Oulad  Ahmed,  enfreignirent  donc  la  défense 
de  l'émir.  Mohamed  el  Habib  marcha  contre  les  Oulad 
Rahman  qui  se  soumirent,  mais  les  Oulad  Ahmed,  venus 
à  sa  rencontre,  le  surprirent  et  lui  infligèrent  une  défaite 
qui  le  mena  à  faire  la  paix  avec  la  France. 

Cependant,  en  1857,  le  gouverneur  français,  le  général 
Faidherbe,  avait  signé  à  Bakel  avec  Bakar,  émir  des  Ida  ou 
Aïch,  un  traité  qui  nous  reconnaissait  la  possession  de 
toute  la  banlieue  de  Saint-Louis,  du  Oualo  et  de  Dimar. 
Bakar  adhérait  à  la  nouvelle  organisation  des  escales  ;  un 
droit  de  sortie  de  3  °/o  lui  était  accordé  sur  les  gommes 
apportées  de  la  rive  droite  dans  nos  postes,  droit  dont  la 
perception  était  assurée  par  nous.  Bakar  avait  promis 
d'amener  les  émirs  Trarza  et  Brakna  à  accepter  des  conditions 
semblables,  ce  qui  eut  lieu.  En  effet,  un  traité  sur  les  mêmes 
bases  intervint  à  Saint-Louis  entre  Mohamed,  émir  du 
Trarza,  et  nous,  le  20  mai  1858,  établissant  le  régime  des 
escales  sur  le  bas  comme  sur  le  haut-Sénégal,  comprenant 
des  clauses  spéciales  pour  le  rapatriement  des  naufragés  sur 
la  côte  de  l'Océan,  et  concédant  à  l'émir  le  droit  de  3  7o 
sur  les  gommes  de  l'intérieur  perçu  par  nous  à  Dagana  en 
sa  faveur. 

Dès  le  début  de  l'établissement  du  nouveau  régime,  le 
gouvernement  français  avait  fait  signer  deux  traités  sem- 
blables aux  deux  concurrents  Brakna,  pour  le  cas  oîi  l'un 
ou  l'autre  triompherait.  Après  des  chances  variées,  Sidi 
Eli,  aidé  par  nous,  fut  reçu  à  Saint-Louis  par  le  général 
Faidherbe  réconcilié  par  lui  avec  l'émir  Trarza  et  reconnu 
pour  seul  émir  des  Brakna.  Des  traités  avantageux  furent 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  185 

conclus  ensuite  avec  les  chefs  de  groupements  importants, 
commandants  d'escale,  comme  les  Oulad  EUi,  des  escales 
de  Saldé  et  du  Kaédi,  régularisant  les  clauses  de  la  circu- 
lation des  caravanes  maures  sur  la  rive  gauche  du  Sénégal 
et  des  sujets  français  sur  la  rive  droite. 

Avec  cette  organisation  nouvelle,  les  escales  se  dévelop- 
pèrent rapidement  et  devinrent  des  centres  d'influence 
autant  que  de  commerce.  En  effet,  les  indigènes,  n'ayant 
plus  que  nos  postes  pour  acheter  et  pour  vendre,  se 
voyaient  contraints  d'obéir  aux  chefs  agréés  par  nous, 
auxquels  nous  avions  confié  la  police  du  pays  avoisinant 
l'escale.  Au  cas  où  une  caravane  était  dévalisée,  elle  por- 
tait plainte  au  chef  du  territoire  où  on  l'avait  attaquée, 
afin  dobtenir  réparation,  car  les  coupables  se  retrouvaient 
forcément  lorsqu'ils  venaient  à  l'escale  acheter  le  mil  ou 
vendre  la  gomme,  les  bestiaux,  les  objets  volés  à  la 
caravane. 

Avec  l'usage,  un  relâchement  s'était  produit  dans 
le  régime  des  escales  ;  le  trafic ,  limité  par  les  règle- 
ments à  Dagana,  Podor,  Saldé,  Bakel,  s'était  installé  sur 
d'autres  points  encore.  De  nouvelles  conventions  furent 
passées.  En  1879,  l'émir  de  Brakna,  Sidi  Eli,  à  Podor, 
signa  avec  le  capitaine  Louis,  représentant  la  France,  un 
traité  ouvrant  tout  le  parcours  du  fleuve  Sénégal  au  com- 
merce ;  ce  traité  remplaçait  le  droit  de  sortie  sur  les 
gommes  par  une  indemnité  ou  coutume  annuelle  et  fixe, 
dont  une  partie  devait  être  remise  au  cheikh  du  Darmacor, 
cette  tribu  ayant,  la  première,  fait  avec  nous  le  commerce 
de  la  gomme.  Au  même  moment,  un  traité  analogue  fut  signé 
entre  les  Trarza  et  le  gouverneur  français  Brière  de  l'Isle. 
L'année  suivante,  une  convention  fixait  les  indemnités  à 
douze  cents  pièces  de  gainée  pour  chacun  des  émirs. 

C'est  la  prospérité  même  des  escales  qui  amena  la  chute 
du  règlement  qui  les  régissait;  les  traitants,  commissionnés 
dans  les  comptoirs  du  fleuve  par  les  maisons  de  Saint-Louis, 
tentés  par  les  bénéfices  dont  ils  étaient  les  intermédiaires, 
s'étant  .attachés  les  chefs  maures  par  des  présents  magni- 


186  LA    MAURITANIE 

fîques.  songèrent  à  s'établir  à  leur  compte  ;  mais,  ne  possé- 
dant ni  les  capitaux  ni  la  clientèle  des  anciennes  maisons 
des  escales,  ils  demandaieni  la  liberté  du  commerce,  c'est- 
à-dire  la  faculté  de  pouvoir  s'établir  et  se  mettre  en  rela- 
tions avec  les  Maures,  sur  n'importe  quel  point  de  la  rive 
du  Sénégal,  comptant  bien  détourner  les  caravanes  des 
anciens  établissements.  Cette  idée  fit  son  chemin.  Une 
pétition  rédigée  dans  ce  sens  fut  couverte  de  signatures  et 
envoyée  au  gouverneur  du  Sénégal  ;  un  décret  du  16 
juin  institua  la  liberté  du  commerce  sur  tout  le  fleuve 
Sénégal. 

L'année  suivante,  quand  Abdoul  Boubakar,  chef  du 
Bosséa,  s'opposa  à  notre  établissement  sur  le  fleuve  et  à 
l'installation  de  la  ligne  télégraphique  Saldé-Matam,  Ould 
Eyba,  chef  des  Ouled  EUi,  fraction  des  Oulad  Abdallah 
(Brakna),  s'allia  avec  lui  et  combattit  contre  nous  à  ses 
côtés.  Vaincus  à  N'Dourbadiane,  sur  la  rive  gauche  du 
fleuve,  ils  durent  se  soumettre.  Ould  Eyba  traita,  s'enga- 
geant  à  nous  devenir  un  allié  fidèle,  à  refuser  tout  asile  aux 
hommes  du  Bosséa  sur  la  rive  droite  du  fleuve,  à  protéger 
les  caravanes,  moyennant  quoi,  il  recevrait  de  nous  une 
coutume  annuelle  de  400  pièces  deguinée.  En  1886,  l'émir 
du  Trarza,  Eli,  fut  assassiné  par  son  neveu  ;  Ahmet  Saloum, 
son  fils,  se  réfugia  à  Saint-Louis.  Mais  un  de  ses  parents, 
Amar,  avec  l'aide  de  plusieurs  tribus,  renversa  le  meurtrier 
et  se  fit  émir.  Il  manifestait  des  dispositions  en  notre 
faveur  tandis  que  le  chef  des  Bosséa  continuait  contre 
nous  la  lutte  acharnée  ;  et  comme  lémir  des  Ida  ou  Aïch, 
Baker,  qui  longtemps  nous  avait  témoigné  de  l'amitié, 
s'était  brusquement  déclaré  l'allié  d'xAbdoul  Boubakar,  on 
pensa  à  lancer  contre  lui  le  nouvel  émir  des  Trarza.  Amar 
promit,  tergiversa,  recula  son  départ,  sous  prétexte  de 
difficultés  matérielles.  Le  jeune  Ahmet  Saloum  s'était  de 
nouveau  réfugié  à  Saint-Louis,  près  de  l'autorité  française, 
pour  se  soustraire  à  sa  tyrannie  ;  l'émir  le  fit  redemander 
et,  le  gouverneur  général  étant  venu  à  Richard  Toll  pour 
régler  le  différend,  Amar  refusa  de  venir  le  rejoindre.  On 


l'action    de    la   FRANCE    EN    MAURITANIE  187 

apprit  dans  l'intervalle  que,  loin  de  se  disposer  à  marcher 
contre  Bakar,  il  lui  avait  fait  passer  une  partie  des  pièces 
de  guinée  fournies  par  nous  en  vue  de  ses  préparatifs. 

Après  trois  jours  d'attente,  le  gouverneur  repartit  pour 
Saint-Louis,  déclarant  que  la  France  abandonnait  Amar  et 
appuyait  le  jeune  Ahmet  Saloum,  que  la  plupart  des  tribus 
demandaient  pour  émir.  Le  8  octobre  1891,  Ahmet  Saloum 
fut  officiellement  reconnu  émir  des  Trarza.  Un  nouveau 
traité  lui  accorda,  en  remplacement  du  droit  de  sortie  sur 
les  gommes,  une  indemnité  fixe  de  1.600  pièces  de  guinée 
(à  peu  près  10.000  francs),  que  son  premier  ministre 
devait  toucher  à  Saint-Louis  ;  le  même  traité  nous  enga- 
geait à  verser  annuellement  330  pièces  de  guinée  au  cheikh 
des  Darmacor  (Ida  ou  el  Hadj)  ;  au  mois  de  décembre 
suivant,  l'émir  des  Brakna  recevait  par  traité  une  alloca- 
tion annuelle  de  1.000  pièces  de  guinée  (6.000  francs),  en 
compensation  du  droit  de  sortie  supprimé  et  un  droit  sur 
les  produits  cultivés  par  nos  sujets  dans  les  terrains  allu- 
viaux sur  la  rive  droite.  Dans  ces  conventions,  le  gouver* 
nement  français  s'engageait,  en  outre,  à  laisser  les  popu- 
lations choisir  leurs  émirs,  à  condition  toutefois  que  le  can- 
didat nouveau  n'eût  pas  assassiné  un  prédécesseur  ou 
l'héritier  légitime  et  reconnaissait  les  émirs  régnants  qui, 
de  leur  côté,  plaçaient  leurs  sujets,  les  biens  de  ceux-ci 
et  leurs  terrains  de  parcours,  sous  le  protectorat  de  la 
France.  La  France  s'engageait  à  respecter  leurs  usages,  à 
ne  pas  intervenir  dans  leurs  affaires  intérieures  ;  des  con- 
ditions d'intervention  étaient  prévues  pour  le  cas  de  guerre 
entre  tribus  non  protégées  ou  entre  tribus  protégées  ;  les 
questions  de  juridiction  civile  et  commerciale,  de  circula- 
tion des  caravanes  et  des  sujets  dans  les  deux  territoires, 
pour  la  sécurité  personnelle  et  la  liberté  du  trafic,  y  étaient 
également  prévues. 

L'émir  des  Brakna,  jadis  secondé  par  nos  troupes,  avait 
aidé  de  son  concours  le  jeune  Ahmet  Saloum,  replacé  par 
nous  à  la  tête  des  Trarza. 

La    même    année,    le    ministre   des    colonies  confiait  à 


Î88  LA    MAURITANIE 

M.  Faber  le  soin  de  conclure  un  accord  avec  l'émir  de 
l'Adrar,  avec  lequel  nous  n'avions  point  encore  eu  de 
relations  politiques.  La  contrée  était  alors  bouleversée  par 
la  toute  récente  guerre  des  Ida  ou  Aïch  ;  Faber  envoya 
une  lettre  à  l'émir  Ould  Aida  pour  lui  demander  une 
escorte  pour  garantir  la  sécurité  de  la  mission  qui  venait 
à  Atar,  l'entretenir  au  nom  du  gouvernement  français,  ou, 
s'il  ne  le  pouvait,  de  retourner  le  traité  revêtu  de  sa  signa- 
ture. L'émir  fit  répondre  par  son  cadi  qu'il  acceptait  les 
clauses  commerciales  du  traité  et  Talliance  des  Français  et 
ne  ferait  jamais  alliance  avec  nulle  autre  nation  européenne 
mais  ne  signa  point  le  traité.  Cette  signature  fut  obtenue 
l'année  suivante  par  l'interprète  Bou  el  Magdad.  qui,  envoyé 
par  le  gouverneur  du  Sénégal,  passa  en  son  nom  avec 
Ould  Aïda  une  convention  où  la  France  s'engageait  à  ne 
pas  se  mêler  des  affaires  intérieures  de  l'Adrar,  à  protéger 
les  caravanes  allant  de  l'Adrar  au  Sénégal,  à  venir  en  aide 
au  roi  contre  ses  ennemis,  à  lui  payer  une  coutume 
annuelle  de  500  pièces  de  guinée  pour  le  droit  de  2  1/2  °/o 
perçu  à  l'entrée  des  marchandises.  Ould  Aïda  promettait 
de  ne  traiter  avec  aucun  autre  Etat  européen  et  de  n'ac- 
corder nul  monopole  dans  le  pays  qu'avec  approbation  du 
gouverneur  du  Sénégal  (8  avril  1892). 

La  contrée  n'était  pas  pour  cela  entièrement  épurée  ;  nos 
Iroupes  avaient  été  de  nouveau  obligées  d'opérer  dans  le 
Fouta  Djalon  contre  Abdoul  Boubakar  ;  à  leur  arrivée, 
Imhamet,  compétiteur  au  cheikhat  des  Oulad  EUi,  se  réfu- 
gia chez  le  chef  des  Bosséa  dans  l'Aftout  Chergui,  chez  les 
Chrattit  ;  l'autre  compétiteur,  Sidi  Ahmet,  se  déclara  pour 
nous  ;  en  récompense,  il  fut  nommé  chef  de  l'escale 
de  Kaëdi,  avec  don  d'une  coutume  annuelle  de  500 
pièces  de  guinée,  le  poste  de  Saldé  étant  supprimé  ainsi 
que  la  coutume.  Bientôt,  avec  la  fourberie  maure,  Sidi 
Ahmet  se  mit  à  fournir  à  l'administration  de  faux  rensei- 
gnements, s'entendit  avec  les  tribus  voisines  pour  piller 
les  caravanes,  força  les  commerçants  de  Kaëdi  à  lui 
remettre  des  présents  sous  menace  d'empêcher  les  indigènes 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  189 

d'apporter  les  produits  aux  lieux  de  vente,  de  dévaliser  nos 
sujets  noirs  qui  viennent  cultiver  la  rive  droite.  Les  plaintes 
répétées  qui  arrivaient  au  commandant  du  cercle  de 
Kaëdi,  après  les  avertissements  répétés  et  inutiles,  ame- 
nèrent le  gouvernement  français  à  le  révoquer  et  à  le  rem- 
placer par  son  frère  Bakar  ;  il  s'enfuit  dans  leTaganl,  chez 
les  Abakak  (1893). 

Cette  même  année,  l'émir  des  Brakna,  Sidi  EUi,  notre 
allié,  étant  mort,  l'administrateur  français  prit  des  dispo- 
sitions pour  que  sa  place  revînt  sans  conteste  à  son  fils 
Ahmedou.  Celui-ci,  cependant,  à  peine  reconnu,  ne  se 
servit  de  son  autorité  que  pour  laisser  les  tribus  piller  les 
alentours,  puis  feindre  l'ignorance  et  protester  de  sa  fidé- 
lité devant  toutes  les  réclamations  du  gouvernement  fran- 
çais, ne  se  souvenant  des  traités  que  pour  toucher  la 
coutume  et  jamais  pour  châtier  les  voleurs. 

Conséquences  de  V occupation  du  Soudan  et  du  Sahel.  — 
Dans  l'est,  les  Hammoumat,  fraction  des  Mechdouf  qui 
s'était  séparée  de  l'ensemble  du  groupement,  alliée  aux 
Oulad  Naceur,  pillèrent  les  campements  des  Mechdouf 
ainsi  que  nos  villages  des  cercles  de  Nioro  et  de  Goumbou 
(Soudan).  Comme  le  colonel  Archinard  se  trouvait  à 
Goumbou,  l'émir  des  Mechdouf,  Mokhtar  Cheikh,  vint  l'y 
trouver,  pour  lui  demander  l'appui  de  la  France;  et  le 
colonel  interdit  aux  Hammoumat  et  aux  Oulad  Naceur 
l'entrée  de  nos  territoires  (1892).  L'année  suivante,  nous 
dûmes  de  même  interdire  l'entrée  de  nos  territoires  du 
Soudan  aux  Souaker,  des  El  Sidi  Mahmoud,  à  cause  aussi 
de  leurs  déprédations. 

Bakar,  chef  de  l'escale  de  Kaëdi,  nommé  par  nous, 
ayant  été  assassiné  par  son  frère  Ould  Eyba,  celui-ci  fut 
jugé  et  exécuté,  et  nous  plaçâmes  à  la  tête  de  l'escale 
Ahmet  Mahmoud  Ould  Filali,  en  lui  promettant  par 
traité  cinq  pièces  de  guinée  pour  fruit  de  ses  soins 
(janvier  1894).  Trois  mois  après,  un  autre  traité  le  char- 
geait de  verser  à  Mokhtar,  émir  des  Ida  ou  Aïch  Ghrattit, 
les  500  pièces  de  guinée  annuelle  que  nous  nous  engagions 


J90  LA    MAURITANIE 

à  fournir  à  celui-ci,  qui  nous  avait  secondé  dans  les  diffé- 
rends avec  Sidi  Ahmet,  le  chef  prévaricateur  destitué  de 
l'escale  de  Kaëdi  ;  il  captura  l'assassin  de  Bakar,  tandis 
que  les  Abakak  donnaient  asile  à  nos  ennemis.  Les  autres 
clauses  de  ces  traités  sont  analogues  à  celles  des  conven- 
tions précédentes  avec  les  émirs  Trarza  et  Brakna,  stipu- 
lant, de  plus,  d'une  façon  spéciale,  que  les  chefs  des  tribus 
doivent  empêcher  tout  acte  de  pillage  ou  vol  commis  par 
leurs  sujets  français  et  faire  reconstituer  le  butin  en 
cas  de  vol,  sous  peine  de  se  voir  retenir  sur  leur  coutume 
annuelle  le  montant  des  dommages. 

Plus    à    Test  encore,  à  l'extrémité   orientale    du  Sahel, 
d'autres   difficultés  surgissaient.  Après    notre    occupation 
de    Tombouctou,    les    Oulad    Allouch.    fraction    la    plus 
guerrière    des    Oulad-Daoud,    qui    s'étendent   au   delà  de 
Oualata    et   de    Sokolo,    transition    entre    les    populations 
maures  et  les  tribus  du  désert  et  dont,  autrefois,  les  Touareg 
furent  tributaires   et  qui  n'avaient  point  eu  jusqu'alors  de 
rapports  avec  nous,  prirent  une    attitude    hostile  ;    l'émir 
s'alliait  aux  Touaregs  Kel  Antassar,  repliés  près  de  Bassi- 
kounou,  et  nouait  des  intrigues  en  vue  de  former  contre 
nos  troupes  une  ligue  des  Touaregs  et  des  Oulad  Mahmoud 
et  de  couper  à  notre  commerce  les  routes  de  Tombouctou  à 
Médinepar  Numpala,  Sokolo,  Goumbou,  Nioro;  pour  s'op- 
poser à  ces  projets  on  dutcréer  des  postes,  à  Néré,  entre  Bas- 
sikounou  et  Sokolo,   à  Ras  el   Ma,  au  lac  Faguibine.  Les 
Oulad  Seïd  se  rapprochant  de    nous,  nous  avaient  permis 
d'occuper  les  premiers  points  de  résistance.  La  présence  de 
nos  soldats   sur  un  territoire  non  encore  parcouru  frappa 
l'émir  des    Oulad  Daoud   qui   écrivit  au  commandant  du 
cercle  de   Sokolo  pour  affirmer   sa    fidélité    et    demander 
le  retrait  des  postes  ;  cependant,   il  appelait  à  son  secours 
les  Touaregs  et  les  Oulad  Mahmoud.   Le  commandant  du 
Sokolo,  averti,  envoya  un  ordre  contraire  à  leur  chef  Oued 
Zeïn  qui  s'en  retourna  dans  le  Goumbou  avec  ses  campe- 
ments ;  et,  à  la  suite  de  ce  fait,  l'émir  des   Oulad    Daoud 
s'immobilisa  pendant  assez  longtemps. 


L*ACTION    DE    LA    FRANCE    EN    MAURITANIE  I9l 

A  ce  moment,  les  Oulad  Naceur  (d'Oualata  àl'Adrar)  se 
livraient  à  des  attaques  répétées  et  contre  nos  villages  indi- 
gènes et  contre  les  tribus  maraboutiques  ;  une  de  leurs 
caravanes  fut  saisie  à  Médine  et  les  chefs  de  la  caravane 
emprisonnés  ;  réduits  par  les  mesures  que  Ton  prit  en 
même  temps,  ils  demandèrent  l'aman  ;  on  voulut  bien 
leur  accorder  et  traiter  avec  eux,  à  condition  qu'ils  nous 
prêteraient  secours  contre  une  autre  fraction  des  Oulad 
Naceur  avec  lesquels  eux-mêmes  étaient  en  lutte.  Les 
Kounta  qui,  à  la  suite  de  razzias  sur  nos  frontières,  s'étaient 
vu  interdire  l'accès  de  nos  cercles  du  Sahel,  vinrent  après 
eux  faire  leur  soumission.  Mais  les  Oulad  Naceur  ne  tar- 
dèrent pas  à  trahir,  et  le  chef  qui  avait  traité  avec  nous, 
Sidi  Ahmed  Lahbib,  démontra  aux  tribus  que  le  traité 
allait  désormais  empêcher  les  pillages  et  qu'ils  feraient 
mieux  de  passer  chez  le  chef  de  l'autre  fraction,  Bakar, 
ennemi  irréconciliable  des  Français.  Une  partie  suivit  ce 
conseil  ;  les  chefs  fidèles  à  notre  alliance,  Amuda  et 
Samba,  se  réfugièrent  chez  les  Oulad  M'Bark.  Bientôt, 
avec  le  chef  de  ceux-ci,  Eli  Ould  Alokhtar,  ils  se  rendirent 
à  Nioro  afin  d'y  réclamer  notre  secours. 

Le  commandant  du  cercle  confia  à  Eli  Ould  Mokhtar  un 
petit  corps  de  1 50  Sarrakolè,  les  autres  réunirent  des  partisans 
pour  aller  guetter  une  occasion  d'attaquer  Bakar  dans  un 
camp.  Cette  occasion  se  présenta  bientôt  si  favorable  que 
le  commandant  du  cercle  de  Nioro  envoya  vers  les  Oulad 
Naceur  un  peloton  de  spahis  ;  après  une  marche  de  nuit 
dans  les  gorges  de  Teranne,  ceux-ci  tombèrent  sur  les  cam- 
pements de  Bakar,  qui  s'enfuit,  bientôt  imité  par  les  siens, 
en  laissant  dans  nos  mains  12.000  têtes  de  bétail,  et  ne 
tarda  pas  à  nous  demander  la  paix,  qui  lui  fut  accordée 
(février  1896).  En  janvier,  un  traité  avec  Bakar,  émir  des 
Ida  ou  Aïch  Abakak  avait  complété  nos  accords  avec  les 
grandes  tribus  maures  des  rives  du  Sénégal,  lui  accordant 
mille  pièces  de  guinée  annuelles  (6.000  francs)  pour  prix  de 
son  concours  avec  les  mêmes  obligations  que  dans  les  con- 
ventions avec  les  Trarza,  Brakna  et  Ida  ou  Aïch  Ghratlit. 


192  LA    MAURITANIE 

Au  pays  Brakna,  dans  la  plaine  de  Foré,  le  long  du 
fleuve^  Sidi  Ahmet,  le  pillard,  jadis  chef  de  l'escale  de 
Kaëdi,  continuait  ses  rapines  et  ses  intrigues,  grâce  à  l'in- 
dolence du  nouveau  chef  de  poste  ;  en  mars  1897,  un  indi- 
gène, qui  servait  d'intermédiaire  entre  l'émir  des  Chratitt 
et  le  commandant  de  Kaëdi,  fut  assassiné  par  les  gens  du 
brigand  dans  le  cercle  de  Matam,  et  ses  lettres  volées  ;  le 
chef  d'escale  Ahmet  Mahmoud,  reconnu  incapable,  fut 
remplacé  par  son  frère,  Mohammed  Filali,  et  interdiction 
de  pénétrer  sur  le  territoire  français  fut  faite  à  Sidi  Ahmet, 
qui  n'en  continua  pas  moins  à  rôder  autour  de  ses 
anciennes  possessions,  et  à  y  organiser  des  vols  à  main 
armée. 

Au  même  moment  (février  1897),  le  gouvernement  fran- 
çais devait  intervenir  pour  rétablir  l'ordre  entre  les  Maures 
du  ïrarza. 

Depuis  plusieurs  années,  les  tribus  maraboutiques  des 
Djedjibba  et  des  Oulad  Biri  eurent  des  contestations  à 
propos  de  leurs  points  d'eau  dans  l'Amechtil  et  la  pro- 
priété des  pâturages  du  Ghamama  ;  des  conflits  éclatèrent 
fréquemment  entre  les  tribus,  et  les  Hassane  prirent  fait 
et  cause  pour  leurs  marabouts,  sous  prétexte  de  les  pro- 
téger. L'émir  du  Trarza  Ahmet  Saloum  était  pour  les 
Oulad  Biri  avec  les  Oulad  Diman  et  les  Euleb,  l'émir  du 
Brakna  Ahmedou^  les  Oulad  Abdallah  leurs  alliés  toucou- 
leurs  du  Ghamama  pour  les  Djedjibba.  Le  grand  mara- 
bout Gheikh  Sidia,  des  Oulad  Biri,  demanda  protection  et 
réparation  à  l'émir  des  Brakna  ;  Ahmedou,  selon  son  habi- 
tude, promit  et  laissa  faire.  La  lutte  devint  si  vive  que  les 
Djebjibba  marchèrent  sur  le  campement  du  grand  mara- 
bout, à  Aouadane,  entre  Sout-el-Mâ  et  Podor,  l'atta- 
quèrent et  faillirent  s'emparer  de  la  personne  de  ce  chef 
religieux,  qui  ne  fut  sauvé  que  par  le  courage  de  ses  élèves. 

Le  gouvernement  général  s'interposa  pour  mettre  fin  à 
ces  querelles  ;  une  convention  fut  passée  entre  l'émir  des 
Brakna  et  les  représentants  de  Gheikh  Sidja  et  de  l'émir  du 
Trarza  ;   les  dégâts   devaient  être  de  part  et  d'autre  rem- 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  193 

bourses,  et  les  Oulad  Biri  avaient  autorisation  de  camper 
sur  le  marigot  de  Morghen.  Les  liostilités  n'en  cessèrent 
point  pour  cela,  si  bien  que,  l'année  suivante,  le  gouver- 
neur général,  dans  une  convention  signée  à  Dagana  par 
Ahmedou,  Ahmet  et  Cheikh  Sidia,  déclara  que  la  paix 
était  faite,  les  terrains  contestés  déclarés  propriété  du  gou- 
vernement français.  Nos  Toucouleurs  de  la  rive  gauche, 
peu  à  peu,  passèrent  le  fleuve  et  vinrent  les  cultiver. 

A  l'est,  la  lutte  continuait  dans  le  Sahel.  L'émir  des 
Oulad  Daoud,  sous  un  calme  apparent,  continuait  d'être 
hostile.  Le  village  de  Nampala,  entre  Néré  et  Sokoto,  fut 
pillé  par  plusieurs  de  ses  tribus  qui  enlevèrent,  biens, 
troupeaux,  captifs  et  comblèrent  les  puits  sur  les  routes 
pour  empêcher  qu'on  les  poursuivît.  Le  gouverneur  géné- 
ral fit  savoir  à  Témir  qu'on  le  considérait  comme  respon- 
sable de  l'attentat  et  que  la  tribu  des  Allouch  serait  consi- 
dérée comme  ennemie  avec  interdiction  du  séjour  sur  son 
territoire  tant  que  le  butin  ne  serait  pas  rendu,  les  puits 
rétablis  et  l'amende  payée  par  les  coupables.  Sidi  Ould 
Henou  atermoie,  proteste  et  traîne  en  longueur.  Devant  ses 
ruses  et  son  obstination,  la  marche  sur  Bassikounou  est 
décidée,  en  octobre  1908,  les  spahis  et  les  tirailleurs  se 
mettent  en  roule.  Ils  dispersent  à  Tiéki  les  bandes  de  Sidi 
Henou  qui  s'enfuit,  nous  laissant  maîtres  de  Bassikounou. 
Il  demande  la  paix  et  se  retire  dans  le  Haut-Sahel,  espé- 
rant y  réunir  les  tribus  afin  de  recommencer  la  lutte. 

Mais  elles  se  désagrègent  :  les  Oulad  Zeïd,  les  ElKeneïka 
qui,  au  printemps,  avaient  demandé  déjà  à  faire  leur  sou- 
mission et  à  se  fixer  sur  nos  territoires,  renouvellent 
leur  requête  à  la  fîndel'année  1898.  On  leur  répond  qu'il 
nous  faut,  non  pas  une  soumission  isolée,  mais  celle  de 
toutes  les  tribus  et  le  paiement  de  toutes  les  amendes.  A 
leur  retour  au  campement,  les  El  Keneïka  sont  pillés  par 
les  Allouch,  irrités  de  leur  démarche.  Alors,  en  compensa- 
tion, nous  leur  ouvrons  l'accès  de  nos  territoires  et  les 
dégrevons  du  droit  de  pacage.  Cette  mesure  produit  un 
grand  etîet  dans  toute  la  région  et  la   confédération  des 

La  Maurita.me.  13 


194  LA    MAURITANIE 

Oulad  Daoud  tend  de  plus  en  plus  à  se  disloquer  et  à  se 
séparer  de  son  chef. 

La  même  année,  on  dut  envoyer  une  colonne  volante  à 
travers  le  désert  jusqu'à  Nema  (nord  de  Oualata)  afin  de 
châtier  les  Mechdouf  qui,  ayant  renversé  l'émir,  notre  allié, 
continuaient,  au  milieu  de  leurs  luttes  intérieures,  à  piller 
les  caravanes  et  à  attaquer  nos  villages. 

Les  troupeaux  sont  saisis,  l'entrée  sur  nos  territoires 
interdite  aux  Mechdouf.  Devant  cette  manifestation  de 
notre  force,  les  tribus  alliées  aux  Mechdouf,  Oulad  Xaceur, 
Hamoumat,  s'éloignent  d'eux  ;  les  Oulad  Mahmoud 
demandent  à  marcher  avec  nous,  et  l'émir  des  Mechdouf, 
Mohamed  ould  Mokhtar,  est  forcé  de  faire  sa  soumission, 
en  acceptant  toutes  les  conditions  imposées  par  nous, 
restitutions  des  biens  et  des  captifs  dérobés  depuis  1897, 
indemnités  aux  villages  razziés,  indemnité  de  guerre,  con- 
ditions que,  d'ailleurs,  il  exécute  loyalement.  Ces  résultats 
heureux  n'étaient  pas  sans  devoir  quelque  chose  à  l'in- 
fluence de  Sidi  El  Khéïr  et  de  Tarouad,  marabouts  vénérés 
de  la  tribu  des  Mechdouf.  Les  Taleb  Mokhtar,  qui  jouis- 
saient de  la  plus  haute  autorité  morale  sur  l'esprit  de 
l'émir  et  sur  toute  la  région,  avaient,  dès  l'occupation  du 
Sahel  par  nos  troupes,  mis  cette  autorité  au  service  de 
notre  cause.  La  même  année  encore,  les  deux  frères  qui  se 
disputaient  le  cheikhat  des  El  Sidi  Mahmoud  sollicitent 
tous  deux  notre  appui  et  nous  sommes  prêts  de  les  récon- 
cilier et  de  désigner  le  cheikh  qui  nous  agrée  le  mieux. 

Nouvelle  politique  indigène.  —  Si  notre  prestige  se 
développait  et  agissait  ainsi  sur  les  tribus  maures  du 
Sahel,  c'est  grâce  à  l'orientation  nouvelle  que  prenait,  par 
suite  des  circonstances,  notre  politique  indigène. 

Pendant  longtemps,  la  «  question  maure  »  se  bornait 
aux  rapports  des  trafiquants  européens  du  fleuve  et  des 
peuplades  riveraines,  à  l'examen  du  régime  des  escales  ou 
de  la  liberté  de  commerce.  Notre  occupation  du  Soudan  fit 
changer  l'aspect  de  la  question;  en  1894,  le  rapport  Claude, 
en  1896,  le  rapport  Lartigue,  signalèrent   le  début   d'une 


L^CTION    DE    LA    FRANCE    EN    MAURITANIE  195 

étude  sérieuse  des  tribus  voisines  du  Soudan,  Mechdouf, 
Oulad  Daoud,  Oulad  Naceur,  Oulad  N'Bark  et  montrèrent 
la  nécessité  de  connaître  mieux  ces  peuples  et  de  sortir 
de  cette  attitude  trop  efFacée  observée  jusqu'alors,  vis-à-vis 
de  ceux  avec  lesquels  nous  étions  en  rapport. 

Sur  les  rives  du  Sénégal  et  au  Soudan,  notre  situation 
économique  vis-à-vis  des  indigènes  était  complètement 
différente  ;  au  Sénégal  nous  versions  des  indemnités  aux 
chefs  des  tribus  maures,  au  Soudan,  nous  recevions  des 
indigènes  des  contributions  régulières  (droits  prélevés  sur 
les  marchandises  importées  par  les  caravanes,  droit  de 
pacage  sur  les  troupeaux  que  les  Maures  amènent,  durant 
la  saison  pluvieuse,  dans  les  pâturages  du  Sahel).  Au  Séné- 
gal, en  effet,  le  gouvernement  français  s'est  trouvé  substi- 
tué aux  compagnies  qui,  trafiquant  dans  les  escales,  s'étaient 
vues  obligées  d'acheter,  par  une  contribution  volontaire,  la 
protection  douteuse  des  chefs  riverains.  Au  Soudan,  les 
rois  du  Khaanta,  avant  nous,  prélevaient  sur  les  tribus 
maures  des  droits  de  pacage  et  de  commerce  (oussourou)^ 
et  là  nous  avons  succédé  à  ceux  que  nous  avions  vaincus. 
Des  instructions  locales  du  13  mai  1897  réglèrent  la  per- 
ception régulière  de  ce  droit  de  circulation  des  caravanes, 
au  moyen  de  laissez-passer  et  de  carnets  à  souche  ;  des 
postes  de  perceplion  fonctionnent  dans  chacun  des  cercles 
de  Kayes,  Nioro,  Goumbu,  Sokoto.  En  1898  le  collec- 
teur de  ces  droits  versait  plus  de  130.000  francs  au  budget 
de  la  colonie,  tandis  que  la  somme  des  coutumes  consen- 
ties aux  chefs  de  l'Ouest  atteignait  plus  de  40.0U0  francs  ; 
les  individus  des  tribus  nomades  du  Sahel,  tentées  par  la 
sécurité  de  nos  territoires,  montraient  une  tendance  de 
plus  en  plus  accrue  à  s'y  fixer,  ce  qui  les  amena  peu  à  peu 
à  remplacer  le  droit  de  pacage  par  le  paiement  en  argent 
d'un  impôt  fixe. 

C'est  donc  l'intérêt  bien  entendu  de  la  prospérité  de  la 
colonie  qui  commandait  le  rapprochement  avec  les  Maures. 
C'estpour  arriver  à  ce  but  que  le  général  de  Trentinian,  lieu- 
tenant gouverneur  du  Soudan,  demanda  l'aide  de  Coppo- 


196  LA   MAURITANIE 

lani,  qui  fut  chargé  d'une  mission  à  Tombouctou  (1897) 
et  ensuite,  au  nord  du  Hodh.  Coppolani,  au  courant  des 
mœurs  religieuses  de  l'Islam  dont  il  avait  fait  une  étude 
spéciale,  se  fit  accompagner  par  Sidi  el  Khéir,  des  Taleb 
Mokhtar,  fils  du  fameux  fondateur  d'ordre  Mohamed  P'adel, 
auquel  fut  accordé  en  récompense  de  ce  service,  l'exemp- 
tion du  droit  de  pacage  pour  ses  troupeaux.  Avec  le  pres- 
tige de  ce  personnage  tout-puissant  sur  les  tribus  mara- 
boutiques  et  l'aide  du  lieutenant  Picard  et  de  Robert 
Arnaud,  Coppolani  obtint  l'adhésion  de  toutes  les  tribus 
rebelles.  Le  28  juillet  1899,  le  lieutenant  gouverneur  du 
Soudan  accordait  un  aman  général  et  l'oubli  des  luttes 
passées  à  toutes  les  tribus  du  désert,  et  ce  furent  les  mara- 
bouts Sidi  El  Khéir  et  Tarouad  qu'on  chargea  d'aller 
annoncer  aux  chefs  des  tribus  cette  mesure  de  large  clé- 
mence :  Tarouad  reçut  alors  comme  son  oncle  l'exemption 
du  droit  de  pacage. 

C'est  à  la  suite  du  succès  de  sa  mission  dans  le  Hodh  que 
Coppolani  conçut  le  projet  de  donner  à  tous  les  pays 
maures  dépendant  du  Sénégal  et  se  prolongeant  jusqu'au 
Sahara  une  organisation  rationnelle  et  d'accomplir  la  péné- 
tration pacifique  de  la  Mauritanie  en  s'appuyant  sur  les 
influences  religieuses.  Waldeck-Rousseau  lui  confia  le 
soin  de  cette  progression  lente  et  sûre. 

Il  entra  en  relation  avec  le  grand  marabout  du  Trarza, 
Cheikh  Sidia.  Cet  homme  remarquable  comprit  tout  de 
suite  quelle  amélioration  la  présence  des  Français  pouvait 
amener  dans  la  vie  des  tribus  maraboutiques,  toujours  en 
butte  aux  vexations  des  tribus  guerrières.  Avec  un  loyal 
empressement,  il  répondit  à  l'appel  qui  lui  était  fait  ;  sa 
collaboration  intelligente  amena  les  deux  peuples  à  se 
connaître  et  à  s'estimer,  il  se  fit  le  conseiller  du  représen- 
tant de  la  France,  son  agent  auprès  des  autres  tribus  mara- 
boutiques sur  lesquelles  son  prestige  est  si  fort.  Et  Cheikh 
Saad  Bou  aussi,  fils  du  fondateur  de  l'ordre  des  Fadelia, 
dès  longtemps  lié  à  la  France  par  ses  interventions  répé- 
tées auprès  des   chefs    maures  en  faveur  de  nos  explora- 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  197 

leurs,  se  lia  avec  Goppolani  pour  favoriser  l'œuvre  paci- 
ficatrice ;  même  il  l'accompagna  dans  une  tournée  à  Souet 
el  Ma  et  Kliroufa. 

Du  côté  de  l'est,  l'attention  de  la  France  ne  restait 
point  inactive  ;  le  gouvernement  de  la  colonie  espagnole 
du  Rio  de  Oro  cherchait  à  nouer  des  pourparlers  avec 
l'émir  de  l'Adrar  en  vue  de  lui  offrir  un  protectorat  ;  des 
agents  du  sultan  Moulay  Hassan  appuyés  par  le  grand 
cheikh  religieux  d'Ouadane,  Mohamed  el  Fadel,  le  sollici- 
taient aussi  de  se  placer  sous  l'autorité  du  sultan  du  Maroc, 
tandis  qu'ils  tentaient  les  mêmes  intrigues  près  des  émirs 
Ida  ou  Aïch,  Brakna  et  Trarza  ;  l'émir  Ould  Aida  se  déro- 
bait devant  ces  menées.  Une  ordonnance  ministérielle  l'en 
récompensa  en  portant  au  double  une  subvention  du  gou- 
verneur de  l'Afrique  occidentale  (la  coutume  qui  lui  était 
accordée  par  le  traité  de  1892).  Malheureusement,  ce  chef 
autoritaire  et  loyal  périt  cette  année-là  par  la  chute  de  sa 
maison  renversée  par  l'ouragan,  et  la  faiblesse  de  carac- 
tère de  son  oncle  qui  lui  succéda  fut  cause  l'année 
suivante  de  l'insuccès  de  la  mission  Blanchet,  affaire 
dans  laquelle  le  grand  cheikh  Fadelia,  Saad-Bou,  s'employa 
activement  encore  à  nous  faire  obtenir  satisfaction.  Sidi 
Ahmetould  Moliktar  qui  se  mit  à  exercer  l'autorité  sous  le 
nom  de  son  père,  manifestait  pour  nous  des  dispositions 
plutôt  favorables,  ainsi  que  le  grand  marabout  Mohamed 
el  Fadel,  précédemment  hostile. 

Sur  les  rives  du  Sénégal,  les  guerres,  malgré  les  accords 
auxquels  nous  avions  procédé,  avaient  continué  entre  les 
Oulad  Biri  et  Djedjibba,  à  propos  des  puits  et  des  pâtu- 
rages ;  ayant  évalué  l'Amechtil  et  l'Aoukeira  à  la  fin  de 
1899,  les  Djedjibba  revinrent  l'année  suivante  razzier  les 
Oulad  Biri  qui  durent  quitter  les  puits  et  se  replier  dans 
l'Aoukeira.  Les  Djedjibba  que  soutenait  l'émir  des  Brakna, 
n'en  continuaient  pas  moins  à  les  attaquer  et  à  les  piller, 
de  telle  sorte  qu'après  des  chances  diverses,  les  Oulad 
Biri,  avec  leur  grand  chef  religieux  Cheikh  Sidia,  furent 
obligés  de  chercher  refuge  chez  les  Oulad  Diman  et  les 
Ida  ou  Aïcii(i90ij. 


198  LA    MAURITANIE 

Orgunisation  des  pays  maures  de  la  rive  droite.  —  La 
France,  à  ce  moment,  sous  l'inspiration  de  Coppolani,  son- 
geait à  intervenir  d'une  façon  active  pour  rétablir  l'ojvire 
au  delà  du  fleuve. 

Trop  longtemps  occupé  d'organiser  notre  puissance 
dans  la  Sénégambie,  le  gouvernement  du  Sénégal  s'était 
contenté,  comme  action  sur  la  rive  droite  du  fleuve, 
de  traités  sans  effet  qui  n'engageaient  que  nous  ;  Ahme- 
dhou,  Témir  des  Brackna,  malgré  les  conventions,  lais- 
sait les  vols  se  multiplier  sur  lis  caravanes  et  sur  les 
chalands  de  commerce  qui  remontaient  le  fleuve,  sans  les 
châtier  et  sans  les  rembourser  ;  nos  villages  noirs  de  la 
rive  gauche  étaient  razziés  pour  la  traite  des  esclaves 
vendus  sur  les  marchés  marocains  ;  il  était  impossible  de 
laisser  se  prolonger  un  tel  état  de  choses,  et  l'anarchie, 
l'injustice  et  l'esclavage  se  déployer  à  quelques  kilomètres 
d'une  possession  de  la  France,  dont  la  véritable  gloire  est 
d'apporter,  partout  où  elle  passe,  l'équité  et  l'humanité. 
Cette  nécessité  d'agir,  Coppolani  l'avait  comprise,  et  il 
avait  aussi  compris  la  méthode  pacifique  à  suivre,  car  l'opi- 
nion française  se  serait  refusée  à  un  nouvel  eff'ort  militaire 
dans  la  région. 

Lorsque  le  nouveau  gouverneur  général  de  l'Afrique 
occidentale,  M.  Roume,  rejoignit  son  poste,  il  trouva  en 
face  de  lui  une  invasion  déjà  commencée.  Son  prédéces- 
seur intérimaire  avait  dû  intervenir  sur  la  rive  droite  du 
Sénégal,  tout  le  pays  étant  en  feu.  En  plus  des  luttes  des 
marabouts  guerriers  des  Brakna  contre  les  Oulad  Biri  de 
Cheikh  Sidia,  un  mouvement  insurrectionnel  s'était  pro- 
duit au  Trarza  à  la  fin  de  1901  contre  l'émir  Ahmed 
Saloum  sous  l'instigation  de  son  concurrent  Sidi  Mohammed 
Fall,  jusqu'alors  réfugié  chez  les  Brackna.  L'émir  implora 
notre  appui  et  le  chef  des  Ouolof,  que  nous  avions 
chargé  de  prêter  son  concours  à  Ahmed,  n'ayant  pas 
empêché  une  nouvelle  défaite,  il  fallut  envoyer  des  troupes 
qui  s'établirent  près  du  lac  Cayor,  à  Souk-el-Ma  ;  en 
même  temps,  des  efl'orts  de  médiation  avaient  lieu  de  la 


l'action    de    la    FRANCE   EN    MAURITANIE  199 

pari  de  l'autorité  française,  appuyée  par  Cheikh  Sidia. 
Sidi  Mohammed  rompit  les  pourparlers  et  s'enfonça  dans 
l'intérieur  ;  deux  mois  après,  une  bataille  meurtrière 
sembla  laisser  l'avantage  à  Ahmed  Saloum,  mais  la  tribu 
des  Tadjarakan  l'abandonna  et  appela  son  rival. 

Dans  le  Brackna,  l'émir  avait  lui-même  affaibli  son  pou- 
voir par  son  animosité  contre  la  puissante  tribu  marabou- 
tique  des  Oulad  Biri  qui  avait  dû  passer  dans  le  Trarza. 
Pour  mettre  fin  à  ces  désordres  sans  cesse  renaissants,  la 
France  résolut  de  se  substituer  à  ces  chefs  dépourvus  de 
toute  action  efficace. 

C'est  alors  que  commença  l'organisation  administrative 
des  pays  maures.  Coppolani  reçut  par  arrêté  spécial  le 
soin  d'étudier  la  réorganisation  des  populations  de  la  rive 
droite  et  d'entrer  en  contact  avec  elles  (décembre  1902). 
L'émir  et  le  prétendant  du  Trarza  repoussèrent  l'un  et 
l'autre  ses  avances  et  tour  à  tour  se  retirèrent  vers  le  nord, 
chez  les  Oulad  bou  Sba  ;  appuyant  sa  politique  sur  Cheikh 
Sidia  et  les  Oulad  Biri,  il  tenait  tête  aux  influences  hos- 
tiles ;  enfin  M.  Boume  fit  accepter  par  Ahmed  Saloum  le 
protectorat  de  la  France  ;  des  postes  militaires  furent 
créés  à  Souk-el-Ma,  à  Khroufa,  à  Nouakchott,  sur  un  pla- 
teau dominant  la  plaine  de  l'Aftout,  à  trente  kilomètres  de 
l'ancienne  Portendik.  Les  coutumes  étaient  supprimées. 

En  l'apprenant,  le  vieux  Bakar,  émir  des  Ida  ou  Aïoh, 
s'écria:  «  Ces  chiens  de  roumis  se  révoltent!  je  vais  les 
châtier  !  »  trahissant  ainsi  la  conviction  où  étaient  les  roi- 
telets que  l'indemnité  jusque  là  bénévolement  consentie 
par  nous  pour  acheter  leur  concours,  était  un  hommage 
de  la  crainte  qu'ils  croyaient  nous  inspirer. 

Les  populations  acceptaient  notre  autorité  sans  défa- 
veur ;  les  marabouts,  pour  faciliter  notre  installation,  nous 
abandonnèrent  les  droits  payés  sur  les  récoltes  et  les 
troupeaux.  C'est  que  notre  venue  avait  bien  évidemment 
le  caractère  d'une  action  en  faveur  des  tribus  marabou- 
tiques  contre  les  tribus  guerrières.  Celles-ci  généralement 
se  soumirent  à  l'inévitable  d'assez  bonne  grâce.  Cependant 


200  LA    MAURITANIE 

Témir  des  Brakna  ne  tarda  pas  à  partir  en  dissidence. 
Cheikh  Sidia,  pour  prix  de  ses  services,  obtint  la  restitu- 
tion des  puits  contestés. 

On  s'occupa  aussi  d'organiser  les  tribus  maraboutiques 
sous  le  commandement  administratif  d'un  chef  indigène 
nommé  par  nous  et  responsable  de  l'impôt  qui,  la  plupart 
du  temps,  était  un  des  marabouts  de  la  tribu  ;  chez  les 
Oulad  Biri,  par  exemple,  ce  fut  Sidi  El  Mokhtar,  frère  de 
Cheikh  Sidia. 

Dans  toutes  les  régions  de  la  contrée,  cette  intervention 
était  plus  ou  moins  secrètement  conduite  d'une  façon  favo- 
rable par  les  tribus  tolba  ou  zenagaqui,  occupées  d'élevage, 
de  commerce,  pillées  et  pressurées  par  une  minorité  de 
guerriers  insatiables,  souhaitaient  la  sécurité  du  commerce 
et  la  tranquillité  des  routes,  par-dessus  tout,  appelaient  de 
tous  leurs  vœux  la  puissance  capable  de  les  rassurer,  de  les 
délivrer  des  exactions  et  des  attentats  dont  la  menace 
pesait  sur  eux  sans  cesse.  L'œuvre  que  nous  accomplissions, 
c'était  le  relèvement,  l'affranchissement  de  la  multitude  tra- 
vailleuse et  pénible,  courbée  sous  le  joug  d'une  aristocratie 
omnipotente  et  tyrannique. 

C'est  pourquoi  ces  opprimés,  en  dépit  des  risques  qu'ils 
y  trouvaient,  s'inclinaient  vers  les  libérateurs  qui  venaient 
dompter  leurs  antiques  maîtres.  Dès  1901,  les  Ida  ou  Ali, 
les  Déïboussa,  les  Messouma,  les  Tadjakant,  tribus  mara- 
boutiques dépendant  des  Ida  ou  Aïch,  envoyèrent  un  mes- 
sager à  Bakel  pour  requérir  notre  protection  en  offrant  de 
nous  payer  l'impôt  ;  au  retour,  le  messager  fut  attaqué, 
volé,  frappé  et  forcé  de  s'enfuir  de  Tidjikdja  où  étaient  sa 
demeure  et  ses  palmiers.  Les  habitants  d'Oualata,  dont  les 
environs,  par  suite  des  rapines  des  Mechdouf,  sont  si  peu 
sûrs  qu'on  n'ose,  sans  escorte,  sortir  de  la  ville  en  plein 
jour,  souhaitaient  nous  voir  établis  chez  eux  ;  ils  n'osaient 
le  demander,  de  peur  de  représailles  au  cas  où  leur  requête 
n'obtiendrait  pas  satisfaction  immédiate.  Mais  le  chérif  de 
Oualata  envoyait  son  fils  à  Sokolo  pour  suivre  notre  école. 
Les   El  Sidi    Mahmoud,    partagés    en   deux  camps  autour 


L'ACTION    DE    LA    FRANCE    EN    MAURITANIE  201 

de  deux  frères  rivaux,  réclamèrent  encore  les  uns  et  les 
autres  notre  appui  ou  notre  arbitrage. 

Lorsqu'un  décret  de  mars  1904  eut  réorganisé  nos  colo- 
nies d'Afrique  occidentale,  Goppolani,  nommé  délégué  du 
gouverneur  pour  la  Mauritanie,  s'occupa  de  continuer  son 
œuvre  à  l'est  par  la  même  méthode  pour  la  pénétration 
pacifique  du  Tagant  et  de  l'Adrar.  Les  Ida  ou  Ali,  les  Ida 
ou  Aïch  opposèrent  d'abord  à  nos  diplomates  une  opposi- 
tion obstinée  ;  Goppolani  employa  Sidi  Ahmed  Djeddou, 
marabout,  La  grande  autorité  religieuse  de  Cheikh  Sidia 
travaillait  aussi  pour  lui  dans  ces  régions;  conseillé  par  lui, 
le  chérif  de  l'oasis  de  Tichitt  apporte  sa  soumission.  Dès 
l'arrivée  de  Goppolani  dans  le  Tagant,  le  marabout  des 
Sidi  Abdallah,  Sidi  Mohammed  (cercle  de  l'Assaba),  des 
premiers  adhéra  aussi  à  notre  action.  Goppolani  rappela  du 
Hodh  le  pieux  chef  des  Kounta  du  Tagant,  chassé  par  les 
Ida  ou  Aïch,  le  rétablit  dans  ses  anciens  terrains  de  par- 
cours et  fit  relever  les  ksours  de  Rachid  et  de  Ksar  el 
Barka  qu'ils  avaient  détruits.  M'Barek,  marabout  Ida 
ou  Ali,  intendant  de  l'émir  des  Ida  ou  Aïch,  nous  accorda 
un  concours  dès  le  début.  Devant  ce  mouvement  les  Ida  ou 
Aïch  vinrent  demander  l'aman.  Le  2  avril,  Goppolani  s'ins- 
tallait dans  la  capitale  du  Tagant,  Tidjikdja,  et  l'avenir 
semblait  devoir  développer  heureusement  notre  succès 
pacifique  et  civilisateur. 

Opposition  des  tribus  guerrières.  —  Mais  des  mouve- 
ments d'opposition  et  de  résistance  s'organisant  parmi 
les  éléments  de  trouble  et  d'oppression  de  la  plus  irréduc- 
tible des  tribus  guerrières  réfugiées  dans  l'Adrar  et 
redoutant  notre  pénétration,  destructrice  de  leurs  privi- 
lèges tyranniques,  fermentaient  sourdement.  Le  soir  du 
12  mai  1905,  Sidi  Ahmed  Djeddou,  qui  apportait  le  lait  au 
campement  français,  laissa  peut-être  à  dessein  la  porte 
de  la  zeriba  ouverte  ;  le  chérif  Moulay  Zedin,  de  la  con- 
frérie fanatique  des  Ghdouf,  s'introduisit  et,  d'un  coup  à 
bout  portant,  assassina  le  bon  serviteur  de  la  France, 
l'ami   des  tribus  opprimées.  Un  petit  parti  de  Maures  se 


202  LA    MAURITANIE 

précipita  à  l'attaque  des  postes  ;  ils  furent  repoussés  et  la 
mission  put  se  maintenir  à  Tidjikdja  ;  le  lieutenant-colo- 
nel Montané  fut  nommé  commissaire  général  du  gouver- 
nement. 

A  la  suite  de  cet  événement,  les  Ida  ou  Ali  se  soulevèrent  ; 
des  fractions  soumises  en  apparence  se  révoltèrent  et  les  tri- 
bus mirent  le  siège  devant  Tidjikdja  ;  elles  furent  repoussées 
et  subirent  des  pertes  importantes.  Nos  troupes  occupèrent 
le  pays  ;  le  Tagant  fut  conquis  et  organisé  en  cercle,  ainsi 
que  l'étaient  déjà  le  Brakna  et  le  Trarza. 

De  graves  événements,  en  même  temps,  se  passaient  à 
l'ouest  de  la  contrée.  Ahmet  Saloum,  l'émir  des  Trarza, 
n'avait  pas  tardé  à  se  révolter  contre  nous  ;  son  rival  de  la 
branche  aînée,  Sidi  Mohamed,  ayant  reparu  pour  exploiter 
le  mécontentement  des  guerriers,  Tun  et  Tautre  se  reti- 
raient vers  le  nord,  chez  les  Ouled  bou  Sba.  Les  Oulad 
Biri  avec  Cheikh  Sidia  restaient  les  fidèles  alliés  de  la 
France  ;  un  détachement  dOulad  Biri,  tombé  dans  un 
guet-apens  à  Oum-Aguine,  dans  le  Tijirit,  ayant  usé  ses 
munitions,  sans  essayer  de  fuir,  attendit  la  mort  en  priant 
et  fut  massacré  par  les  Oula  bou  Sba  qui,  ensuite,  ten- 
tèrent d'enlever  les  troupeaux  de  la  tribu  près  de  Bouti- 
limit  ;  mais  battus  à  Bouï  Leben  par  les  Oulad  Dimân 
joints  aux  (Julad  Biri,  ils  durent  s'enfuir  en  abandonnant 
le  butin  (juin  1905).  Ils  eurent  soin,  à  travers  tous  ces 
combats,  de  proclamer  leur  respect  pour  la  France  et 
d'assurer  qu'ils  étaient  en  lutte  avec  les  seuls  Oulad  Biri. 
Quelques  mois  après,  l'émir  Ahmet  Saloum  était  assassiné  ; 
son  héritier  s'enfuit  au  campement  du  cheikh  religieux 
Saad  Bou.  Son  compétiteur,  Sidi  Mohamed,  adopté  par 
l'ensemble  de  la  tribu,  nous  fit  sa  soumission  ;  et,  grâce 
à  l'entremise  de  Cheikh  Saad  Bou,  un  accord  intervint 
entre  les  Oulad  bou  Sba  et  les  Oulad  Biri  qui  rétablit  la 
paix,  sous  les  auspices  du  capitaine  Thiévenart,  comman- 
dant du  cercle  du  Trarza. 

L'année  suivante,  le  nouvel  émir  se  révoltait  contre 
nous  ;   on  le  proclama   déchu   de  ses  droits   sur  le  Trarza 


l'action    de    la    FRANCE    EN  MAURITANIE  203 

qui  passait  entièrement  sous  notre  autorité,  et  le  pays  fut 
de  nouveau  réorganisé.  On  y  installa  de  grands  groupe- 
ments des  fractions  maraboutiques,  sous  le  commande- 
ment de  personnages  indigènes  considérables  :  Saad  Bou, 
fils  de  Cheikh  Saad  Bou,  à  la  tête  de  la  tribu  des  Tendra, 
Mohamed  ould  Sliman,  le  grand  marabout  de  Bou  Daïfa, 
à  la  tête  des  OuladDimân  et  du  Barik  Allah  où  il  sut  nous 
attacher  les  fractions  les  plus  dissidentes.  Le  jeune  Ahmet 
Saloum  reçut  le  titre  d'émir.  Sidi  Mohamed  s'était  enfui 
dans  le  Sous. 

Dès  l'occupation  du  Tagant,  Ma  elAïnin,  le  marabout  de 
la  Seguiet  el  Hamra,  hostile  à  notre  influence,  avait  envoyé 
des  lettres  aux  populations  de  la  contrée  pour  les  pousser 
à  la  rébellion.  Il  fit  aussi  parvenir  à  Cheikh  Sidia  une  mis- 
sive presque  menaçante,  l'avertissant  que  la  guerre  sainte 
se  préparait  et  le  sommant  de  quitter  le  parti  des  Français. 
Son  fils  se  rendit  chez  les  Ida  ou  Aïch  pour  les  exciter  à  la 
rébellion.  En  1906,  par  le  résultat  de  ses  intrigues  et 
conduites  par  le  chérit"  marocain  Moulay  Idriss,  qu'il  avait 
fait  venir,  les  tribus  de  FAdrar  envahissaient  le  Tagant  ; 
les  Ida  ou  Ali  se  joignirent  à  eux  ;  les  Oulad  Amar  (Oulad 
Delim  du  nord  qui,  ayant  leurs  parcours  sur  la  zone  de 
la  colonie  espagnole,  ne  redoutaient  rien  de  nous), 
envoyaient  des  renforts  Laklall,  des  Mechdouf  ;  les  dissi- 
dents du  Trarza  et  du  Brakna  se  groupaient  avec  eux.  Un 
détachement  envoyé  en  reconnaissance  par  le  capitaine 
Tissot,  commandant  du  poste  de  Tidjikdja,  fut  surpris  et 
harcelé  à  Niémelane  par  les  Maures  (28  septembre  1906), 
les  dissidents,  avec  de  forts  contingents  Begueïba,  vinrent 
assiéger  le  fort  de  Tidjikdja  où  le  cheikh  des  Ahel-Ahou- 
mour,  fidèle  à  ses  engagements,  s'enferma  avec  la  garni- 
son française  et  prit  part  avec  activité  à  la  lutte  contre 
les  tribus  soulevées. 

Le  jour  même  du  combat  de  Niémelane,  le  vieux  chef 
des  Kounta  du  Tagant,  rétabli  par  nous,  abandonnait 
notre  cause  avec  sa  tribu  et  cherchait  à  entraîner  dans  sa 
trahison  les  antres  fractions  Kounta,  mais  l'influence  de 
Cheikh  Sidia  les  retint  de  notre  côté. 


204 


LA    MAURITANIE 


Repoussés  et  refoulés  vers  le  nord  par  nous,  les  Kounta 
eL  les  Regueïba  se  forment  pour  une  lulte  nouvelle  à  Test 
d'Ouadane  en  un  groupe  dont  se  rapprochent  les  El  Sidi 
Mahmoud  ;  des  Regueïba  escortent  les  caravanes  qui  vont 
de  TAdrar  à  l'Océan  chercher  les  armes  envoyées  par  le 
sultan  du  Maroc.  Quand,  à  ce  moment,  les  chefs  maures 
et  Mal  el  Aïnin  vont  à  Marrakech  demander  l'appui  plus 
précis  du  sultan,  ce  sont  aussi  des  Regueïba  qui  accom- 
pagnent Ma  el  Aïnin  ;  une  autre  partie  reste  avec  l'émir  de 
l'Adrar  afin  d'empêcher  les  tribus  du  Tagant,  déjà  prêtes 
à  abandonner  une  lutte  inutile,  de  retourner  dans  leurs 
montagnes.  Le  perfide  cheikh  des  Tamiella,  Ahmed  Djed- 
dou,  était  revenu  à  nous.  L'union  ne  pouvait  durer  dans 
ces  masses  indisciplinées  que  ne  rapproche  nulle  grande 
idée.  Les  Regueïba,  tout  à  coup,  tombent  sur  les  El  Sidi 
Mahmoud,  qui  se  liguent  contre  eux  avec  les  Oulad  bou 
Sba  et  les  Oulad  Delim.  L'émir  de  l'Adrar  prend  la  direc- 
tion de  cette  ligue  pour  se  débarrasser  de  ces  dangereux 
auxiliaires  ;  défaits  en  plusieurs  combats,  les  Regueïba  se 
replient  dans  le  Baten  ;  d'autres  poussent  plus  avant  dans 
l'intérieur,  envoient  des  négociateurs  à  Cheikh  Sidia  disant 
qu'ils  n'ont  nulle  animosité  contre  les  Français. 

Le  grand  marabout  qui,  par  une  mission  secrète,  venait 
de  faire  échouer  auprès  du  sultan  la  demande  de  secours, 
pressentit  l'autorité  française  et,  autorisé  par  nous,  amena 
les  Regueïba  à  faire  leur  soumission  ;  leurs  délégués,  reçus 
à  Saint-Louis,  signèrent  avec  le  commissaire  du  gouverne- 
ment, colonel  Gouraud,  une  convention  qui  accorda  l'aman 
à  toute  la  tribu  :  les  Regueïba  promettaient  de  ne  plus  por- 
ter les  armes  contre  la  France,  de  ne  pas  aider  ses  ennemis 
à  attaquer  les  tribus  soumises,  moyennant  quoi  leurs  cara- 
vanes étaient  autorisées  à  circuler  sur  nos  territoires,  en 
se  conformant  à  la  règle  de  se  présenter  dans  les  postes 
pour  acquitter  l'oussourou  en  échange  du  laissez-passer 
(novembre  1907).  La  confédération  des  rebelles  se  dissol- 
vait ;  les  Oulad  bou  Sba  avaient  quitté  le  Tagant  et 
s'étaient  retirés  dans  la  région  de  Dakhla  ;  les  Ida  ou   Ali 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  205 

du  Tagant  étaient  retournés  dans  leurs  ksars  ;  Sidi  Ahmed 
Djeddou,  cheikh  des  Tamiella,  avait  fait  sa  soumission. 
Ould  M'barek,  chef  du  ksour  de  Tidjikdja,  tout  dévoué  à 
notre  cause,  mettait  à  son  service,  son  influence  dans  la 
région.  Le  sultan  du  Maroc,  d'ailleurs,  sous  la  pression  de 
notre  diplomatie,  avait  désavoué  et  rappelé  Moulay 
Idriss. 

Ma  el  Aïnin  cependant,  quoique  désavoué  aussi,  ayant  vu 
se  disjoindre  l'œuvre  préparée,  ne  désarmait  pas  ;  durant 
toute  l'année  1908,  à  chaque  instant,  sous  son  instigation, 
des  incursions  sur  nos  territoires,  des  attaques  contre  nos 
sujets  et  nos  troupes  se  reproduisaient  sur  tous  les  points  de 
la  contrée  ;  non  seulement  les  pillages  des  convois  rendaient 
le  fleuve  inutilisable  au  commerce  avec  le  Soudan,  mais  dans 
le  sud,  les  prédications  du  marabout  Ali  Yoro  amenèrent 
l'attaque  du  parti  des  Dagana  (mai  1908)  ;  au  cours  des 
pourparlers  d'une  reconnaissance  pacifique  avec  les  Oulad 
bou  Amar,  l'interprète  fut  assassiné,  et  le  chef  du  groupe 
Ouled  ba  Amar,  l'assassin,  se  retire  à  Villa  Cisneros,  près 
du  gouverneur  espagnol,  d'où  il  va  razzier  les  tribus  voi- 
sines à  nous  soumises.  En  juillet,  les  Maures  attaquent  une 
reconnaissance  commandée  par  le  capitaine  Berger  ;  en 
septembre,  ils  poussent  une  incursion  jusqu'au  poste  de 
Port-Etienne  ;  en  novembre,  au  puits  d'Aganchich,  dans 
le  Trarza,  le  lieutenant  Reboul  avec  son  peloton  de  spahis, 
rencontrait  une  bande  d'Ould  Deïd,  dissidents  de  la  branche 
aînée  de  la  famille  royale  des  Trarza,  et  était  tué  dans  le 
combat  avec  plusieurs  de  ses  hommes.  A  Anlata,  à  El  Moï- 
nan,  trois  détachements  avaient  été  surpris  et  détruits 
en  mars  ;  le  commandant  du  poste  d'Akjfout  avait  péri 
dans  une  affaire  avec  une  colonne  envoyée  par  l'émir  de 
l'Adrar.  Il  devenait  nécessaire  de  sortir  de  l'attitude 
défensive  observée  jusque  là  et  qui  pouvait,  aux  yeux  de 
l'adversaire,  passer  pour  une  marque  de  faiblesse  ou  de 
crainte.  Il  fallait  atteindre  dans  leur  dernier  refuge  les 
éléments  de  trouble,  les  tribus  pillardes  et  guerrières  qui 
infestaient  le  pays  et  faisaient  obstacle  à  l'œuvre  pacifica- 


206  LA    MAURITANIE 

trice  ;  il  fallait  en  finir  avec  ce  mouvement  hostile  qui 
affichait  la  prétention  de  nous  rejeter  au  sud  du  Sénégal; 
il  fallait  pénétrer  dans  le  mystérieux  et  jusque  là  inac- 
cessible Adrar,  foyer  de  la  résistance.  Sur  la  proposition 
du  nouveau  gouverneur  général,  le  ministre  des  colonies 
reconnut  la  nécessité  d'une  expédition  destinée  à  réduire 
Faudace  des  guerriers  et  à  rétablir  Tordre.  Cette  occupation 
de  l'Adrar,  le  grand  marabout,  notre  ami,  Cheikh  Sidia,  la 
conseillait  et  la  souhaitait,  dans  le  but  de  purger  le  pays 
des  pillards  et  de  détruire  l'influence  néfaste  de  Ma  el 
Aïnin,  rivale  de  la  sienne. 

La,  pacification  de  la  Mauritanie.  —  Certains,  à  ce 
moment,  en  France,  estimèrent  que  nous  ne  devions  pas 
aller  plus  loin  que  le  Chamama,  cette  zone  cultivée  de 
80  kilomètres  qui  borde  le  fleuve  au  nord.  Mais  les  tribus 
marabouliques  n'y  séjournent  que  durant  la  saison  sèche  ; 
après  les  pluies,  elles  remontent  vers  le  nord  pour  faire 
paître  les  troupeaux,  et  là  se  rencontrent  forcément  avec 
les  tribus  dissidentes  qui  pourraient  leur  faire  payer  très 
cher  leur  soumission  ;  c'est  donc  la  force  même  des  choses 
qui  voulait  qu'on  remontât  au  nord  et  que,  pour  pacifier  le 
bas  pays,  d'abord  on  purifiât  l'Adrar. 

Il  s'agissait  si  bien  contre  nous  d'un  mouvement  poli- 
tique, et  non  religieux,  de  la  résistance  d'une  oligarchie 
dépossédée  en  faveur  des  minorités  opprimées,  que  les  Has- 
sane,  qui  s'opposaient  à  notre  pénétration,  sont  renommés 
pour  leur  impiété  et  que  les  grands  chefs  religieux  étaient 
avec  nous. 

Le  colonel  Gouraud,  commissaire  du  gouvernement, 
ayant  avec  lui  Sidi  Ahmed,  fils  de  l'ancien  émir,  renversé 
à  cause  de  son  amitié  pour  nous,  dirigeait  la  colonne  qui  se 
mit  en  route  le  5  décembre  1908.  Au  bout  d'un  mois  à 
peine  que  la  colonne  avait  pénétré  dans  l'Adrar,  plusieurs 
fractions  du  Ideï  Chilli  venaient  faire  leur  soumission  ;  des 
chefs,  des  notables  d'autres  tribus  venaient  demander  l'aman 
et  ofl'rir  leur  concours,  Teurchane,  Oulad  Lassi,  Smassid 
et  les  fils  du  grand  marabout  Mohamed  Fadel,  puis  les  Ida 


l'action    de  la    FRANCE   EN    MAURITANIE  207 

OU  Ali  de  Chingiietti,  les  Goudf,  les  Lakhlal.  A  mesure 
qu'on  avançait,  d'autres  requêtes  de  pardon  et  de  protection 
se  succédaient  :  les  Ouled  Akhrlim,  les  Ahel-Tanaki,  Torch, 
Kounta  et  Ida  ou  el  Hadj,  de  nombreuses  fractions  des 
Ouled  Gheilaine,  des  Ouled  Ammoni  abandonnaient  le 
camp  de  l'émir.  Le  vieux  Mohamed,  cheikh  des  Ouled 
Ammoni,  une  des  dix  tribus  dirigeantes  du  pays  vient  s'en- 
tretenir avec  le  colonel  pour  lui  conseiller  de  remettre  Sidi 
Ahmed  à  la  tête  de  l'Adrar,  vœu  que  la  djemâa  de  la  tribu 
renouvela  bientôt  après,  sous  la  forme  solennelle  et  précise 
d'une  embuscade,  et  dès  le  mois  de  mai,  était  désigné  l'émir 
agréé  par  nous.  A  l'arrivée  de  nos  troupes,  la  population 
maraboutique  des  Maures  d'Atar,  de  Chinguetti,  pillées 
par  les  guerriers,  arborent  le  drapeau  blanc  et  envoient 
des  députés  ;  enfin,  le  grand  marabout  Cheikh  Sidia  vient 
avec  un  convoi  français  rejoindre  le  colonel  Gouraud  dans 
l'Adrar  nous  donnant,  par  cette  éclatante  manifestation  de 
son  amitié,  une  très  grande  puissance  sur  l'esprit  des  popu- 
lations qui  lui  firent  un  accueil  enthousiaste.  Avec  l'ancien 
émir  et  les  tribus  hostiles  se  trouvaient  trois  des  fils  de 
Ma  el  Aïnin,  envoyés  par  lui  pour  entretenir  l'agitation.  Au 
camp  des  rebelles  Cheikh  Sidia  envoya  des  lettres  disant 
que  les  Français  savaient  respecter  la  foi  des  croyants.  En 
même  temps  Abidine,  frère  du  caïd  de  l'oued  Noun,  qui  se 
trouvait  aussi  près  du  colonel,  dans  le  but  de  battre  en 
brèche  les  intrigues  de  Ma  el  Aïnin,  adressait  aux  Regueïba, 
sujets  du  caïd  dans  son  terrain  de  parcours,  des  missives 
lui  enjoignant  de  faire  la  paix  avec  les  Français.  Dans  le 
courant  de  l'été  l'occupation  des  palmeraies,  les  multiples 
et  victorieux  combats  dans  la  région  de  Tourine,  amenaient 
les  Ouled  Hanoun,  les  Ouled  Entada,  les  Oulad  Gheïlane, 
les  Ouled  Selmounn,  les  Mechdouf,  à  abandonner  le  parti 
de  l'émir  et  à  venir  à  nous,  lassés  qu'ils  étaient  de  la  vie 
anormale  qu'ils  menaient  sans  profit,  et  des  tribus  du  nord 
envoyées  par  Ma  el  Aïnin.  L'émir  Ould  Aïda,  retiré  dans  les 
dunes  de  Maktéir,  n'était  plus  guère  entouré  que  des  Oulad 
bou  Sba,  des  Oulad  Delim,des  Regueïba,  ses  alliés  venus  du 


208  LA    MAURITANIE 

nord  par  désir  de  rapine  et  de  bataille  ;  les  soumissions  des 
chefs  de  bande  de  la  contrée  se  multipliaient  ;  le  grand 
marabout  local,  Taki  Allah,  qui  jusqu'alors  était  resté  neutre, 
venait  à  x\tar  rendre  visite  au  colonel,  comprenant  que  notre 
action  allait  déterminer  à  son  profit  l'influence  écroulée  de 
Ma  el  Aïnin  et  proposant  de  jouer  pour  nous  dans  son  obé- 
dience le  rôle  tenu  dans  le  Trarza  par  Cheikh  Sidia. 

Le  groupe  dissident  tendait  de  plus  en  plus  à  se  désa- 
gréger ;  après  de  nouveaux  combats  survenus,  les  Ahel  Ma 
el  Aïnin  reprenaient  le  chemin  de  Smara  et  les  Regueïba 
se  repliaient  au  nord,  en  partie  dans  le  territoire  du 
Rio  de  Oro,  en  partie  dans  l'Adrar  Sotof  ;  en  octobre  1909, 
le  chef  des  Regueïba  Oulad  Moussa  venait  à  Atar  demander 
l'aman,  s'engageant  à  quitter  l'Adrar  et  à  ne  plus  razzier  le 
territoire  français-,  exemple  suivi  par  les  Regueïba  Legouas- 
sem  et  les  fractions  Oulad  bou  Sba  et  Oulad  Delim  ;  au 
même  moment,  à  Port-Etienne,  le  résident,  capitaine 
Rouyer,  traitait  avec  des  Oulad  Delim  et  des  El  Gorah  qui 
s'engageaient  à  obéir  à  l'administration  française  et  à  payer 
l'impôt,  à  respecter  nos  sujets,  à  ne  plus  secourir  nos 
adversaires,  moyennant  quoi  on  les  autorisait  à  parcourir 
la  presqu'île  du  cap  Blanc  et  la  région  littorale  d'El  Aioudj 
à  Bir  el  Guerb,  car  ces  tribus,  parcourant  les  bords  de  la 
baie  d'Arguin  et  du  cap  Timiris,  le  ïasiast  et  le  Tiris,  sen- 
taient l'obligation  de  se  mettre  en  bons  rapports  avec  l'au- 
torité qui,  depuis  la  construction  des  ports  et  la  soumission 
de  l'Adrar,  les  touchait  de  trois  côtés. 

Une  colonne  envoyée  dans  le  Sud,  avait  pour  résultats  la 
soumission  de  deux  dissidents  Brakna,  le  frère  de  l'ancien 
émir  et  le  chef  des  Oulad-Ahmed  ;  en  décembre,  deux  dis- 
sidents du  Trarza  qui  s'étaient  joints  à  cette  lutte,  l'émir 
détrôné  Mohamed  Ould  Fall  et  Ahmed  Ould  Deïd  vinrent 
faire  leur  soumission  à  Atar  et  à  Boutilimit,  ce  qui  ame- 
nait celle  des  Ahel  Adjour,  dernière  bande  armée,  et 
produisit  le  plus  grand  effet  dans  la  Basse-Mauritanie.  Les 
conseils  de  Cheikh  Sidia,  très  en  faveur  près  de  la  branche 
aînée,  ne  furent  pas  étrangers  à  cette  solution.  L'autre  grand 


l'action    de   la    FRANCE    EN    MAURITANIE  209 

cheikh  religieux  du  Trarza,  SaadBou,  rédigeait  pour  la  forme 
des  lettres  à  Ma  el  Aïnin,  un  long  mandement,  pour  démon- 
trer que  la  résistance  à  l'occupation  européenne,  forte  et  res- 
pectueuse de  rislam,  est  contraire  à  la  raison  ainsi  qu'à  la 
volonté  divine.  Délivrées  de  l'oppression  et  de  la  crainte,  les 
populations  indigènes  de  l'Adrar  étaient  toutes  prêtes  à  col- 
laborer à  notre  œuvre  d'amélioration  civilisatrice.  Dans  la 
récente  campagne,  les  tribus  ralliées  s'étaient  montrées 
pour  nous  les  plus  zélés  auxiliaires  de  l'Est.  Sur  la  fron- 
tière saharienne,  les  tribus  soumises,  heureuses  d'être  pro- 
tégées, étaient  restées  correctes  ;  seuls,  les  Laklall,  bientôt 
contenus  par  le  gouverneur  Clozel,  avaient  un  moment 
tenté  de  s'agiter.  Le  Maroc  avait  renoncé  à  toute  velléité 
d'agir  dans  une  région  si  éloignée  de  sa  zone  d'autorité 
(trois  mille  kilomètres  de  Marrakech  à  Atar)  ;  l'expédition 
Gouraud  n'avait  eu  pour  objet  que  de  briser  les  dernières 
oppositions  dans  un  territoire  de  notre  influence.  Le  pres- 
tige de  Ma  el  Aïnin  était  complètement  ruiné,  l'ex-émir  en 
fuite  dans  le  Tiris  ;  à  la  fin  de  l'année,  le  colonel  Gouraud 
pouvait  dire  que  la  paix  était  rétablie  et  qu'on  pouvait 
recommencer  dans  l'Adrar  l'installation  d'un  régime  de 
protectorat  où  l'ordre  serait  maintenu  par  les  chefs  eux- 
mêmes,  favorables  à  notre  présence,  appuyés  et  surveillés 
par  des  tournées  de  police  de  méharistes.  En  se  retirant, 
le  colonel  laissait  à  son  successeur,  le  lieutenant-colonel 
Patey,  ces  deux  principes  de  saine  politique  :  diriger  l'ac- 
tivité belliqueuse  des  guerriers  de  l'Adrar  contre  les  peu- 
plades du  Nord  afin  de  préserver  la  Mauritanie  du  Sud  et 
d'éviter  un  retour  d'alliance,  favoriser  la  circulation  de 
caravanes  apportant  du  Sénégal  les  denrées  européennes, 
afin  de  faire  cesser  l'isolement  de  l'Adrar  et  d'y  apporter 
l'adoucissement  des  mœurs  par  l'accroissement  du  bien- 
être.  On  voyait  approcher,  à  bref  délai,  l'organisation  des 
marches  sahariennes  et  des  frontières  désertiques  au  nord 
du  Sénégal,  suivant  les  projets  du  gouverneur  Roume, 
approuvé  par  le  gouvernement,  la  stabilité,  en  un  mot,  des 
possessions  de  la  France  en  cette  région. 

La  Macritanie.  14 


210  LA    MAURITANIE 

Le  colonel  Patey,  dès  le  début  de  1910,  au  cours  d'une 
tournée  dans  les  provinces  du  Sud,  reçut  à  Moudjeria  la 
soumission  de  l'ancien  chef  des  Ida  ou  Aïch,  en  dissidence 
depuis  Goppolani  qui,  ayant  eu  son  campement  de  Kiffa 
détruit  par  les  méharistes,  venait  demander  l'aman,  lui  qui 
disait  jadis  au  colonel  Gouraud  :  «  N'attends  rien  de  moi 
tant  que  tu  n'auras  pas  conquis  l'Adrar  et  le  Hodh  »  ;  cette 
soumission  entraînait  celle  des  Ida  ou  Aïch. 

Les  nomades  encore  rebelles  du  Hodh  lui  avaient  aussi 
envoyé  des  députés  pour  solliciter  l'autorisation  de  séjour- 
ner dans  les  territoires  de  notre  administration,  qu'ils  s'en- 
gageaient à  reconnaître.  Les  derniers  restes  de  tribus  dissi- 
dentes s'étaient  réfugiés  à  l'oasis  de  Tichitt  et  dans  le  Hodh. 
En  mai  1910,  le  colonel,  commissaire  du  gouvernement, 
tint  à  Boutilimit  une  assemblée  solennelle  où  les  délégués 
des  Oulad  bou  Sba,  des  Oulad  Delim,  des  Regueïba,  les 
marabouts  et  les  guerriers  du  Trarza  vinrent  rendre  hom- 
mage à  la  France. 

Des  rivalités  pour  le  commandement  général  divisèrent 
les  Oulad  Delim  ;  les  deux  prétendants,  pour  chercher  des 
appuis,  intriguaient  chacun  de  leur  côté  dans  nos  centres  de 
Port-Etienne,  Boutilimit,  Nouakchott,  Atar.  La  répartition 
des  contributions  dues  par  les  pêcheurs  de  la  côte  à  leurs 
suzerains  donna  aussi  lieu  à  des  contestations  que  le  com- 
mandant du  cercle  arrangea  d'office.  En  septembre,  la 
dernière  tribu  insoumise  des  Regueïba  du  Sahel  avec  une 
tribu  Tekna  nous  demandait  l'aman,  qui  leur  fut  accordé 
moyennant  une  indemnité  en  bétail.  Les  Espagnols  du  Rio 
de  Oro  ayant  cherché  à  les  détourner  de  leur  dessein,  les 
tribus  quelque  temps  s'immobilisèrent  près  de  la  sebka 
d'Idjil,  mais  enfin  elles  parvinrent  à  Atar  où,  au  début  de 
l'année  suivante,  leur  soumission  fut  solennellement  offerte  : 
à  peu  près  en  même  temps,  une  fraction  des  Oulad  ben 
Amar  sollicitait  aussi  d'entrer  en  rapports  amicaux  avec 
nous  ;  on  lui  demanda  tout  d'abord  de  livrer  le  meurtrier 
de  l'interprète  assassiné  chez  eux  en  1908;  le  chef  de  la 
fraction  révéla  alors  le  rôle  joué  en  cette   affaire  par  les 


L^ACTION    DE    LA    FRANCE    EN   MAURITANIE  211 

Espagnols  et  l'on  dut,  sans  plus  d'insistance,  accorder 
l'aman,  de  sorte  qu'à  la  fin  de  1909,  presque  tous  les  Oulad 
ben  Amar  (Oulad  Delim  du  Nord)  avaient  reconnu  notre 
autorité. 

A  cette  époque,  le  résident  de  Villa  Cisneros,  inquiet  des 
résultats  de  notre  politique,  s'en  fut  à  x\tar,  sous  un  pré- 
texte futile,  en  réalité  afin  de  manifester  aux  indigènes  que 
les  Espagnols  étaient  les  amis  des  Français  qui  n'oseraient 
rien  contre  les  tribus  vivant  en  territoire  espagnol. 

Interprétant  cette  démarche  selon  leur  gré,  un  parti 
d'Oulad  ben  Amar  se  répandit  dans  le  Tasiast,  le  Tiris 
et  l'Adrar  pour  y  razzier  les  El  Gorah  et  les  fractions 
soumises  des  Oulad  Delim.  Ahmouïn,  leur  chef,  qui  vou- 
lait ménager  à  la  fois  la  France  et  les  redoutables  gens  du 
Nord,  voyait  son  autorité  s'affaiblir  dans  ses  tribus,  impa- 
tientes de  se  jeter  dans  les  batailles  et  les  pillages.  Pour 
l'attacher,  l'autorité  française  le  nomma  cheikh  général  des 
Oulad  Delim,  en  l'appuyant  auprès  de  diverses  fractions. 
Deux  chefs  des  Oulad  Delim  du  Nord  (Oulad  ben  Amar) ,  qui 
étaient  à  Nouakchott  pour  faire  leur  soumission,  apprirent 
cette  décision  avec  colère  ;  l'un  exprima  son  mécontente- 
ment :  l'autre  rompit  les  pourparlers,  s'en  alla  dans  le 
Nord  et  en  revint  bientôt  pour  razzier  les  troupeaux  dans 
l'Agneitir  et  le  Tatfouelli  (mars  1911). 

En  sous-main,  le  commandant  du  port  de  Villa  Cisneros 
travaillait  à  détourner  les  tribus  de  leurs  tendances  vers 
nous,  faisant  remarquer  que  les  Espagnols  ne  demandaient 
pas  d'impôts  aux  Maures,  et  que  les  tribus  soumises  aux 
Français  ne  seraient  plus  admises  à  commercer  avec  Villa 
Cisneros,  leurs  chefs  perdant  ainsi  le  droit  accoutumé 
qu'ils  y  touchaient  sur  les  affaires.  Cependant,  au  com- 
mencement de  1911,  nous  reçûmes  encore  à  Atar  la  sou- 
mission de  fractions  Tekna,  qui  l'avaient  sollicitée  en  même 
temps  que  les  Regueïba  et  qui  leur  fut  accordée,  à  condi- 
tion de  se  rapprocher  de  l'Adrar  et  de  payer  une  amende 
de  guerre.  Quelques  mois  plus  tard,  les  Lgouassem 
(Regueïba  du  Nord]  signaient  à  Atar  une  convention  stipu- 


212  LA    MAURITANIE 

lant  la  cessation  des  hostilités  avec  les  Français  et  les  tri- 
bus à  eux  soumises,  la  restitution  des  prises  faites  depuis 
quatre  mois,  une  amende  de  guerre  et  l'autorisation  pour 
eux  de  parcourir  l'Adrar  et  les  régions  au  nord  de  ce  mas- 
sif jusqu'à  la  Seguiet  el  Hamra.  Au  début  de  1912,  le  capi- 
taine Gerhardt,  commandant  le  cercle  du  Trarza,  arran- 
gea définitivement  les  vieilles  contestations  entre  les  Oulad 
Biri  et  les  Djedjibba,  en  accordant  aux  seconds  la  propriété 
des  puits,  et  à  tous  deux  la  jouissance  de  l'eau.  A  l'Est, 
pour  mettre  fin  aux  troubles  que  les  dissidents  réfugiés  aux 
environs  de  Tichitt  suscitaient  encore  sur  la  frontière  du 
Tagant  (la  palmeraie  de  Rachid,  à  cause  d'eux,  ne  pouvait 
plus  être  cultivée),  le  colonel  Patey  entreprenait  dans  le 
Hodh  une  tournée  de  police  qui  amenait  la  capture  par  les 
méharistes  de  l'ancien  émir  Ould  Aïda  au  combat  de  Tichitt 
et  l'occupation  d'Oualata  par  le  colonel  Roulet,  faits  déci- 
sifs pour  l'avenir  de  la  pacification. 

Mais,  dans  l'Ouest,  nos  irréductibles  ennemis,  les  Ahel 
Ma   el  Aïnin,  commençaient  à   relever   la  tête.    Le    vieux 
marabout  était  mort  vaincu  et  découragé,  à  la  fin  de  1910. 
Son  fils  El  Hibba,  désigné  par  lui  comme   héritier  de  sa 
baraka,  jeune  et  ambitieux,  recommença  à  travailler  les 
tribus   environnantes  afin  de   les  détacher    de  la    France, 
tâche  d'autant  plus  facile  que  le  résident  de  Nouackchott, 
lieutenant  Merello,  qui  avait  su  prendre  un  contact  efficace 
sur  les  indigènes,  venait  de  quitter  le  poste.  Dans  le  cou- 
rant de  l'année  1911  presque  tous  les  Oulad   Delim,  sous 
les  excitations  des  amis  d'El  Hibha,  s'en  vont  en  dissidence  ; 
à  la  fin  de  Tannée,  les   Regueïba,    qui  jusque  là  s'étaient 
montrés  assez  loyalistes,  payant  l'impôt,  escortant  nos  con- 
vois, aidant  à  la  remonte  des  méharistes,  par  fractions  de 
plus  en  plus  nombreuses,  les  imitent  ;  les  Regueïba  du  Nord 
se  rapprochent  de  la  Seguiet  el  Hamra.  Seul  l'émir  Moham- 
med nous  reste  fidèle,   malgré  l'abandon  de  presque  toute 
sa  tribu.  Puis,  les  dernières  fractions  d'Oulad  Delim,  lasses 
d'êtres  pillées  par  les  autres,   abandonnent   à   leur  tour  la 
cause  des  Français  et  se  replient  vers  le  Nord. 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  213 

Au  commencement  de  1912,  lorsque  Moulay-Hafîd  eut 
accepté  le  protectorat  de  la  France,  El  Hibba,  fort  de  sa 
popularité  chez  les  tribus  d'alentour,  se  proclama,  à  Tiznit, 
sultan  du  Maroc  et  remonta  vers  le  nord  avec  ses  bandes 
chaque  fois  grossies,  pour  délivrer  le  pays  musulman  de  la 
domination  des  chrétiens  ;  en  août,  il  était  dans  Marrakech, 
reconnu  comme  sultan  par  tout  le  sud  du  Maroc,  chef  d'un 
grand  mouvement  insurrectionnel,  et,  ayant  mis  en  état  d'ar- 
restation les  sept  Français  qui  restaient  dans  la  ville,  s'avan- 
çait vers  la  Ghaouïa  occupée  par  nos  troupes.  Les  soldats  du 
colonel  Mangin  atteignirent  à  Sidi  bou  Othman  vingt  mille 
hommes  de  saharka,  les  défirent,  entrèrent  dans  Marrakech 
où  ils  délivrèrent  nos  nationaux  (7  septembre  1910).   El 
Hibba  se  réfugia  dans  le  Sous,  où  il  comptait  beaucoup  de 
fidèles.  Avec  l'aide  de  nos  alliés,  les  grands  caïds  de  l'Atlas, 
nos  troupes  réussirent  à  le  contenir  et  à  protéger  le  Maroc. 
En  Mauritanie,  le  frère  d'El  Hibba  était  son  représentant 
officiel.  LardafT  commandait  en  son  nom  et  lançait  sur  nos 
postes  et  nos  tribus  soumises  les  Regueïba  du  Sahel  remon- 
tés vers  le  nord.  Les  hommes  bleus,  chassés  de  Marrakech, 
pour  exercer  leurs  pillages  descendaient  vers  le  sud  ;  un 
rezzou  d'Oulad  Delim  allant  attaquer  les  tribus  du  Hodh, 
fut  enfermé  par  le  lieutenant  Faivre  dans  le  défilé  de  Ganeb, 
réduit  à  merci,  et  en  partie  mis  en  fuite  ;  un  peu  après,  le 
capitaine  Aubert  surprenait  au  nord  d'Oualata  un  groupe 
d'Oulad   bou   Sba   qui,    sous    la  conduite    d'un    émissaire 
d'Ould  Aïda,    l'ancien    émir    de   l'Adrar,    s'en  retournait 
vers  le  Drââ   après  un  rezzou,  et  lui  infligeait  des  pertes 
sensibles    (novembre).    En  janvier    1913,    un    rezzou   de 
Regueïba  et  d'Oulad   Delim,    ayant  traversé  le    territoire 
espagnol  sans  aucun  empêchement,  atteignait  un  détache- 
ment français  au  puits  de  Liboirat,  entre  Port-Etienne  et 
Atar,   et  lui  tuait  plusieurs  hommes   dont  les  officiers.  Le 
lieutenant-colonel  Mouret   partit  aussitôt   à  Taheurt  pour 
explorer   le   nord    de    l'Adrar    à   la   recherche    du  rezzou 
(février  1913). 

Entre  la  Seguiet  el  Ilamra  et  la  hammada,  Lardaff  grou- 


214  LA    MAURITANIE 

pait  ses  meilleures  forces,  Chleuh,  Tekna,  Regueïba,  Oulad 
Delim,  pour  les  jeter  sur  la  Mauritanie  ;  le  fils  de  l'émir 
des  Regueïba  en  personne  avait  quitté  le  camp  paternelpour 
se  joindre  à  lui. 

La  colonne  française,  après  une  longue  marche  dans  le 
désert,  rencontra  ces  forces  au  pied  de  la  hammada,  sur 
rOued  Taghat  et  les  défit  dans  un  grand  combat  où  périt,  à 
la  tête  de  ses  méharistes  de  l'Adrar,  le  capitaine  Gerhardt, 
ancien  commandant  d'état-major  pendant  l'expédition  de 
l'Adrar,  ancien  commandant  du  cercle  du  Trarza  (mars 
1913). 

L'émir  des  Regueïba,  Mohamed  ould  Habib,  demeuré 
seul,  en  proie  aux  attaques  de  ses  compatriotes,  envoyait 
ses  regrets  à  l'autorité  française,  et  se  décidait  aussi  à 
remonter  vers  le  Nord  ;  mais  arrivé  près  d'Idjil,  il  s'ar- 
rête et  se  refuse  obstinément  à  marcher  contre  nous  ; 
d'avril  à  mai,  les  rezzous  descendant  au  pillage,  de  nos 
territoires,  n'épargnaient  pas  son  campement. 

Le  colonel  Patey,  commandant  militaire  de  la  Maurita- 
nie, estima  que  la  pacification  de  la  Mauritanie  voulait  la 
combinaison  d'une  action  énergique  sur  la  Seguiet  el 
Hamra  et  dans  le  sud  marocain  ;  la  colonne  Mouret,  pre- 
nant l'offensive,  s'empara  de  la  kasbah  de  Smara  et  la  fit 
sauter,  tandis  que  le  caïd  Glaoui  chassait  El  Hibba  de 
Taroudant.  La  désunion  ne  tardait  pas  d'ailleurs  d'éclater 
dans  les  tribus  rassemblées  hors  de  leurs  terrains  de  par- 
cours et  dont  le  rapprochement  avivait  les  vieilles  haines, 
un  moment  remplacées  par  l'espoir  d'un  butin  proche  et 
abondant. 

La  confédération  se  disloquait.  Mohamel  ould  Khalil  des 
Regueïba  du  Sahel  fit  savoir  qu'il  était  tout  prêt  à  revenir 
si  on  lui  accordait  l'aman,  et  les  Regueïba  du  Nord,  après 
une  dernière  expédition  dans  l'Adrar  et  le  Hodh  où  ils 
éprouvèrent  des  pertes  considérables  (novembre  1913), 
cherchèrent,  par  son  entremise,  à  entrer  en  pourparlers  de 
soumission.  L'émir  des  Regueïba  du  Sahel,  dont  l'attitude 
avait  toujours  été  fidèle,  n'eut  pas  de  peine  à  terminer  ses 


l'action    de    la    FRANCE    EN    MAURITANIE  215 

négociations,  dans  TAdrar,  avec  le  commissaire  du  gouver- 
nement français  ;  ensuite,  avec  l'émir  des  Regueïba  du 
Nord,  tous  deux  accompagnés  des  émirs  du  Trarza  et  de 
FAdrar  et  de  Cheikh  Sidia,  ils  se  rendirent  à  Saint-Louis 
où  leur  soumission  fut  solennellement  reçue  par  le  gouver- 
neur général.  Cette  soumission  étendait  notre  couverture 
et  notre  zone  effective  d'influence  jusqu'au  Drââ  (mai  19  j  4). 
Une  fraction  Oulad  Delim  s'était  déjà  soumise  ;  le  reste, 
retiré  sur  les  terres  du  Rio  de  Oro,  était  tout  prêt  à  l'imi- 
ter ;  quelques  obstinés  demeuraient  autour  d'El  Hibba  que 
le  pacha  de  Taroudant  venait  encore  d'expulser  d'Azercif. 
Chez  les  Tekna,  les  Iggout,  alliés  des  Regueïba  du  Sahel, 
avaient  suivi  leur  exemple  ;  les  autres  fractions,  encore 
dévouées  à  El  Hibba,  sentaient  s'ébranler  leur  fidélité 
envers  ce  madhi  aux  abois  ;  mais  elles  sont  peu  en  rapport 
avec  nous,  leurs  terrains  de  parcours  et  leurs  besoins  étant 
en  territoire  espagnol.  El  Hibba  s'était  retiré  dans  un  coin 
inaccessible  de  l'Anti-Atlas,  à  Kerdouz  (est  de  Tiznit). 

Sans  armes,  sans  troupes,  il  est  encore  puissant  par  son 
nom  et  son  prestige  de  madhi.  L'ancien  consul  d'Allemagne 
à  Fez  se  met  en  rapport  avec  lui  et  lui  fait  passer  des  armes  ; 
dès  août,  il  lance  sur  le  Sous  des  bandes  dissidentes  ;  l'agi- 
tation madhiste  se  propage  au  delà  de  l'Atlas.  Mais  là,  les 
populations  indigènes  ayant  fait  connaissance  avec  notre 
protection,  montrent  envers  nous  le  loyalisme  le  plus  spon- 
tané et  le  plus  sincère,  et  toutes  les  tentatives  du  madhi 
acquis  à  l'Allemagne  qui,  dans  le  courant  de  191  o  et  de 
1916,  reprend  l'oifensive  à  chaque  débarquement  d'armes 
et  de  munitions,  sont  repoussées  par  les  harkas  du  caïd 
Glaouï  et  du  pacha  de  Taroudant,  jusqu'à  ce  que  la  mort  de 
celui-ci,  tué  dans  une  surprise  près  de  Tiznit,  et  les  retraits 
de  sa  troupe  amènent  le  général  de  Lamothe  à  venir  à  tra- 
vers l'Atlas  avec  le  groupe  mobile  de  Marrakech  jusqu'à 
Tiznit,  où  il  fait  flotter  notre  drapeau  sous  les  yeux  des 
indigènes  étonnés  (janvier  1917)  ;  la  plaine  du  Sous, 
jusque  là  indomptée,  était  soumise,  et  le  prestige  d'El 
Hibba  fortement  amoindri. 


216  LA    MAURITANIE 

En  Mauritanie,  nul  trouble  ne  s'était  produit  ;  dès  le 
début  de  la  guerre,  les  chefs  musulmans  nous  avaient 
d'eux-mêmes  envoyé  leurs  adhésions.  Citons  les  dernières 
phrases  de  celle  du  chérif  d'Oualata  : 

(c  Sache,  ô  gouverneur,  que,  si  le  monde  entier  devait 
nous  haïr  à  cause  de  notre  amour  pour  la  France,  nous, 
gens  d'Oualata,  nous  préférerions  encourir  cette  haine 
plutôt  que  manquer  à  TafTection  que  nous  devons  à  ton 

pays. 

«  Quiconque  penserait  autrement  mériterait  les  noms  de 
menteur,  de  traître  et  d'infâme.  » 

Lorsque,  il  y  a  deux  ans,  Mgr  Jalabert,  vicaire  général  de 
la  Sénégambie,  qui  devait  disparaître  si  tragiquement,  en 
janvier  1920,  lors  du  naufrage  de  V Afrique,  annonça  l'in- 
tention de  visiter  les  territoires  de  son  diocèse  situés  au  nord 
du  fleuve  Sénégal,  l'administration  française,  craignant  de 
froisser  le  sentiment  musulman  en  donnant  une  escorte  offi- 
cielle à  un  prêtre  chrétien,  eut  l'idée  de  s'adresser  à  Cheikh 
Sidia  pour  faciliter  le  voyage  du  prélat.  Le  chef  de  la  Voie 
Sidia  reçut  le  vicaire  apostolique  avec  la  plus  grande  cour- 
toisie ;  et  c'est  accompagné,  par  le  propre  fils  du  cheikh  et 
plusieurs  notables  de  son  entourage,  que  Mgr  Jalabert  effec- 
tua sa  tournée,  partout  entouré  par  les  populations  maures 
des  témoignages  de  respect  qu'elles  ont  l'habitude  de  rendre 
à  leurs  marabouts  les  plus  vénérés. 


CHAPITRE    VIII 

LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE 


Limites.  —  Superficie.  —  Divisions.  —  Le  territoire 
civil  de  la  Mauritanie  qui  dépend  du  gouvernement  géné- 
ral de  l'Afrique  occidentale  française,  a  pour  limites  admi- 
nistratives :  à  l'ouest  l'océan  Atlantique  ;  à  l'est  le  marigot 
de  Karikoro  qui  forme  en  même  temps  la  limite  ouest  de 
la  colonie  du  Haut-Sénégal-Niger  ;  au  sud  le  fleuve  Séné- 
gal, frontière  nord  de  la  colonie  du  Sénégal.  La  frontière 
septentrionale  du  territoire  de  la  Mauritanie  saharienne  fut 
longtemps  assez  mal  définie.  En  1907  elle  était  représentée 
par  une  ligne  qui,  passant  à  cinquante  kilomètres  nord  des 
postes  de  Nouakchott,  de  Boutilimit  et  d'Akjoucht,  allait 
rejoindre  le  massif  montagneux  du  Tagant  au  parallèle  de 
Tidjikdja  et,  le  remontant,  le  contournait  au  nord  à  cin- 
quante kilomètres  au-dessus  de  Rachid  et  de  Tidjikdja, 

La  superficie  totale  de  ces  territoires  peut  être  évaluée  à 
cent  dix  mille  kilomètres  carrés. 

Cette  colonie,  à  peu  près  définitivement  constituée  aujour- 
d'hui, a  comporté,  par  sa  formation  progressive,  de  succes- 
sifs changements  dans  son  organisation  administrative. 

Le  premier  décret  d'organisation,  en  1904,  avait  divisé 
le  territoire  civil  de  la  Mauritanie  en  cinq  régions  :  le  Trarza 
occidental,  avec  Nouakchott  pour  capitale  ;  le  Trarza  orien- 
tal, capitale  Boutilimit  ;  le  Brackna,  dont  la  capitale  était 
Regba  sur  le  marigot  de  Koundi  entre  Podor  et  Boghé  ;  la 
région  de  Mal,  nord  du  pays  Brackna,  capitale  Mal  ;  la 
région  du  Gorgol  comprenant  la  contrée  entre  le  Gorgol 
blanc,  les  plateaux  du  Regueïba  et  de  l'Assaba,  le  marigot 


218  LA    MAURITANIE 

de  Karikoro  et  le  Sénégal,  qui  avait  pour  capitale  M'Bout 
sur  le  Gorgol  noir. 

Après  la  réorganisation  du  Trarza,  Foccupation  du  Tagant 
et  la  fondation  de  Port-Etienne,  les  circonscriptions  furent 
remaniées  en  quatre  cercles  (1907)  :  cercle  du  Trarza,  capi- 
tale Boutilimit  ;  cercle  du  Brakna,  capitale  Aleg  ;  cercle 
du  Tagant,  capitale  Tidjikdja  ;  cercle  du  Gorgol,  capitale 
M'Bout  ;  et  deux  résidences  :  résidence  du  Guidimaka, 
capitale  Selibaby  ;  résidence  de  la  baie  du  Lévrier,  capi- 
tale Port-Etienne. 

Le  cercle  du  Trarza,  limité  à  l'ouest  par  l'océan  Atlan- 
tique, au  nord  par  le  cours  du  Sénégal,  à  Test  par  une  ligne 
qui,  montant  du  sud-ouest  à  une  dizaine  de  kilomètres  à 
gauche  de  Rebga  et  du  lac  d'Aleg,  se  relèverait  en  se  diri- 
geant vers  le  nord  parallèlement  au  méridien  jusqu'à  hau- 
teur du  poste  d'Aguieurt,  enferme  les  régions  naturelles 
appelées  par  les  indigènes,  le  Learchouma,  le  Chamama, 
TAftout,  le  Dahar,  le  Drah,  ITguidi,  TOgol,  l'Aoukeïra,  le 
Biar,  l'xAmechtil,  l'Aouker,  etc.,  et  a  son  centre  à  Khroufa. 

Le  cercle  du  Brakna  a  pour  limite  occidentale  la  fron- 
tière est  du  cercle  précédent,  pour  limite  orientale  une 
ligne  qui  suit  le  cours  du  Gorgol  el  Abiod  ou  Gorgol  blanc, 
celui  de  son  affluent  l'Oued  el  Ghenem  et  remonte  vers  le 
nord,  le  long  du  massif  du  Tagant  ;  pour  limite  sud  le 
fleuve  Sénégal.  Il  comprend  les  régions  du  Chamama,  du 
Tichamama,  de  l'Ouad,  du  Ragg  ou  Fori,  le  Tessagueurt, 
l'Anaghim,  le  Zirt,  l'Akel,  l'Aftout,  etc.  Aleg  en  est  la  capi- 
tale. 

Le  cercle  du  Gorgol,  centre  :  Kaëdi,  à  l'est  du  Gorgol 
blanc,  est  bordé  à  l'ouest  par  le  Sénégal,  au  nord  par 
l'oued  El  Ghenem  et  le  plateau  des  Regueïba,  à  Test  par  le 
marigot  de  Guinimi  et  une  ligne  allant  rejoindre  le  plateau 
des  Regueïba.  Il  comprend,  au  bord  du  fleuve,  la  région 
du  Litama. 

La  résidence  autonome  du  Guadimaka,  à  l'est  du  cercle 
du  Gorgol,  bornée  au  nord  par  la  chaîne  de  l'Assaba,  au 
sud  par  le  fleuve  Sénégal  et  la  colonie  du  même  nom,  à 


LA    COLONISATION   FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  219 

Fest  par  le  marigot  et  la  colonie  de  Karikoro  et  la  colonie 
du  Haut-Sénégal-Niger,  comprend  le  Guadimaka  propre- 
ment dit,  bande  alluviale  au  bord  du  fleuve,  le  Gassambine 
et  le  Tektak,  régions  de  marigots,  de  dunes  et  de  mon- 
tagnes isolées  qui  vont  rejoindre  l'Assaba.  Elle  a  pour  capi- 
tale Selibaby. 

Lé  cercle  du  Tagant,  au  nord  du  Gorgol  et  au  nord-est 
du  Rrakna,  est  formé  du  massif  montagneux  du  même 
nom.  Il  a  pour  centre  Tidjikdja. 

Enfin,  sur  le  littoral  atlantique,  la  résidence  de  la  baie 
du  Lévrier,  avec  Port-Élienne  pour  capitale,  a  sous  sa 
dépendance  la  moitié  est  de  la  presqu'île  du  cap  Blanc, 
l'autre  moitié  relevant  de  la  colonie  espagnole  du  Rio  de 
Oro. 

Au  nord  des  pays  Trarza  et  Brakna,  entre  les  massifs  du 
Tagant  et  le  littoral,  s'étendent  des  régions  presque  déser- 
tiques, Tenïera,  Boukergh,  Targa,  Fozoniten,  Agan  ou 
Baten,  Inchiri,  Amseïga,  Tiris,  Adrar-Sotof,  Tasiast,  habi- 
tées seulement  au  cours  du  déplacement  des  tribus  nomades 
et  qui  ne  comportent  aucune  administration. 

A  la  suite  de  Toccupation  de  l'Adrar  et  du  Hodh,  un 
arrêté  du  23  novembre  1912  a  de  nouveau  divisé  la  Mauri- 
tanie en  cinq  cercles  :  Trarza,  Brakna,  Gorgol,  Tagant, 
Adrar,  et  deux  résidences  :  baie  du  Lévrier  et  Guidimaka, 
et  un  secteur  :  Tichitt. 

Enfin,  un  décret  du  23  avril  1913,  après  des  tournées  de 
police  effectuées  dans  l'Adrar  et  dans  le  Hodh,  au  cours  des 
années  précédentes,  a  déterminé  la  frontière  entre  les  deux 
colonies  de  la  Mauritanie  et  du  Haut-Sénégal-Niger,  par 
une  ligne  qui  remonte  le  marigot  de  Karikoro  de  son 
embouchure  jusqu'à  Kankosso,  rejoint  en  ligne  droite  le 
puits  de  Chik,  puis  celui  de  Oumou,  s'incline  au  nord-est 
sur  Aïoun-Latroun,  puis  traverse  le  Hodh  jusqu'au  puits 
d'Aratane  au  nord  ;  ceci  afin  d'assurer  régulièrement  le 
bon  fonctionnement  des  questions  administratives  pour  les 
deux  colonies  et  le  rôle  respectif  des  postes  de  surveillance. 

Le  territoire  do  chaque  cercle  est  réparti  entre  plusieurs 


220 


LA    MAURITANIE 


résidences,  de  nombre  variable  suivant  leur  importance. 
Ces  résidences  sont  :  pour  le  cercle  du  Trarza,  Biach,  Bou- 
tilimit,  Mederdra,  Souet  el  Ma  ;  pour  le  cercle  du  Brakna, 
Boghé,  Mal;  pour  le  Gorgol,  Maut  ;  pour  le  Tagant, 
Moudjéria  ;  pour  FAdrar,  Oudjeft  et  Ghinguetti. 

La  Mauritanie,  en  réalité,  c'est  le  pays  des  Maures,  l'en- 
semble des  territoires  parcourus  par  leurs  tribus,  terri- 
toires qui  s'étendent  entre  l'Atlantique,  le  Sénégal,  l'oued 
Draa  et  Tombouctou.  Ces  espaces  immenses,  d'après  les 
dernières  occupations  et  les  derniers  traités,  appartiennent 
tout  entiers  à  la  France,  sauf  l'enclave  espagnole  du  Rio  de 
Oro.  On  y  peut  mentionner  à  l'ouest,  le  Zoumoul,  le  Zem- 
mour,  rimrikli,  région  de  la  Seguiet  el  Hamra  et  de  ses 
affluents,  qui  vont  du  Tiris  et  de  l'Adrar-Sottof  au  littoral  ; 
au  nord  de  la  région  montagneuse  de  Tlguidi  à  l'est,  au 
nord  du  Hodh  et  par  delà  le  Tagant  et  TAdrar,  les  régions 
sablonneuses  du  Djouf,  de  l'Azaouad  habitées  par  les 
Kounta,  avec  le  ksar  d'El  Araouan,  centre  religieux 
célèbre  dans  tout  le  pays  maure  par  la  confrérie  des  Kadrya 
Bekhaya  qui  y  fut  fondée  au  siècle  dernier,  du  Tanezrout 
avec  le  ksar  fortifié  du  Taoudenni,  dans  la  plaine  de  sable 
coupée  de  dunes  jaunes,  ksar  fameux  dans  le  Sahara  et  le 
Soudan  pour  l'important  commerce  auquel  donnent  lieu 
ses  mines  de  sel,  sel  que  les  Kounta  et  les  Berabich  y 
viennent  chercher  par  grandes  caravanes  (azalaï). 

Mais  trop  arides  et  trop  désertes  sont  ces  contrées  pour 
valoir  une  organisation  quelconque  ;  elles  ne  relèvent  que 
de  la  surveillance  des  pelotons  de  meharistes  qui  les  par- 
courent de  temps  à  autre  en  divers  sens  pour  en  faire  la 
police. 

Organisation  administrative.  —  Justice.  —  Par  décret 
du  18  octobre  1904,  les  pays  de  protectorat  de  la  rive 
droite  du  Sénégal  qui  jusque  là  dépendaient  de  la  Séné- 
gambie-Niger,  ont  été  rattachés  directement  à  la  colonie  du 
Sénégal  qui  relève  immédiatement  du  gouvernement  géné- 
ral de  l'Afrique  Occidentale  française. 

Chacune  des  colonies  que  comprend  ce   gouvernement 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  221 

général  jouit  de  son  autonomie  administrative  et  finan- 
cière. L'article  6  du  décret  confie  Tadministralion  du  terri- 
toire civil  de  la  Mauritanie  à  un  commissaire  du  gouverne- 
ment général  de  l'Afrique  Occidentale. 

Le  premier  de  ces  commissaires  fut  Xavier  Goppolani, 
pour  qui  le  poste  avait  été  créé.  Ses  successeurs  furent  : 
Montané-Capdeboscq  (1905),  Gouraud  (1907),  Patey  (1910), 
Mouret  (1912)  et  Gaden,  qui  ont  continué  les  traditions  de 
sa  politique  indigène  si    profondément    sage   et   humaine. 

Préalablement,  un  arrêt  du  12  mai  1903  organisant  le 
protectorat  des  pays  maures  de  la  rive  ciroite,  avait  déter- 
miné les  fonctions  de  ce  commissaire  du  gouvernement 
général.  Avec  l'aide  de  fonctionnaires  civils  et  militaires, 
mis  à  sa  disposition  par  le  gouvernement  général,  le  com- 
missaire du  gouvernement  avait  la  charge  d'assurer  le 
fonctionnement  du  Protectorat.  Les  chefs  indigènes,  agréés 
par  lui,  lui  servaient  d'intermédiaires  avec  l'assistance  des 
djemmâa  (assemblées  de  notables)  dans  les  tribus  qui  en 
sont  pourvues.  Le  commissaire  général  était  chargé  de 
régler  la  composition  de  ces  djemmâa,  de  la  nomination 
des  cadis  et  du  contrôle  de  la  justice. 

En  même  temps,  l'article  3  de  l'arrêté  supprimait  les 
contributions  arbitraires  payées  jusque  là  par  les  indigènes 
aux  émirs  et  aux  princes,  et  les  remplaçait  par  le  zekhat 
(impôt  sur  le  bétail)  et  l'oussourou  (droit  de  passage  pour 
les  caravanes).  On  avait  pensé  que  le  paiement  d'un  impôt 
modéré  et  régulièrement  déterminé  pourrait  être  pour  la 
population  une  amélioration  au  régime  de  lourdes  et  vexa- 
toires  redevances  dont  les  Hassane,  leurs  maîtres,  les  acca- 
blaient au  gré  de  leurs  besoins  ou  de  leurs  caprices.  La 
quotité,  la  perception  et  l'assiette  des  droits  et  taxes  sont 
déterminées  par  des  arrêtés  du  gouverneur  général,  qui  les 
prend  en  conseil  d'administration. 

Un  commandant  ou  un  résident  est  placé  à  la  tête  de 
chaque  cercle. 

En  1906,  au  moment  où  le  Trarza,  le  plus  important  de 
ces  cercles,  fut  réorganisé  sous  les  auspices  de  Thievenaut, 


222  La    MAURITANIE 

il  fut  créé  de  grands  commandements  maraboutiques,  dont 
les  chefs  administratifs  devaient  servir  d'intermédiaires 
entre  nous  et  les  populations  des  tribus  zaouïa  et  perce- 
voir l'impôt. 

Ces  grands  cheikhs  administratifs  étaient  choisis  par  les 
djemmas  et  nommés  par  l'autorité  française  ;  ils  devaient 
percevoir  l'impôt,  transmettre  les  ordres  du  commandant 
de  cercle  et  signer  les  réponses.  Ils  étaient  responsables  et 
sujets  à  l'amende. 

Sidi  El  Mokhtar,  frère  de  cheikh  Sidia,  fut  cheikh  admi- 
nistratif des  Oulad-Biri  ;  le  grand  marabout  lettré  de  Bou- 
Dafia,  cheikh  Sliman,  fut  nommé  cheikh  supérieur  du 
Oulad-Dimân  des  Ida  Yacoub  et  des  x\hel  Barick  Allah  ; 
cheikh  Saad  Bou,  le  célèbre  marabout,  eut  le  commande- 
ment administratif  de  sa  petite  fraction  des  Ahel  Cheikh 
Saad  Bou  ;  son  fils  Sidi  Bouia  fut  choisi  pour  cheikh  de  la 
tribu  Tendra.  A  l'usage,  des  modifications  se  produisirent; 
on  tendit  à  diviser  en  grands  commandements  régionaux 
et  à  prendre  plutôt  pour  administrateurs  les  chefs  des  sous- 
fractions,  afin  de  supprimer  d'une  part  des  intermédiaires 
inutiles  entre  l'autorité  française  et  les  indigènes  et,  d'autre 
part,  afin  de  ne  point  réunir  sur  la  même  tête  le  pouvoir 
administratif  et  le  pouvoir  religieux.  Le  grand  cheikh 
désigne,  pour  chaque  fraction  sous  son  autorité,  un  chef 
responsable  dépendant  de  lui  et  chargé  d'assurer  le  soin  de 
l'administration  ainsi  que  la  perception  des  impôts  ;  il  lui 
transmet  les  fiches  d'impôts  réparties  pour  chaque  fraction 
par  la  résidence  du  cercle,  ainsi  que  les  réquisitions. 

Dans  les  tribus  guerrières  soumises  des  contrées  de  pro- 
tectorat les  chefs  maures  choisis  par  nous  et  favorables  à 
notre  extension  relèvent  directement  du  gouverneur  du 
Sénégal.  Surveillés  par  nos  agents,  ils  touchent  l'impôt, 
transmettent  les  ordres  du  commandant  de  cercle  et,  sous 
notre  contrôle,  assurent  la  protection  des  tribus  marabou- 
tiques qui  résident  sur  leurs  territoires. 

Le  régime  instauré  dans  l'Adrar  après  l'expédition  de 
1909,  constituait  un  régime  de  protectorat  léger,  laissant 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  223 

aux  chefs  choisis  par  des  notables  et  approuvés  par  nous, 
leur  part  d'autorité,  mais  les  rendant  responsables,  toujours 
sous  notre  contrôle,  de  la  sécurité  de  leurs  territoires  qu'ils 
sont  chargés  d'assurer  avec  leurs  guerriers,  aidés  au  besoin 
par  nos  forces  pour  combattre  la  tendance  à  Fémiettement 
qui  disperse  les  responsabilités.  Bref,  on  chercha  à  grou- 
per, sous  le  même  chef,  un  grand  nombre  de  tribus.  Le 
droit  de  «  ghafer  »,  sorte  de  droit  de  protection  payé  aux 
guerriers  par  les  marabouts,  avait  été  supprimé  par  Cop- 
polani  dans  le  sud  mauritanien,  mais  dans  l'Adrar,  où 
nous  voulions  nous  appuyer  sur  les  guerriers,  on  le  laissa 
subsister,  de  même  que  la  a  horma  »,  droit  sur  les  trou- 
peaux, mais  en  leur  donnant  une  forme  régulière,  afin  d'y 
pouvoir  ajouter  les  redevances  qui  établissent  notre  souve- 
raineté, mieux  que  tout  autre  argument,  la  violence  excep- 
tée. Ainsi,  tandis  qu'on  tendait  à  fractionner  les  tribus 
maraboutiques,  pour  lutter  contre  ce  qui  a  été  appelé  le 
«  cléricalisme  musulman  »,  on  cherchait  à  donner  plus  de 
cohésion  aux  tribus  guerrières  de  l'Adrar,  afin  d'exercer 
plus  facilement  sur  elles  une  action  politique. 

Des  goums  locaux,  recrutés  parmi  les  guerriers  de 
l'Adrar,  étaient  formés  par  les  soins  de  l'émir  pour  assurer 
la  tranquillité  du  pays,  que  d'ailleurs,  nos  groupes  mobiles 
de  méharistes  devaient  parcourir  une  ou  deux  fois  par  an, 
afin  d'entretenir  notre  prestige  et  la  pensée  de  notre  force. 

Organisation  militaire.  —  Le  commissaire  du  gouver- 
nement général  pour  la  Mauritanie  est  aussi  chargé  du 
commandement  des  forces  militaires. 

Ces  forces  comprennent  les  troupes  régulières,  consti- 
tuées par  un  millier  de  tirailleurs  sénégalais,  un  escadron 
de  spahis  également  sénégalais,  une  demi-compagnie  d'in- 
fanterie, une  demi-section  d'artillerie,  et  les  troupes  de 
police  formées  de  deux  cents  tirailleurs  hors  cadre,  d'un 
peloton  de  spahis  hors  cadre  et  de  deux  pelotons  de  méha- 
ristes. 

La  Mauritanie  n'emploie  que  des  troupes  indigènes 
recrutées  en   Afrique   occidentale.    Elle  dispose   par   elle- 


224  LA     MAURITANIE 

même  de  forces  suffisantes  pour  avoir,  en  1908,  composé 
le  corps  d'expédition  de  l'Adrar  sans  rien  demander  à  la 
métropole.  Les  cadres,  officiers  et  sous-officiers,  seuls,  sont 
Européens.  Des  goums  fournis  par  les  tribus  maures  sou- 
mises, prêtent  au  besoin  leur  concours  à  cette  force.  Cer- 
tains sont  commandés  par  des  princes  des  tribus  hassanes 
du  Trarza  et  du  Brakna.  Au  moment  de  l'expédition  Gou- 
raud  dans  l'Adrar,  un  goum  de  cent  auxiliaires  méharistes 
avait  été  fourni  par  les  guerriers  du  Trarza,  remarquable 
preuve  du  loyalisme  des  tribus  administrées  par  nous. 

Les  troupes  sont  réparties  dans  les  centres  des  cercles, 
les  résidences  et  les  postes  militaires  spéciaux,  établis  sur 
divers  points  du  territoire. 

Les  forces  les  plus  considérables  se  trouvent  à  Nouak- 
chott, sur  le  littoral  ;  à  Bourdjémia  dans  Tlnchiri  ;  à  Bouti- 
limit,  capitale  du  Trarza  ;  à  Aleg,  capitale  du  Brakna  ;  à 
Moudjéria,  à  Tidjikdja  (fort  Coppolani)  dans  le  Tagant  ;  à 
M'Bout,  capitale  du  Gorgol. 

A  l'exception  de  Tidjikdja  et  de  Moudjéria,  ces  postes 
n'ont  pas  de  valeur  stratégique  ;  on  les  avait  distribués  de 
façon  à  former  un  réseau  de  surveillance  et  de  garde,  dans 
le  but  de  révéler  et  d'arrêter  les  incursions  et  les  rezzous 
des  tribus  du  Nord  et  de  l'Adrar.  D'autre  part,  les  pelo- 
tons de  méharistes  avaient  mission  de  circuler  continuelle- 
ment, l'un  dans  l'Inchiri,  l'autre  entre  l'Inchiri  et  le  Tagant, 
dans  l'Aouker,  le  Boukergh,  l'Agan.  Malgré  ces  mesures  il 
n'était  que  trop  facile  à  des  groupes  ennemis  pouvant 
choisir  et  le  moment  à  prendre  et  la  route  à  suivre,  de 
déjouer  la  vigilance  des  observateurs  et  de  passer  inaperçus 
entre  les  mailles  du  réseau.  C'est  pourquoi  l'occupation  et 
l'organisation  de  l'Adrar,  ainsi  que  des  régions  sahariennes 
voisines,  se  sont  imposées  à  nous  par  la  force  des  choses, 
pour  la  paix  et  la  sécurité  de  nos  territoires  et  de  nos 
sujets. 

Les  postes  militaires  comportent  une  garnison  militaire 
chargée  d'assurer  la  défense  de  la  contrée  avec  un  magasin 
enfermant  les  approvisionnements  en  vivres,  équipements, 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  225 

fusils,  cartouches,  armes,  munitions.  Il  y  a  un  comman- 
dant militaire  et  un  résident  civil  spécialement  occupé  de 
la  besogne  administrative,  de  la  perception  des  impôts  et 
du  ravitaillement  qu'il  assure  par  voie  de  réquisition  dans 
les  tribus  environnantes.  Parfois  l'officier  commandant  les 
troupes  fait  fonction  de  résident.  Pour  fournir  aux  besoins 
du  transport  et  de  la  nourriture,  l'autorité  incite  les  tribus 
à  se  rapprocher  des  postes  et  à  se  fixer  aux  alentours  afin  de 
les  avoir  sous  la  main,  ce  qui  modifie  dans  une  certaine 
mesure  le  mouvement  traditionnel   de   leurs  déplacements. 

Quelques-uns  ont  trouvé  mauvais  qu'on  détournât 
diverses  tribus  de  leurs  habitudes  de  nomadisme  et  craint 
qu'on  fît  naître  par  là  des  mécontentements.  Cependant 
on  peut  constater  que,  pour  beaucoup  de  Maures  de  marque 
et  leurs  tribus,  les  postes  sont  des  centres  d'attraction. 
Cheikh  Sidia  qui  avait  longtemps  campé  sur  différents 
points  dans  des  zériba  fortifiées,  a  depuis  dix  ans  établi 
son  campement  à  proximité  du  poste  de  Boutilimit,  sur  une 
dune  parallèle  à  celle  où  s'élèvent  les  bâtiments  du  chef- 
lieu  du  cercle  du  Trarza,  bureau  du  cercle  et  de  la  rési- 
dence, infirmerie,  école.  Dans  le  goud  (long  couloir  de  ter- 
rain qui  sépare  les  deux  dunes).  Cheikh  Sidia  avait  fait 
aménager  des  puits  et  construire  une  kasbah  qu'il  a  mise 
à  la  disposition  des  Français  ;  et  là  vivent  en  commun  les 
ménages  des  sous-officiers  français,  les  télamides  en  pèleri- 
nage, les  fonctionnaires  en  voyage.  L'adabaï  ou  petit  vil- 
lage des  noirs  amenés  par  la  présence  des  Français,  les 
campements  des  représentants  des  tribus  près  de  la  rési- 
dence, le  mouvement  des  gens  affairés  affluant  au  cercle 
ou  chez  le  marabout,  les  troupeaux  qui  vont  à  l'abreuvoir, 
entretiennent,  dans  ce  coin,  l'animation  d'une  petite  capi- 
tale. 

Cheikh  Mohamed  Saïd,  marabout  Tidjani  des  Ida  ou 
Ali,  campe  au  puits  de  Djeraria,  entre  Boutilimit  et  Méder- 
dra,  ce  qui  a  popularisé  ce  nom  de  Boutilimit  dans  les  tri- 
bus. 

Cheikh  Saad  Bou,  le   marabout  Fadelia  du  Trarza  qui 

La  ^L\l;nITA?^IE.  15 


226  La    MAURITANIE 

avait  successivement  habité  divers  points  sur  la  ligne  de 
Saint-Louis  à  l'Adrar,  1res  favorable  à  notre  cause,  bien 
avant  même  l'arrivée  de  Coppolani,  était  venu  à  la  fin  planter 
les  tentes  de  son  groupement  des  Ahel  Cheikh  Saad  Bou, 
autour  du   puits  d'Aguint,   auprès   du  poste   de  Khroufa. 

Cheikh  Mohamed  ben  Sliman,  le  marabout  lettré 
des  Oulad  Diman,  dont  la  bibliothèque  comprend  plus  de 
trois  cents  ouvrages  de  littérature  et  de  science  arabes, 
tant  imprimés  que  manuscrits,  a  son  campement  à  Bou- 
Dafia,  à  une  journée  de  marche  du  poste  de  Méderdra.  Un 
de  ses  fils  suit  l'école  française  de  la  Résidence,  tandis 
qu'un  autre  fait  ses  études  à  Saint-Louis. 

En  1908,  avant  l'expédition  de  l'Adrar,  des  postes  mili- 
taires étaient  établis  ainsi  :  dans  le  Tagant,  à  Tidjikdja,  le 
poste  très  important  appelé  fort  Coppolani  après  l'attentat 
de  mai  1905,  et  celui  de  Moudjéria,  au  pied  du  massif; 
dans  le  Gorgol,  ceux  de  M'Bout,  de  Kaëdi  ;  dans  le  Brakna, 
ceux  de  Rigba  et  d'Aleg  ;  dans  le  Trarza,  ceux  de  Chou- 
bouck  et  de  Méderdra. 

En  outre,  des  postes  de  police  existaient  à  Nouakchott 
dans  l'Aftout  littoral,  à  Akjirift  aux  confins  de  l'Inchiri  et 
de  l'Amséï  ;  à  Khroufa,  centre  du  cercle  du  Trarza  et  aux 
résidences  de  Biach,  de  Souet,  de  Mal  et  de  Boutilimit  ; 
aux  résidences  de  Mal  et  de  Bocrhi  dans  le  Brakna, 
et,  plus  au  nord,  à  Guimi  et  à  Aguiert  ;  à  Moudjéria,  au 
pied  de  la  muraille  du  Tagant,  à  Sélibaby,  résidence  du 
Guidimaka. 

Le  poste  de  N'Diago  sur  la  côte  à  l'extrême  sud  du  lit- 
toral mauritanien  (16  kilomètres  au  nord  de  Saint-Louis) 
avait  été  abandonné. 

L'occupation  de  l'Adrar  a  amené  la  création  à  Atar,  d'un 
poste  en  pierre  très  fort,  à  400  mètres  en  aval  du  ksar 
dont  il  domine  les  palmeraies,  puis  de  deux  autres  à  Chin- 
guetti  et  à  Oudjeft.  En  1908  avait  été  achevée,  dans  la  baie 
du  Lévrier,  la  construction  du  poste  et  du  fort  de  Port- 
Etienne. 

Après  la  pacification    de  l'Adrar,   le   gouvernement   de 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  227 

TAfrique  Occidentale  conçut  un  projet  de  réorganisation 
nouvelle  pour  la  Mauritanie  :  1°  pour  la  bande  des  terres 
fertiles  de  la  rive  droite  du  Sénégal,  cultivée  et  habitée 
par  les  populations  noires,  conserver  le  même  mode  d'ad- 
ministration et  la  rattacher  aux  cercles  de  la  rive  gauche, 
sous  l'autorité  directe  du  lieutenant  gouverneur  du  Séné- 
gal ;  2"  pour  les  pays  maures,  Trarza,  Brakna,  Tagant, 
Adrar,  établir  un  régime  de  protectorat  spécial,  adapté  aux 
mœurs  et  aux  besoins  du  pays,  comportant  un  émir  chargé 
du  maintien  de  l'ordre  et  tendant  à  donner  à  notre  influence, 
l'appui  des  tribus  guerrières,  comme  nous  avions  déjà  celui 
des  tribus  marabouliques,  mesures  qui  permettraient  de 
réduire  notre  occupation,  les  forces  militaires  nécessitées 
par  elle,  en  même  temps  que  le  nombre  des  postes  qu'on 
rapprocherait  le  plus  possible  de  la  base  fluviale,  en  leur 
donnant  surtout  le  rôle  de  points  d'appui  pour  les  troupes 
mobiles  des  méharistes,  chargées  de  parcourir  le  pays  jus- 
qu'aux limites  de  notre  action. 

Les  postes  permanents,  sauf  Boutilimit  et  Moudjéria, 
devaient  être  supprimés  ;  mais,  en  même  temps,  on  pré- 
voyait l'augmentation  du  nombre  des  postes  de  police  ou 
de  postes  de  nomadisation  pour  les  troupes  mobiles  desti- 
nées à  explorer  le  pays,  ainsi  que  l'établissement  de  gîtes 
de  route  pour  les  lignes  d'étape. 

En  1910,  les  postes  se  répartissaient  ainsi  : 

Dans  la  baie  du  Lévrier,  Port-Etienne  sur  le  littoral  ; 
dans  le  Trarza,  Nouakhchott  sur  le  littoral,  Méderdra,  Bou- 
tilimit, à  l'intérieur;  Podor,  au  bord  du  fleuve;  dans  le 
Brakna,  Aleg,  Guimi  ;  pour  l'intérieur,  Boghé  au  bord  du 
fleuve;  dans  le  Gorgol,  M'Bout  ;  dans  le  Tagant,  Moudjé- 
ria et  Tidjikdja  ;  dans  l'Adrar,  Atar,  Ghinguetti  et  Oudjeft. 

En  même  temps,  on  formait  le  projet  d'organiser  mili- 
tairement les  tribus  afin  de  diminuer  le  nombre  de  nos 
troupes  régulières  affectées  au  maintien  de  l'ordre,  d'appli- 
quer aux  tribus  guerrières  de  la  Mauritanie,  la  même  orga- 
nisation qu'aux  tribus  du  sud  algérien,  d'adjoindre,  en  un 
mot,  à  la  base  des  tirailleurs  et  méharistes  sénégalais,  des 


228  LA    MAURITANIE 

guerriers  maures  rétribués  comme  partisans  d'abord,  puis 
comme  soldats  réguliers  et  volontaires,  ainsi  que  les  indi- 
gènes du  Sahara,  et  de  constituer  ces  formations  maures 
avec  des  cadres  algériens. 

Un  arrêté  du  gouverneur  général,  en  date  du  12  mai 
191 1 ,  qui  a  créé  pour  l'Afrique  Occidentale  une  garde  indi- 
gène chargée  d'assurer  la  police  et  la  sécurité  intérieure 
des  régions  pacifiées  relevant  pour  le  recrutement,  l'entre- 
tien, l'avancement  du  commandant  supérieur  des  troupes 
et  du  lieutenant-gouverneur  pour  la  répartition  et  l'emploi, 
prévoit  pour  la  Mauritanie  deux  brigades  sur  quinze  dont 
se  compose  l'ensemble  de  cette  garde. 

Le  budget.  —  Le  budget  de  la  Mauritanie  forme  une 
annexe  du  budget  général  du  gouvernement  de  l'Afrique 
Occidentale  française. 

Les  ressources  de  ses  recettes  sont  fournies  :  d'abord  par 
l'impôt  de  capitation  réglé  par  arrêté  du  21  décembre  1905, 
qui  impose  une  taxe  personnelle  et  annuelle  de  trois  francs 
à  tout  individu  de  race  noire  vivant  sur  la  rive  droite  du 
Sénégal  ;  puis  par  le  zekhat,  taxe  du  quarantième  de  la 
valeur  dont  l'arrêté  du  21  décembre  1905  frappe  les  trou- 
peaux possédés  par  les  Maures  qui  vivent  sous  notre  auto- 
rité ;  ensuite  par  le  droit  de  passage,  contribution  dont 
sont  redevables  les  tribus  limitrophes  de  la  Mauritanie,  qui, 
à  certaines  périodes  de  l'année,  amènent  leurs  troupeaux 
paître  sur  nos  territoires,  comprenant  un  quarantième  du 
nombre  des  animaux  ;  ensuite  encore,  par  l'oussourou, 
droit  de  10  **/o  sur  les  marchandises  importées  par  les  cara- 
vanes ;  enfin,  par  le  droit  sur  l'extraction  du  sel,  également 
de  10  °/o  et,  fmalement,  par  la  taxe  des  patentes  et  licences, 
et  le  droit  de  place  sur  les  marchés  établis  par  les  deux 
arrêtés  de  novembre  1903. 

Remarquons  que  les  droits  sur  les  animaux  sont  d'ail- 
leurs assez  minimes  (un  quarantième  sur  les  moutons,  un 
soixantième  sur  les  bœufs,  ânes  et  chevaux,  un  centième 
sur  les  chameaux)  et  appliqués  dans  un  esprit  très  conci- 
liant, car  ils  ne  touchent  que  les  troupeaux  se  nourrissant 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  229 

pendant  deux  ou  trois  mois  sur  nos  territoires  et  non  aux 
animaux  de  bât  et  de  caravane  que  les  voyageurs  laissent 
reposer  quelques  jours  avant  de  leur  faire  reprendre  leur 
travail. 

Les  droits  sur  les  différentes  espèces  d'animaux  peuvent 
être  acquittés  en  argent,  en  guinée  ou  en  moulons,  un 
mouton  étant  estimé  de  quatre  à  six  francs  selon  les  régions. 
L'estimation  d'un  bœuf  est  de  cinquante  francs,  celle  d'un 
âne  de  soixante  francs,  celle  d'un  chameau,  de  quatre-vingts, 
d'un  cheval  de  deux  cents  francs. 

Les  dépenses  sont  représentées  par  les  divers  frais  d'ad- 
ministration, le  fonctionnement  des  services,  l'entretien 
des  forces  de  police  locale  et  le  ravitaillement  des  postes. 

En  1905,  après  la  première  organisation  de  la  Maurita- 
nie, le  budget  du  territoire  civil  accusait,  y  compris  la  sub- 
vention du  gouvernement  général,  1.332.000  francs  de 
recettes  et  1.331.000  francs  de  dépenses. 

Le  budget  de  1906  se  présentait  de  la  façon  suivante  : 

Recettes  prévues  : 

Pour  la  capitation 90.000 

Pour  le  zekhat 280.000 

Pour  le  pacage  et  l'oussoudou 30.000 

Pour  le  droit  d'extraction  du  sel 10.000 

Pour  les  patentes  et  licences o.OOO 

Droit  de  place  sur  les  marchés 2.000 

Exploitation   des    bois,    remboursements 

et  recettes  diverses 63.000 

Au  total  une  recette  de 480.000  fr. 

Le  gouvernement  général  y  ajoutait  pour 
couvrir  les  dépenses  prévues,  une  subven- 
tion de 600.000 

(six  cent  mille  francs),  ce  qui   porte   l'en- 
semble de  l'exercice  à 1 .080.000 

En  1907,  après  la  réorganisation,  on  constate  1.542.000 

francs  de  recettes,  en  face  de  1.495.008  francs  de  dépenses. 

Pour  190^.  lés  receltes  attendues  étaient  aiiisi  établies  : 


230  LA    MAURITANIE 

Pour  la  capitation 98.760 

Pour  le  zekhat 260.000 

Pour  le  pacage  et  l'oussourou 6.000 

Pour  le  droit  d'extraction  du  sel 15.000 

Pour  les  patentes  et  licences 6.000 

Droit  de  place  sur  les  marchés 5.000 

Patentes  de  dioulas (marchands  indigènes)  40.000 

Port  d'armes 6.000 

Recettes  postales  et  télégraphiques 17.000 

Droit  d'exploitation  des  bois 1.200 

Amendes  et  confiscations 3.000 

Vente  d'eau  douce  à  Port-Etienne 3.000 

Recettes  diverses 5.000 

Remboursement  de  cessions  de  vivres. .  .  30.000 

Remboursement  de  frais  de  transport.  .  .  30.000 

Soit 552.000  fr. 

Le  budget  général  de  l'Afrique  Occidentale  française  y 
ajoutait  la  subvention  habituelle  de  800.000  francs  et 
200.000  francs  pour  l'expédition  de  l'Adrar. 

L'exercice  1909  accusa  cet  excédent  de  recettes  sur 
l'année  précédente  : 

Pour  la  capitation 13.260 

Pour  le  zekhat 52.560 

Pour  le  pacage  et  l'oussourou 3.000 

Pour  les  droits  d'extraction  du  sel 9.000 

Pour  les  patentes  et  licences 1.000 

Pour  le  droit  de  place  sur  les  marchés. .  .  15.000 

Pour  les  patentes  des  dioulas 20.000 

Pour  le  port  d'armes » 

Pour  les  recettes  postales  et  télégraphiques  2.000 

Pour  les  droits  d'exploitation  des  bois.  .  1.200 

Amendes  et  confiscations 15.000 

Vente  d'eau  douce  à  Port-Étienne 3.000 

Recettes  diverses 4.000 

Remboursements  de  vivres 30.000 

Remboursements  de  frais  de  transport.  .  30.000 

Soit  un  excédent  total  de 163.000  fr. 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN   MAURITANIE  231 

Ainsi  les  ressources  de  la  colonie  s'augmentaient  sans 
que  fussent  accrus  ni  le  nombre,  ni  la  quotité  des  taxes, 
résultat  dû  au  développement  plus  régulier  des  contribu- 
tions directes,  à  un  recensement  et  à  un  contrôle  mieux 
établis. 

Dans  les  tribus  soumises,  les  chefs  des  sous-fractions 
ont  été,  comme  on  l'a  dit  plus  haut,  chargés  de  la  perception 
de  l'impôt,  sous  la  surveillance  de  nos  inspecteurs  et  ce 
système  nous  a  donné  toute  satisfaction.  C'est  le  cheikh 
des  Ida  ou  el  Hadj  qui  a  la  charge  de  percevoir  le  droit 
d'extraction  dans  les  salines  du  Trarza,  et  maintenu  sur  les 
rives  du  Sénégal  aussi  bien  que  dans  la  boucle  du  Niger  ; 
l'impôt  était  perçu  avec  régularité  à  la  fin  de  1909,  au 
nom  de  l'administration  française. 

Le  recensement  opéré  par  le  commandant  Claudel  à  la 
suite  de  l'expédition  de  l'Adrar  prévoyait  pour  1910  une 
recette  d'une  centaine  de  mille  francs  :  quatre-vingt-cinq 
mille  francs  pour  lachour,  représentés  par  75.000  francs 
sur  150  tonnes  de  dattes,  10.000  francs  sur  50  tonnes  de 
céréales,  et  15.000  francs  de  zekhat  sur  les  chèvres  et 
moutons. 

Cependant,  en  1910,  dans  l'exercice  du  budget  annuel 
de  l'Afrique  Occidentale  française,  le  budget  annexe  du 
territoire  civil  de  la  Mauritanie  accusa  1.359.700  francs, 
soil  une  diminution  de  193.000  francs  sur  l'année  précé- 
dente, à  cause  des  dépenses  nécessitées  par  diverses  amé- 
liorations. 

Les  dernières  communications  officielles  relatives  au  bud- 
get du  territoire  civil  de  la  Mauritanie  pour  l'année  1916, 
nous  apprenaient  que  ses  recetles  el  dépenses  étaienl  défi- 
nitivement arrêtées  comme  suit  : 

Recettes 1 .896.377  28 

Dépenses 1.450.263  25 

Soit  un  excédent  de  recettes  de 446. H 4  03 

En  1918,  la  situation  financière  n'a  pas  été  très  satisfai- 
sante. Il  n'a  pas  plu  pendant  l'hivernage    et   les   récolle  s 


232  LA    MAURITANIE 

ont   été  nulles  dans  plusieurs  cercles,    d'où  de   sérieuses 
moins-values  dans  les  recettes  de  Fachour. 

Voies  de  communications.  —  Transports.  —  Routes 
maritimes  et  fluviales  et  routes  terrestres.  —  Au  point  de 
vue  des  communications  maritimes,  la  Mauritanie  déve- 
loppe sur  le  littoral  de  l'Océan  une  longueur  de  côte  qui 
s'étend  du  16^  au  2P  degré.  Malheureusement  cette  côte 
est  d'accès  difficile  et  presque  dénuée  de  ports  naturels  ; 
en  plusieurs  endroits,  le  long  du  rivage  désert,  on  ren- 
contre des  épaves  de  navires  échoués  qui,  par  suite  d'er- 
reurs de  route  ou  trompés  par  des  feux  de  pêcheurs,  sont 
venus  s'enliser  dans  le  sable  et  que  recouvrent  à  demi  les 
moules  et  les  coquillages.  Cependant,  au  nord  du  littoral, 
la  baie  du  Lévrier  peut  offrir  un  abri  magnifique  aux 
navires  même  du  plus  fort  tonnage,  privilège  unique  sur 
la  côte  africaine.  La  baie  de  Cansado,  une  de  celles  que 
découpe  à  Test  la  presqu'île  du  cap  Blanc,  est  la  meil- 
leure de  la  région.  Les  plus  gros  vaisseaux  y  trouvent, 
après  une  route  facile,  un  mouillage  sûr. 

Le  plan  dressé  en  1896  par  le  lieutenant  de  Francq  nous 
a  appris  qu'elle  offre  un  asile  excellent  à  des  bâtiments 
calant  jusqu'à  7  mètres.  Xu  fond  est  la  baie  du  Repos, 
toujours  calme  en  tout  temps,  où  des  bâtiments  de  3  mètres 
de  tirant  d'eau  peuvent  pénétrer  à  marée  basse.  Ceci  a  été 
démontré  par  les  travaux  du  commandant  Terrier  en  1905- 
1906. 

Un  service  régulier  de  vapeurs  des  Messageries  Afri- 
caines, allant  chaque  mois  de  Dakar  à  Nouakchott  et  Port- 
Étienne,  fonctionne  depuis  1907  et  assure  les  services  pos- 
taux . 

Au  point  de  vue  de  la  navigation  fluviale,  le  Sénégal  offre 
une  voie  large  et  suffisante,  et  depuis  longtemps  connue, 
de  l'intérieur  à  la  mer,  chemin  commercial  que  descendent 
ou  remontent  les  chalands. 

Deux  fois  par  mois,  un  courrier  fluvial  remonte  de  Saint- 
Louis  à  l'escale  de  Dagana  qui  forme  tête  d'étape  pour 
Mederdra  ;  à  Podor  qui  est  la  tète  d'étape  de  Boulitimit  ;  à 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  233 

Boghé,  tête  d'étape  pour  Aleg  et  pour  le  Tagant.  En  saison 
d'hivernage,  ce  courrier  pousse  jusqu'à  Kaëdi  et  Bakel,  d'où 
le  service  postal  atteint  Sélibaby  dans  le  Guadimaka. 

A  l'intérieur  des  terres,  les  marigots  de  Garak,  de 
Sokhen,  de  Guédaïo  dans  le  Trarza,  qu'on  peut  considérer 
comme  des  canaux  faisant  communiquer  le  Sénégal  avec  le 
lac  Cajor  ou  Rkis  qui  lui  sert  de  bassin,  permettent  en 
hivernage,  à  des  chalands  calant  0  m.  75,  d'arriver  jusqu'à 
ce  lac.  Au  pied  du  poste  de  Regba,  dans  le  Brakna,  passe  le 
marigot  de  Koundi,  bras  du  Sénégal  qui  court  à  travers  le 
Chamama  sur  une  longueur  de  cent  vingt  kilomètres  et 
peut,  durant  une  bonne  partie  de  l'année,  être  employé  par 
les  chalands  de  petit  tonnage. 

Le  Gorgol,  long  affluent  du  Sénégal  descendu  de  la 
muraille  occidentale  du  massif  du  Tagant  et  qui  vient  tom- 
ber dans  le  fleuve  à  Kaëdi  en  séparant  les  cercles  du 
Brakna  et  du  Gorgol,  se  prête,  du  commencement  de  l'hi- 
vernage au  milieu  d'octobre,  à  la  navigation  des  pirogues 
jusqu'à  la  hauteur  de  Bel  Tadi  où  il  reçoit  le  Gorgol  noir, 
qui  prend  naissance  dans  la  chaîne  de  l'Assaba. 

Durant  l'hivernage,  les  pirogues  peuvent  aussi  naviguer 
pendant  une  longueur  d'une  dizaine  de  kilomètres  sur  le 
marigot  de  Karikoro,  qui  marque  la  frontière  entre  la  Mau- 
ritanie et  la  colonie  du  Haut-Sénégal-Niger, 

Au  point  de  vue  qui  nous  occupe  ici,  il  n'y  a  pas  lieu  de 
parler  des  cours  d'eau  intérieurs,  oueds  intermittents  qui 
vont  se  perdre  dans  les  lacs  de  Mal  et  d'Aleg  et  ne  pos- 
sèdent d'eau  que  dans  la  saison  des  tornades,  non  plus  que 
du  réseau  des  oueds  du  Tagant  et  de  l'Adrar. 

Quant  aux  voies  de  communications  terrestres,  la  Mau- 
ritanie n'offre  point  d'exemple  de  ce  que  nous  appelons  une 
route,  voie  déterminée  à  l'avance  et  préparée  pour  la  cir- 
culation. Il  faut  remarquer  cependant  que,  mettant  à  part, 
bien  entendu,  certaines  régions  excessivement  sablonneuses 
du  Trarza  ainsi  que  les  passes  difficultueuses  du  Tagant,  le 
roulement  des  voitures  ne  rencontre  pas  d'impossibilité 
absolue  pendant  la  saison  sèche. 


234  LA    MAURITANIE 

Pour  les  transports  nécessaires  à  la  construction  des 
lignes  télégraphiques,  on  a  employé  des  véhicules  attelés 
de  bœufs  accouplés  au  joug,  et  les  résultats  ont  été  satis- 
faisants. 

Bien  mieux,  en  1919,  M.  Henri  Hubert  a  pu  circuler  en 
automobile,  entre  Podor  et  Kaëdi  d'une  part,  et  entre 
Boghé  et  un  point  situé  seulement  à  cinq  kilomètres  de 
Moudjéria,  d'autre  part.  Sauf  dans  les  vingt  derniers  kilo- 
mètres, la  vitesse  de  route,  arrêts  normaux  compris,  a  été 
d'environ  20  kilomètres  à  l'heure.  M.  Henri  Hubert  assure 
que  sept  pistes  pourraient  être  utilisées  dans  un  avenir 
assez  prochain. 

Les  pistes,  ces  routes  des  pays  primitifs,  chemins  à  la 
longue  tracés  sur  le  sol  battu  par  les  pas  répétés  des  voya- 
geurs et  des  montures  dans  les  itinéraires  constamment 
suivis,  existent  à  peine  dans  ces  espaces  plats  balayés  par  le 
vent  ou  même  sur  le  seuil  rocheux  des  plateaux.  Malgré 
cela,  les  conditions  spéciales  du  terrain,  presque  partout 
très  découvert,  donnent  aux  déplacements  une  suffisante 
facilité. 

Lorsqu'on  parle  de  routes  de  caravanes,  il  ne  faut  donc 
pas  entendre  par  cette  expression  un  terrain  aménagé  et 
préparé,  d'une  façon  si  rudimentaire  que  ce  soit,  mais  un 
itinéraire  adopté  par  tradition,  à  cause  de  la  position  des 
points  d'eau  et  des  puits. 

Trois  directions  indiquées  par  l'expérience  et  l'usage, 
pourvues  de  place  en  place  de  points  d'eau  à  distances  infé- 
rieures à  trente  kilomètres,  sont  le  plus  généralement  adop- 
tées par  les  caravaniers. 

Premièrement,  une  ligne  qui,  dans  le  sol  du  Trarza, 
longe  le  bord  de  la  mer  jusqu'au  Tasiast,  oîi  elle  s'en  écarte 
pour  longer  à  gauche  le  pied  du  plateau  du  Souchel  el 
Abiod. 

Deuxièmement,  une  branche  qui,  à  Tin-Maham-Toujou- 
nine,  point  situé  non  loin  du  littoral,  un  peu  au  sud  de 
Nouakchott  et  qui  forme  le  nœud  de  communication  et  de 
convergence  des   routes  du   sud   au    nord,    se   détache  de 


LA    COLONISATION   FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  235 

celle-ci  et  incline  à  droite  sur  l'Inchiri  pour  aller  vers 
l'Adrar. 

Troisièmement,  une  route  qui  va  de  N'Douméri  vers 
l'Adrar  et  rejoint  la  précédente  à  laghref, 

Souet  al  Ma,  également  dans  le  Trarza,  mais  plus  au  sud 
à  l'extrémité  du  lac  Rkis,  est  aussi  un  nœud  central  de 
routes.  Un  chemin  qui  monte  de  Dagana,  au  bord  du  Séné- 
gal, j  passe,  allant  vers  Touizikt  et  l'Adrar;  de  Touizikt, 
une  route  redescend  par  Boutilimit  et  Nouagour  jusqu'à 
Podor  sur  le  Sénégal. 

Une  route  va  de  Boutilimit  à  Méderdra  ;  une  autre  joint 
Boutilimit  à  Aleg  à  travers  le  pays  des  dunes.  D'Aleg  une 
autre  va  vers  le  Tagant  par  Choggar  et  Guimi  et  le  col  du 
Foum  el  Batha.  De  Guimi,  situé  à  peu  près  au  centre  du 
pays  Brakna,  une  route  descend  par  Mal,  Houit  et  Krikra 
à  l'escale  de  Kaëdi  sur  le  fleuve. 

Plus  bas,  au  sud-est,  un  chemin  de  caravane  remonte  de 
Litama  sur  le  Sénégal  à  M'Bout,  dans  le  cercle  du  Gorgol, 
traverse  le  plateau  de  Regueïba,  et,  par  le  col  de  Foum- 
Bajou,  va,  à  travers  le  massif  du  Tagant,  rejoindre  Tid- 
jikdja. 

De  Bakel,  l'escale  la  plus  méridionale  du  Sénégal  sur  la 
rive  mauritanienne,  dans  la  résidence  de  Guidimaka,  on 
peut  s'acheminer  vers  Sélibaby,  chef-lieu  de  la  résidence, 
vers  Sakha,  en  contournant  le  pied  du  Mont  du  Lion,  puis 
en  traversant  la  chaîne  de  l'Assaba,  vers  Kiffa,  dans  le 
Haut-Sénégal-Niger  et  vers  l'oasis  de  Tichitt  dans  le  Hodh. 
A  Tichitt,  antique  centre  du  commerce  indigène  avec  le 
Soudan,  aboutissent  aussi  des  routes  venant  de  Tidjikdja  et 
de  l'Adrar. 

Des  lignes  d'étapes  sont  établies  pour  le  service  des 
escales  du  fleuve  et  de  certains  de  nos  postes  ;  on  les  a  ren- 
dues aisément  praticables  par  le  forage  des  puits  .établis  de 
place  en  place,  de  façon  à  diviser  ces  lignes  en  fractions  de 
dimensions  à  peu  près  égales. 

Une  de  ces  lignes  part  du  poste  de  Nouakchott,  sur  le 
littoral  atlantique,  et,  par  Bourdjeïa  et  Akjoucht,   s'en  va 


236  LA    MAURITANIE 

dans  rinchiri  ;  une  seconde  commence  à  Podor  et  remonte 
par  Nouagour  et  Belmaris  au  poste  de  Boutilimit.  Les  trans- 
ports y  sont  effectués  exclusivement  à  dos  de  chameaux,  à 
cause,  du  parcours  dans  la  région  des  dunes.  Une  troisième 
part  de  Boghé  et,  par  Aleg,  Guimi,  Aguieurt,  va  à  travers 
le  pays  Brakna  jusqu'au  poste  de  Moudjéria.  au  pied  du 
massif  du  Tagant.  Les  voitures  qui  y  circulent  sont  attelées 
de  mulets,  à  cause  de  la  traversée  des  plateaux  et  des 
chaînes  de  collines.  C'est  principalement  la  première  par- 
tie de  cette  ligne  qui  a  nécessité  le  plus  de  travaux  pour  le 
forage  et  l'établissement  des  puits. 

De  Nouakchott,  un  bon  itinéraire,  avec  des  puits  deau 
douce  et  des  pâturages  abondants,  mène  vers  la  presqu'île 
du  cap  Blanc  et  Port-Étienne,  par  Bilaouack,  Aléïbataf, 
Noueid,  Ammgoun,  Lemanouek,  le  long  du  littoral,  à  tra- 
vers le  Tarad  et  l'Agneitir,  et  ensuite  à  l'intérieur,  car  le 
bord  de  la  baie  du  Lévrier  est  impraticable,  par  Bouéri- 
Diéri,  Nasseri,  Moulouiliga,  Lakhié,  Bir-el-Guerb,  Tintan, 
El-Aïoudj,  à  8  kilomètres  de  la  frontière  espagnole  du  Rio 
de  Oro  et  à  70  kilomètres  de  Port-Étienne.  El-Aïoudj  est 
le  point  d'eau  le  plus  rapproché  de  ce  poste,  et,  par  con- 
séquent, le  lieu  de  passage  obligé  pour  les  caravanes  et  les 
individus  qui,  de  l'intérieur  des  terres,  veulent  venir  com- 
mercer à  Port-Etienne  ou  y  amener  du  bétail.  Une  route 
allant  de  Port-Etienne  à  l'intérieur  par  El-Aïoudj  est  appe- 
lée à  un  avenir  économique  intéressant. 

Pour  se  rendre  dans  l'Adrar,  on  peut  prendre  ou  par 
Nouakchott,  Boudjéria  et  Akjoucht,  la  route  de  l'Inchiri, 
qui  constitue  comme  une  voie  naturelle  pour  aller  du  litto- 
ral à  l'Adrar,  ou  bien  la  route  du  Tagant  en  partant  de 
Moudjéria  ou  d'Aguieurt  pour  monter  vers  Atar. 

La  route  du  Tagant  passe  dans  la  plaine  d'Iagref,  ITridji, 
Graret  el  Frass,  Arna  et  la  suite  des  plaines  cultivées  de 
l'Adrar,  Amazmaz,  Lamséidi,  Glat  el  Bil,  Aïoun  Lebgar, 
Aouïnit  en  Zbel.  Une  route  va  de  l'Adrar  au  Trarza,  se 
dirigeant  vers  Boutilimit  par  Rhasseremt,  Agueilt  en  Naja, 
ou  par  Aguilal-Faye  et  Tamersgoud,  d'une  part  ;    d'autre 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  237 

part,  par  Agueilt  en  Naja  et  Boiirdjeima,  vers  Nouakchott. 
La  route  du  Tagant  et  celle  du  Trarza  se  croisent  au  puits 
de  Tizégui. 

D'Atar,  de  Ghinguetti,  d'Ouadane,  dans  TAdrar,  comme 
de  Tichitt  et  d'Oualata  dans  le  Hodh,  des  pistes  vont  vers 
la  seblîka  d'Idjil  à  l'ouest  du  massif  entre  l'ergh  Hamami 
et  les  régions  montagneuses  de  l'ouest.  Idjil  est  aussi  le 
centre  de  toutes  les  pistes  venant  de  l'Iguidi,  de  Tindouf, 
de  la  Seguiet  el  Hamra  et  du  cap  Juby,  avec  celles  qui 
viennent  de  la  Mauritanie  depuis  Saint-Louis. 

D'Idjil,  trois  pistes  vont  à  Smara,  sur  la  Séguiet  el 
Hamra:  l'une  au  centre,  par  des  regs  dépourvus  de  points 
d'eau  ;  une  à  l'est,  avec  des  puits  nombreux  el  abondants  ; 
une  à  l'ouest,  par  les  montagnes,  avec  quelques  points 
d'eau.  Une  autre  piste  va  d'Idjil  à  la  presqu'île  de  Dakhla, 
sur  la  côte  atlantique  (Rio  de  Oro)  ;  une  autre  au  ksar  de 
Grizim,  dans  l'Iguidi,  en  traversant  à  Zedners  des  gise- 
ments de  fer  exploités  d'une  façon  à  peu  près  permanente 
par  les  forgerons  des  tribus  nomades  qui  y  viennent  tra- 
vailler par  périodes  de  dix  jours  ;  une  autre  à  la  belle  oasis 
de  Tindouf,  autrefois  habitée  par  les  Tadjakant,  mais 
abandonnée  par  eux  depuis  une  quinzaine  d'années,  à  la 
suite  d'un  rezzou  des  Regueïba.  De  Tindouf  et  de  Grizim, 
des  pistes  vont  aussi  à  travers  l'Erg  Moughtir,  rejoindre 
Ouadane  et  Ghinguetti,  dans  l'Adrar. 

Une  piste  va  de  Grizim  à  Tindouf,  et  de  l'un  et  l'autre 
point,  des  pistes  atteignent  Smara,  longtemps  célèbre  par 
le  séjour  du  fameux  Ma-el-Aïnin,  à  travers  une  région  de 
hammada,  appelée  Kouadim,  et  le  Zemmour,  qui  est  la 
région  de  terres  cultivées  le  long  de  la  Séguiet   el  Ilamra. 

De  Tindouf,  une  piste  conduit  à  Zaïr,  ksar  ruiné  sur  le 
Drââ,  et  de  là  à  l'oasis  de  Tabelhala,  non  loin  du  poste  de 
Béni-Abbès,  dans  le  sud-algérien.  De  Grizim,  une  autre 
atteint  l'immense  oasis  d'Ouled  Méhaia,  sur  le  Dràà 
(3.000  palmiers). 

De  Smara,  deux  pistes  vont  à  Dakhla,  dans  le  Rio  de 
Oro,  l'une  le  long  de  la  mer,  et  l'autre  à  l'intérieur  ;  une 


238  LA    MAURITANIE 

troisième  remonte  jusqu'à  l'embouchure  de  l'oued  Drââ  et 
de  l'oued  Sous,  en  coupant  les  affluents  de  la  Séguiet  el 
Hamra,  ceux  de  Foued  Ghebika,  l'oued  Chebika  lui-même 
el  l'oued  Drââ,  et  se  termine  à  Agadir,  d'où  d'autres  pistes 
se  dirigent  vers  Mogador  et  Marrakech. 

Il  y  a  une  dizaine  de  jours  d'Idjil  à  Smara,  et  vingt-six 
de  Smara  à  Marrakech  ;  dix  jours  d'Idjil  à  Tindouf,  et 
vingt  et  un  jours  de  Tindouf  à  Tabelbala  ;  vingt-quatre  jours 
d'Ouadane  à  Tindouf,  douze  de  Tindouf  au  Drââ  ;  qua- 
rante-cinq d'Ouadane  à  Béni-Abbès. 

Postes  et  télégraphes.  —  Nous  avons  vu  plus  haut  que 
le  service  postal  est  effectué  niensuellement  par  des  vapeurs 
de  Dakar  à  Port-Etienne,  et  deux  fois  par  mois,  en  toute 
saison,  par  voie  fluviale,  de  Saint-Louis  à  Dagana,  Podor, 
Boghé,  têtes  d'étapes  pour  Méderdra,  Boutilimit,  Aleg  et 
le  Tagant,  et  en  hivernage  à  Kaëdi  el  Bakel,  d'où  le  cour- 
rier gagne  Sélibaby. 

En  1906,  fut  commencée  une  ligne  télégraphique  qui, 
partant  d'Aéré,  sur  le  marigot  de  Doué  (rive  droite  du 
Sénégal),  communiquait  avec  Boghé  sur  la  rive  gauche  et, 
reliant  Boghé,  Aleg,  Mal,  Guimi,  Aguieurt.  circulait  à  tra- 
vers le  pays  Brakna  jusqu'au  pied  du  massif  du  Tagant. 
C'est  à  la  construction  de  cette  ligne  que  voulut  s'opposer 
Abou-Bakar,  chef  du  Bosséa,  région  de  la  rive  gauche  du 
Sénégal  au  sud  de  Saldé  et  de  Kaëdi,  lequel  à  la  fin  du 
xix^  siècle,  nous  avait  déjà  combattus  avec  l'aide  des  Ida 
ou  Aïch  ;  mais  il  fut  vite  remis  à  la  raison. 

Depuis  une  autre  ligne  a  été  greffée  sur  celle-ci,  ligne 
qui  va  d'Aleg  au  poste  de  Boutilimit  dans  le  Trarza. 

Après  l'occupation  du  Tagant,  une  ligne  télégraphique 
se  rattachant  par  le  poste  d'Aéré  (Sénégal)  au  réseau  géné- 
ral, fut  mise  en  construction  pour  relier  le  Tagant  à  la 
région  du  fleuve  en  passant  par  Moudjéria,  Aguieurt, 
Guimi,  Mal,  Aleg  et  Boghé  et  devant  se  prolonger  jusqu'à 
Tidjikdja. 

Le  télégraphe  et  le  téléphone  sont  installés  dans  le  bureau 
de  poste  de  Port-Etienne  et  un  réseau  téléphonique  relie 


LÀ    COLONISATION    FRANÇAISE    EN    MAURITANIE  239 

entre  elles  les  installations  officielles  de  Port-Étienne  et 
du  cap  Blanc. 

La  presqu'île  du  cap  Blanc  et  la  baie  du  Lévrier,  dans 
la  région  nord  de  la  Mauritanie,  sont  reliées  au  Sénégal 
par  la  télégraphie  sans  fil.  Le  poste  de  Port-Etienne  est  en 
communication  avec  celui  de  Rufisque  qui  relie  le  Sénégal 
à  l'Europe. 

L'installation  du  poste  de  télégraphie  sans  fil  de  Port- 
Etienne,  commencée  en  1906,  a  été  terminée  en  1908.  En 
outre,  les  spécialistes  voient  la  possibilité  de  faire  parvenir 
au  Sénégal  des  radiogrammes  de  la  Tour  Eiffel,  par  l'inter- 
médiaire de  Casablanca  et  les  expériences  ont  été  faites 
dès  le  mois  de  mai  1909. 

Travaux  publics.  —  Assistance  médicale.  —  Enseigne- 
ment. —  L'étude  hydrographique  du  passage  de  la  baie  du 
Lévrier  où  se  trouvent  les  excellents  mouillages  dont  nous 
parlions  plus  haut,  a  été  commencée  dès  1860  par  les 
reconnaissances  effectuées  par  les  commandants  des  avisos 
stationnaires  du  Sénégal.  On  avait  tracé  des  lignes  de  sonde 
dans  la  baie  de  l'Etoile  et  la  baie  de  Cansado,  le  long  de  la 
presqu'île  du  cap  Blanc,  dans  la  partie  sud  de  la  baie  du 
Lévrier  et  aux  abords  de  l'île  d'Arguin. 

En  1896,  le  lieutenant  de  vaisseau  Francq,  commandant 
de  V Ardent^  dressa  le  plan  de  la  baie  de  Cansado. 

En  1904,  des  sondages  et  des  prises  de  température 
furent  effectués  par  ordre  du  gouverneur  général,  dans  la 
baie  du  Lévrier  et  aux  alentours  du  cap  Blanc.  L'année 
suivante  des  sondages,  des  reconnaissances,  des  travaux 
hydrographiques  et  topographiques  ont  été  exécutés  dans 
la  presqu'île  du  même  cap  à  l'ouest  de  la  baie  du  Lévrier, 
par  le  capitaine  Gérard,  chef  des  travaux  publics  pour  la 
Mauritanie  et  par  le  lieutenant  de  vaisseau  Terrier,  com- 
mandant le  Goéland,  aviso  de  la  défense  mobile  de  Dakar, 
station  locale  du  Sénégal.  Le  lieutenant  Terrier  a  dessiné 
là  carte  de  la  baie  du  Repos  et  dressé  l'échelle  des  marées, 
reconnu  toute  la  presqu'île  du  cap  Blanc  et  levé  des  itiné- 
raires rayonnant  autour  de  la  baie  du  Repos  et  depuis  la 
baie  de  l'Etoile  jusqu'au  cap  Blanc. 


240  LA    MAURITANIE 

Ces  études  avaient  été  ordonnées  en  vue  de  la  création 
des  postes  et  des  établissements  de  Port-Étienne  qui,  com- 
mencés en  1906,  étaient  terminés  dès  1908. 

A  1.800  mètres  du  fond  de  la  baie  du  Repos,  sur  son 
mamelon  rocheux,  un  des  points  les  plus  élevés  de  la 
région,  le  poste  dresse  une  imposante  masse  de  maçonne- 
rie, construction  carrée  qui  comprend  le  logement  des  offi- 
ciers et  des  sous-officiers  européens,  les  magasins,  les  cases 
en  paille  qui  servent  d'abri  aux  tirailleurs  indigènes.  Au 
sud-ouest  du  poste  s'élève  le  bâtiment  de  la  Résidence  et 
des  ouvrages  de  défense.  Du  poste,  une  route  construite 
par  les  soins  du  Résident  conduit  à  la  baie  du  Repos,  et, 
non  loin  du  poste,  au  pied  d'une  falaise,  on  a  élevé  un 
bâtiment  rectangulaire  où  se  trouve  le  bureau  de  poste  avec 
les  installations  du  télégraphe  et  du  téléphone. 

Un  appflntement  en  bois  de  ^niers  de  Casamance  a  été 
construit  à  la  baie  du  Repos  ;  une  pyramide  de  pierre  de 
quatre  mètres  de  haut,  peinte  de  noir  et  de  blanc,  a  été 
élevée  sur  un  sommet  rocheux  au  nord-ouest  de  la  baie. 

D'autres  travaux  importants  furent,  à  la  même  époque, 
exécutés  aux  environs. 

A  la  pointe  du  cap  Blanc,  un  phare  entouré  d'un  mur 
élevé  qui  clôt  le  chemin  de  ronde,  a  été  mis  en  service  le 
i"  septembre  1908  ;  sa  belle  tour  s'élève  sur  la  terrasse 
d'un  bâtiment  carré  qui  contient  les  logements  des  gar- 
diens européens  et  de  deux  aides  indigènes,  une  chambre 
de  passagers,  une  pièce  pour  le  télégraphe  et  le  téléphone, 
puis  les  magasins.  La  lanterne  du  phare  est  à  vingt  mètres 
au-dessus  du  sol  et  à  vingt-cinq  mètres  au-dessus  du  niveau 
de  la  mer  ;  un  feu  à  éclairs  est  visible  à  dix-huit  milles  de 
distance  ;  c'est  le  seul  qui  existe  sur  la  côte  depuis  les  Cana- 
ries jusqu'à  Dakar,  peut-on  dire,  car  le  feu  du  cap  Juby  est 
si  irrégulier  que  les  navires  préfèrent  n'en  pas  tenir  compte. 
Ce  phare  rend  moins  dangereux  pour  la  navigation  les 
abords  de  la  baie  d'Arguin.  Il  a  été  construit  uniquement 
aux  frais  du  gouvernement  de  l'Afrique  Occidentale  fran- 
çaise. 


LA    COLONISATION    FRANÇAISE   EN    MAURITANIE  241 

Au  cap  Blanc  aussi  a  été  construit  un  sémaphore  qui  le 
relie  à  Port-Étienne  par  communications  télégraphiques  et 
téléphoniques. 

A  l'entrée  de  la  baie  de  Gansado,  sur  la  pointe  Cansado 
même,  une  tour  de  quatre  mètres  de  haut  élève  à  dix-huit 
mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer  un  feu  fixe  blanc, 
qui  éclaire  le  chenal  entre  le  cap  Blanc  et  Port-Etienne. 
Deux  citernes  ont  été  construites  à  Port-Etienne,  pour 
recueillir  leau  des  pluies  s'il  pleut,  et  un  appareil  distilla- 
toire  pour  fournir  de  Feau  douce  en  cas  de  sécheresse  au 
personnel  européen  et  à  la  population  indigène. 

Sur  Tordre  du  gouverneur  général,  des  forages  ont  été 
entrepris  pour  rechercher  la  nappe  d'eau  souterraine  qui, 
dans  la  région  voisine,  alimente  des  puits  nombreux  à 
El-Aïoudj,  Bir-el-Guerb,  Tintan. 

A  la  baie  du  Lévrier  a  été  installée  une  petite  station 
météorologique  où,  quatre  fois  par  jour,  sont  enregistrées 
les  opérations  thermométriques,  barométriques,  hygromé- 
triques relevées  au  moyen  des  appareils  spéciaux  et  qui  a 
fourni  d'utiles  renseignements  pour  avancer  la  connaissance 
du  régime  climatologique  de  la  région. 

A  Port-Étienne  est  établi  un  service  de  travaux  publics 
dont  les  bureaux  et  le  personnel  sont  installés  à  la  Rési- 
dence. 

A  la  même  Résidence  existe  aussi  un  dispensaire, 
sous  la  direction  d'un  médecin  des  colonies  hors  cadres, 
que  les  Maures  des  environs  viennent  volontiers  con- 
sulter, ainsi  que  nos  soldats  et  les  pêcheurs  Canariens. 
Des  salles  d'hôpital  séparées,  pour  Européens  et  pour  indi- 
gènes, y  sont  adjointes,  œuvre  très  intéressante  dans  ces 
régions  peu  peuplées,  ignorantes  de  l'hygiène  et  des  soins 
physiques.  Déjà  d'autres  dispensaires  existaient  à  Boutili- 
mit,  à  Méderdra,  à  Tidjikdja. 

A  la  suite  des  opérations  de  l'Adrar,  un  autre  dispensaire 
a  été  établi  à  Atar  au  début  de  1909  ;  les  médecins  y  ont 
reconnu  la  fréquence  de  la  variole  et  le  gouverneur  général 
a  fait  parvenir  du  vaccin. 

La  ^LvulUTA^IE.  16 


242  LA    MAURITANIE 

Les  postes  militaires  sont  approvisionnés  des  médica- 
ments nécessaires  aux  tirailleurs  et  aux  indigènes  du  voisi- 
nage ;  et  ceux-ci  viennent  y  chercher  volontiers  certains 
remèdes  courants,  tels  que  la  teinture  d'iode  et  d'autres 
que  l'usage  leur  a  fait  connaître  et  dans  lesquels  ils  ont 
grande  confiance. 

Au  point  de  vue  enseignement,  des  écoles  françaises 
pour  les  jeunes  indigènes  existaient  déjà  dans  les  centres 
de  cercle  et  dans  les  résidences.  Mais,  dans  ces  dernières 
années,  depuis  la  nouvelle  réforme  de  l'enseignement  dans 
l'Afrique  occidentale,  réforme  adaptée  au  genre  d'instruc- 
tion nécessaire  à  l'enfance  indigène,  la  Mauritanie  s'est 
donnée  une  organisation  scolaire  qui  a  rencontré  immédia- 
tement, de  la  part  des  populations,  l'accueil  le  plus  favo- 
rable. 


CHAPITRE     IX 

L'AVENIR    DE    LA    MAURITANIE 


L'avenir  économique.  —  Aperçus  généraux.  —  Notre 
action  en  Mauritanie  doit  être  proportionnée  au  but  poursuivi 
comme  aux  résultats  possibles  ;  elle  doit  s'enfermer  dans 
les  bornes  d'un  rendement  utile,  déterminé  d'avance. 

xAux  yeux  de  certains,  la  possession  de  la  Mauritanie  du 
nord  a  surtout  un  intérêt  de  couverture  pour  les  contrées  très 
productives  des  territoires  sénégalais  et  soudanais,  contre  les 
incursions  et  les  ravages  des  tribus  nomades.  Elle  rentre  dans 
la  catégorie  des  confins  sahariens  qui,  organisés  depuis  dix 
ans  de  l'Atlantique  au  Tchad,  entourent  et  défendent  la 
belle  et  riche  colonie  de  l'Afrique  occidentale. 

Peut-être  est-il  difficile,  en  effet,  de  réaliser  la  mise  en 
valeur  de  ces  contrées  qui,  jusqu'ici,  n'ont  fourni  à  leurs 
habitants  que  des  conditions  de  vie  assez  précaires. 

Cette  colonie  ne  sera  jamais  un  pays  de  peuplement, 
mais  en  raison  de  sa  situation  entre  le  Sénégal,  le  Sud-algé- 
rien et  le  Maroc,  il  est  cependant  de  la  plus  haute  impor- 
tance que  nous  arrivions  à  sa  pacification  complète  et,  pour 
ce  motif,  favoriser  un  développement  économique  paraît 
judicieux  autant  que  nécessaire.  Si  ces  régions  déshéritées 
n'étaient  jamais  destinées  qu'à  être,  selon  l'opinion  de 
quelques-uns,  des  avant-postes  militaires,  dans  ce  cas  même 
on  serait  en  droit  de  désirer  que  les  frais  de  police  y 
fussent  aussi  peu  onéreux  que  possible.  Pour  arriver  à  ce 
but,  la  méthode  la  plus  logique,  la  plus  raisonnable  comme 
la  plus  humaine,  c'est  de  faire  sortir  les  habitants  de  leur 


244  LA     MAURITANIE 

misère,  de  les  aider  à  améliorer  leur  vie,  ce  qui  les  ferait 
renoncer  à  l'habitude  séculaire  de  recourir  au  pillage  pour 
adoucir  la  dureté  de  leurs  moyens  d'existence.  Telle  doit 
être  la  pensée  d'une  politique  avisée  autant  que  généreuse, 
car  ce  développement  de  l'aisance  augmentera  le  rendement 
des  impôts,  dont  le  premier  objet  est  d'arriver  à  couvrir  les 
frais  d'occupation. 

Il  est  évident  que  la  Mauritanie  ne  peut  prétendre 
à  une  grande  valeur  économique,  et  que  le  développe- 
ment de  cette  valeur  est  limité  ;  on  ne  peut  guère  espé- 
rer que  ces  régions  jouent  jamais,  dans  le  commerce  de 
l'Afrique  occidentale,  un  rôle  considérable.  La  richesse 
appréciable  des  tribus  consiste  dans  l'élevage  de  nombreux 
troupeaux,  élevage  que  favorisent  les  conditions  climaté- 
riques  auxquelles  s'est  adaptée,  par  une  longue  nécessité, 
la  manière  de  vivre  des  habitants.  Au  bord  du  Sénégal, 
une  bande  de  terre,  le  Chamama  et  le  Leittama,  fécondée 
par  les  crues  périodiques  du  fleuve,  est  d'une  admirable 
fertilité  ;  le  mil,  le  maïs  y  viennent  en  abondance  :  c'est  un 
grenier  à  grains  où  les  tribus  mauritaniennes  des  régions 
les  plus  éloignées  viennent  s'approvisionner.  Mais  dans  les 
régions  intérieures,  la  culture  n'existe  que  dans  les  oasis, 
dans  les  dépressions  alluviales  et  dans  les  cuvettes  des  ter- 
rains rocheux  (grara  et  tamourt  du  Tagant  et  de  FAdrar). 

C'est  pourquoi,  en  raison  des  difficultés  inhérentes  à  la 
constitution  du  pays,  les  populations  misérables  mais  par- 
fois laborieuses  qui  l'habitent,  avaient  été  forcées,  pour 
adoucir  un  peu  leur  sort,  d'ajouter  quelque  autre  profit  aux 
ressources  naturelles  de  la  culture  et  de  l'élevage. 

Aux  temps  anciens,  la  traite  des  noirs,  l'exploitation  de 
la  gomme,  le  commerce  du  sel  fournissaient  un  supplément. 
Depuis  notre  occupation,  il  n'a  plus  été  question  de  la 
traite,  la  concurrence  des  matières  européennes  a  presque 
tué  le  commerce  de  la  gomme  et  celui  du  sel.  La  suppres- 
sion de  ces  ressources  antiques,  en  appauvrissant  les 
Maures,  les  incita  à  demander  à  la  rapine  l'accroissement  de 
ressources    nécessaires,  à  exercer  leurs  pillages  dans  nos 


l'avenir    de   la    MAURITANIE  245 

fertiles  possessions  des  bords  du  fleuve.  C'est  ainsi  que 
l'occupation  du  pays  est  devenue  inévitable,  l'établisse- 
ment d'une  ligne  de  postes  sur  la  frontière  n'empêchant 
pas  les  rezzous  de  passer,  comme  on  a  pu  le  voir,  en  Algé- 
rie et  au  Soudan.  Cette  solution  de  la  question  était  aussi 
ruineuse  qu'inefficace  ;  on  a  dû  renoncer  à  cette  méthode, 
et  la  seule  qui  puisse  assurer  un  résultat  est  l'occupation 
du  pays  avec  l'organisation  d'une  police  de  troupes  mobiles 
dont  les  plus  appropriées  aux  conditions  du  pays  sont  les 
méharistes. 

Une  saine  politique  doit,  disons-nous,  compléter  ces 
mesures  en  s'occupant  de  l'amélioration  économique,  du 
rendement  progressif  de  la  Mauritanie.  Nous  devons  à  ces 
peuplades  déshéritées,  chez  qui  nous  sommes  venus  ;  nous 
nous  devons  à  nous-mêmes,  d'étudier,  de  mettre  en  valeur, 
d'augmenter  les  possibilités  que  la  nature  n'a  refusées  à 
aucun  climat.  Cela  est  digne  du  rôle  civilisateur  de  la 
France.  Il  est  dans  nos  traditions  de  poursuivre,  là  comme 
ailleurs,  l'œuvre  pacificatrice,  bienfaisante  et  régénératrice 
que  nous  y  avons  commencée. 

Respectueuse  de  la  foi  et  des  traditions  des  habitants, 
ferme  et  juste,  la  France  se  propose  le  relèvement  extérieur 
de  sa  vie  économique,  son  accession  à  un  avenir  meilleur, 
à  une  civilisation  plus  avancée.  Et  déjà  )a  mentalité  des 
populations  se  modifie  ;  en  même  temps  que  les  besoins 
s'accroissent,  elles  comprennent  mieux  la  nécessité  des 
charges  que  nous  leur  imposons,  se  rapprochent  de  nous, 
donnent  aux  entreprises  européennes  un  plus  empressé 
concours  ;  à  mesure  que  la  sécurité  augmente,  la  barbarie 
perd  du  terrain. 

La  Mauritanie  n'est  point  un  désert,  comme  on  en  a  eu 
pendant  longtemps  la  croyance  erronée.  Malheureusement, 
les  savants  et  les  curieux  ont  peu  approfondi  encore  l'étude 
des  produits  de  son  sol,  de  ses  troupeaux  et  de  ses  pâtu- 
rages. Il  reste,  par  exemple,  à  rechercher,  à  établir  les 
gisements  de  nitrate  et  de  phosphate,  dont  les  indigènes 
ont  signalé  l'existence  sur  certains  points. 


246  LA    MAURITANIE 

Cultures  à  développer.  —  Elevage.  —  Faune  sau- 
vage. —  Les  terrains  de  la  grande  forêt  de  gommiers  du 
Drah  et  de  l'Iguidi,  où  les  Maures  cultivent  le  blé  dans  de 
nombreux  lougans,  pourraient  se  prêter  à  la  culture  de 
l'arachide,  et  la  plus  grande  partie  des  terres,  à  l'intérieur 
du  pays  Brakna,  lui  conviendrait  admirablement  aussi,  de 
l'avis  d'indigènes  qui  connaissent  les  pays  maures,  ainsi 
que  le  Sénégal,  depuis  le  Sine  jusqu'au  Ouoloff. 

Le  cotonnier  et  l'indigotier,  qui  croissent  dans  le  Tagant 
de  façon  spontanée,  ne  sont  cultivés,  ni  là  ni  ailleurs,  où, 
de  même,  ils  pourraient  venir  fort  bien.  Quelques  pieds  de 
cotonniers,  poussés  par  hasard  dans  l'oasis  d'Atar,  y  sont 
prospères.  On  pourrait  introduire  les  arbres  fruitiers  qui 
réussissent  dans  certaines  oasis  sahariennes,  tels  que  la 
vigne  et  Fabricotier.  Dans  la  presqu'île  du  cap  Blanc,  on 
pourrait  également  acclimater  le  cocotier,  qui  croît  facile- 
ment dans  les  sables  salés.  Dès  la  construction  de  Port- 
Étienne,  on  y  a  songé,  et  des  essais  ont  été  tentés  dans  ce 
sens. 

Au  Sénégal,  les  légumes  d'Europe  réussissent  partout  ; 
sans  doute  ils  réussiraient  de  même  dans  les  terrains  de 
pâturage  du  cap  Blanc,  si  on  en  améliorait  le  sol  par  des 
engrais,  et  si  on  arrivait  à  entretenir  dans  les  sous-sols  l'hu- 
midité qui  manque  naturellement.  En  particulier,  les 
légumes  simples,  tels  que  radis,  choux,  tomates,  auber- 
gines, salades,  pourraient  fort  bien  croître  à  Port-Etienne, 
dans  de  petits  potagers  créés  avec  du  sable  et  des  engrais, 
tels  que  déchets  de  poissons  et  autres,  si  l'on  trouvait  le 
moyen  d'y  apporter  de  l'eau  douce.  Quelques  plantes  pota- 
gères, tomates,  aubergines,  betteraves,  ont  été  cultivées  dans 
les  jardins  des  postes  français  et  y  ont  bien  réussi  ;  on  peut 
espérer  que  les  indigènes  les  adopteront.  Une  culture  très 
favorisée  par  le  climat  est  celle  de  la  pastèque  ;  lors  d'un  recen- 
sement récent,  la  seule  tribu  des  Oulad-Biri,  dans  le  Trarza, 
accusait  en  avoir  récolté  plus  de  douze  mille  kilos  ;  cette 
culture  facile  et  de  grand  d^^bit  dans  la  contrée  peut  être 
encouragée. 


l'avenir    de  la    MAURITANIE  247 

Des  graines  du  blé  cultivé  en  Mauritanie,  semées  à 
Paris,  dans  le  jardin  du  Muséum,  y  ont  levé,  et  l'épi, 
comme  dans  son  pays  d'origine,  est  venu  à  maturité  en 
trois  mois  ;  l'espèce  en  est  donc  résistante  et  bonne. 

Les  cultures  de  céréales,  qui  sont  de  tradition  dans 
l'Adrar,  peuvent  être  améliorées,  soit  par  l'apport  de  varié- 
tés supérieures  du  Maroc  ou  de  l'Algérie,  soit  par  la  sélec- 
tion des  variétés  existantes.  Par  exemple,  les  grains  de  blé 
et  d'orge  étant  très  inégaux  en  grosseur,  un  criblage  ayant 
pour  but  de  trier  pour  le  semis  les  grains  les  plus  gros, 
apporterait  une  amélioration  dans  le  rendement.  En  1910, 
un  groupe  d'industriels  encouragé  par  le  colonel  Gouraud, 
a  étudié  la  possibilité  de  faire  une  pâte  à  papier  avec  la 
tige  du  mil,  si  répandu  dans  toute  la  contrée.  Le  produit 
végétal  principal  de  la  brousse,  c'est  la  gomme  de  l'irouar 
ou  acacia  du  Sénégal.  On  trouve  le  gommier  dans  toutes 
les  zones  du  Sahara  ;  il  occupe  exclusivement  certaines 
parties  des  pays  Trarza  et  Brakna.  Il  y  a  aussi  des  gom- 
miers dans  l'Aftout  Chergui  et  dans  le  Tagant  ;  dans  le 
Regueïba,  l'Affola  et  le  Hodh  s'étendent  d'immenses  forêts 
de  gommiers  où  l'on  peut  marcher  plusieurs  jours  de  suite 
avant  d'en  sortir.  L'exploitation  en  grand  n'a  été  faite  que 
dans  le  Brakna  et  le  Trarza,  Dans  les  grandes  forêts  du  Dahar 
et  de  l'Iguidi,  on  recueillait  jadis  des  quantités  considérables 
de  gomme  qui  alimentaient  le  commerce  si  important 
d'Arguin,  de  Portendik  et  de  Saint-Louis.  Il  était  encore  flo- 
rissant au  milieu  du  xix^  siècle.  Les  trois  principales  escales 
du  fleuve  recevaient  alors  en  moyenne  trois  ou  quatre  mil- 
lions de  livres  de  gomme  ;  mais,  dans  les  dernières  années 
du  siècle,  la  dépréciation  de  la  denrée,  par  suite  de  la 
concurrence  de  la  dextrine,  avait  considérablement  dimi- 
nué le  trafic  au  point  de  vue  de  la  quantité  comme  du  prix. 
En  1902  et  1903.  il  a  commencé  à  reprendre  et  s'est  mis  à 
relever  chaque  année  avec  régularité,  en  prix  et  en  quan- 
tité. En  1908,  les  exportations  de  gomme  se  sont  chiflVées 
par  3.350  tonnes,  d'une  valeur  moyenne  de  0  fr.  45  le  kilo- 
gramme. 11  y  a  une  tendance  de  retour  à  un  commerce 


248  LA     MAURITANIE 

qui  fut  brillant.  Si  ce  mouvement  se  continue,  le  trafic  de 
la  gomme  retrouvera,  on  peut  Fespérer,  quelque  chose  de 
son  activité  passée.  Malheureusement,  il  est  à  craindre  que 
la  concurrence  de  la  dextrine  l'empêche  toujours  de 
reprendre  l'envergure  ancienne.  La  gomme  du  Hodh  est 
exploitée,  à  cette  heure,  par  les  Kounta,  qui  s'occupent 
aussi  des  salines  de  Tichitt  et  écoulent  ces  produits  dans  le 
cercle  de  Nioro. 

Dans  l'Adrar,  les  ressources  naturelles  sont  assez  consi- 
dérables et  les  centres  de  culture  nombreux. 

Après  l'occupation,  le  recensement  et  le  dénombrement 
ont  montré  des  ressources  beaucoup  plus  abondantes  que 
l'on  ne  pensait  jusque  là.  Bien  pourvu  d'eau,  cultivé  en 
blé,  orge  et  mil,  l'Adrar  est  habité  par  une  population 
dense  qui,  depuis  longtemps,  entretient  des  relations  com- 
merciales avec  les  tribus  du  désert,  auxquelles  il  sert  de  mar- 
ché d'échange.  La  récolte  d'orge  et  de  blé  ne  dépasse  pas 
5  tonnes,  mais  celle  du  mil  est  importante,  15  tonnes  dans 
les  mauvaises  années  et  jusqu'à  180  dans  les  années  favo- 
rables. Le  recensement  fait  au  moment  de  l'expédition  de 
1909  accusa  comme  produit  des  palmeraies,  150  tonnes  de 
dattes.  Ces  palmeraies  pourront  être  augmentées,  sinon  en 
nombre  (car  les  indigènes  en  ont  établi  à  tous  les  points 
favorables),  du  moins  en  étendue.  Très  peu  de  temps  après 
notre  établissement  dans  l'Adrar,  on  pouvait  déjà  constater 
les  heureux  effets  de  la  paix  et  de  la  sécurité  apportées  par 
nous  ;  la  culture  des  céréales  a  repris  ou  s'est  établie  dans 
les  petites  palmeraies  des  vallées  que,  par  crainte  des  pil- 
lages, on  n'osait  plus  cultiver  ;  d'autres  palmeraies  se 
développaient  à  El  Moïnan.  Dès  les  premiers  mois  de 
1911,  plusieurs  centaines  de  dattiers  nouveaux  avaient  déjà 
été  plantés  dans  les  palmeraies  existantes. 

A  côté  des  ressources  à  développer  dans  la  culture,  il 
faut  considérer  aussi  l'extension  à  demander  à  l'élevage  ; 
les  moutons  de  la  plus  grande  partie  du  pays  sont  des 
moutons  à  poils,  et,  pour  l'industrie  des  peaux,  cette 
variété  est  préférable  à  la  chèvre.  Très  nombreux  aussi,  le 


l'avenir    de    la    MAURITANIE  249 

mouton  à  laine  ne  devient  commun  que  dans  les  régions 
du  nord ,  dans  l'Inchiri  et  les  parages  de  la  Séguiet-el-Hamra. 
Aux  yeux  des  tribus  maraboutiques  qui  les  élèvent,  la 
peau  de  ces  moutons  et  leur  longue  laine  blanche  sont  esti- 
mées de  valeur  nulle.  Étant  donnés  les  prix  que  cette  laine 
peut  atteindre  pour  l'industrie  européenne,  le  commerce 
pourrait  réaliser,  sur  une  grande  échelle,  des  bénéfices 
rémunérateurs,  s'il  arrivait  à  organiser  l'achat  et  la  vente 
de  ces  laines  et  de  ces  peaux. 

On  sait  que  la  laine  des  moutons  du  Macina  vaut  de 
0  fr.  80  à  2  fr.  le  kilo  et  celle  des  moutons  maures  atteint 
en  longueur  jusqu'à  15  centimètres. 

Dans  le  Tasiast,  à  l'est  de  la  baie  du  Lévrier,  la  région 
intérieure,  autour  des  puits  de  Bir-el-Guerb,  Tintan,  Bou- 
lanouar,  El  Aïoudj  et  autres,  est  fertile  en  pâturages,  excel- 
lents pour  les  bœufs,  les  moutons,  les  chevaux  et  les  cha- 
meaux ;  elle  est  pourvue  de  puits  profonds  avec  une  eau 
abondante  et  douce  ;  la  trypanosomiase  y  est  inconnue  ; 
elle  peut  constituer  une  merveilleuse  région  d'élevage.  Les 
tribus  maraboutiques  du  Tendgha  et  des  Barik-Allah  la 
parcouraient  autrefois  avec  leurs  nombreux  troupeaux  ;  mais 
les  attaques  et  les  vols  des  guerriers  du  Nord,  Oulad  Delim 
et  Oulad  bon  Sba,  les  ont  forcés  à  s'en  aller  dans  le  Tiris 
pour  s'y  placer  sous  la  protection  d'autres  groupes  guer- 
riers. En  empêchant  les  Oulad  Delim  et  les  Oulad  bou 
Sba  de  descendre  au  sud  d'El-Aïoudj,  et  en  assurant  la 
police  autour  des  puits  au  moyen  de  nos  troupes  mobiles, 
l'autorité  française  amènera  le  repeuplement  de  cette 
région,  dont  les  habitants  commerceront  volontiers  avec 
les  comptoirs  de  Port-Étienne,  où  ils  trouveront  des  débou- 
chés pour   la  vente    de  leurs  troupeaux. 

Une  autre  richesse  naturelle  estimable  est  la  faune  sau- 
vage. Les  chasseurs  du  Tagant  ont  en  abondance  à  leur 
disposition  lièvres,  perdrix,  cailles,  outardes,  antilopes, 
gazelles,  biches  ;  ceux  du  Hodh  et  du  Sahel  ont  en  face 
d'eux  les  grands  fauves,  lions,  panthères,  chats-tigres  et  les 
oiseaux  à  plumage  recherché.  Il  importe,  comme  déjà  s'en 


250  LA    MAURITANIE 

occupe  le  gouvernement  général,  d'organiser  l'exploitation 
de  cette  richesse,  de  la  réglementer  pour  en  préserver  l'ave- 
nir et  garantir  certaines  espèces,  comme  les  autruches  et 
les  aigrettes,  par  exemple. 

Le  développement  du  commerce.  —  Nous  avons  vu  que 
les  articles  vendus  dans  les  comptoirs  du  Sénégal  aux  cara- 
vanes maures,  aujourd'hui  beaucoup  moins  nombreuses 
qu'autrefois,  sont  divers  et  multiples  ;  mais  les  marchan- 
dises que  les  Maures  peuvent  offrir  en  échange  sont  en 
nombre  fort  restreint.  Etant  données  les  conditions  spéciales 
du  pays,  la  quantité  relativement  minime  de  ses  habitants, 
leur  dispersion  sur  une  très  grande  surface,  il  n'y  a  guère 
lieu  d'espérer,  même  dans  de  bonnes  conditions  de  sécu- 
rité politique,  que  le  mouvement  commercial  arrive  à 
atteindre  un  chiffre  imposant.  Le  climat  s'y  oppose  ;  en 
effet,  dans  le  deuxième  trimestre  de  l'année,  le  mouve- 
ment des  caravanes  se  ralentit  et  s'arrête  presque  dans  le 
troisième,  à  cause  delà  chaleur  aussi  bien  que  delà  récolte 
des  dattes.  Cependant,  si  peu  étendu  que  soit  le  com- 
merce fait  par  les  Maures  dans  l'intérieur  de  la  contrée, 
il  reprendra  et  se  développera  avec  les  progrès  d'une  paci- 
fication assurée  et  complète,- lorsque  les  marabouts  se 
sentiront  certains  de  circuler  sans  crainte  dans  tout  le 
pays. 

On  devra  étudier  et  accroître  par  tous  les  moyens  les 
relations  commerciales  de  la  Mauritanie  et  du  Sénégal.  Le 
mouvement  des  caravanes  qui,  de  FAdrar,  vont  au  Séné- 
gal chercher  sucre,  thé,  mil,  guinées,  doit  être  encouragé. 
Le  refus  ou  l'autorisation  de  départ  est  un  moyen  de  tenir 
les  tribus,  car  tout  trafic  tend  à  augmenter  le  bien-être  dont 
les  populations  acceptent  difficilement  de  se  passer  par  la 
suite.  Celte  méthode  sera  la  meilleure  aussi  pour  mettre  un 
terme  à  l'isolement  où  s'étaient  tenues  les  tribus  des 
régions  montagneuses,  isolement  qui  fut  la  cause  de  leur 
longue  hostilité  et  le  commerce  du  Sénégal  en  bénéficiera 
aussi.  Les  convois  libres  seront  employés  et  complétés  par 
des  caravanes  commerciales.  Il  y  a  également  un  mouve- 


l'avenir  de    la    MAURITANIE  251 

ment  à  créer  vers  le  littoral  en  faisant  reprendre  aux  cara- 
vanes de  l'intérieur  le  chemin  de  FAtlantique  et  en  diri- 
geant sur  Port-Étienne  celles  qui  se  rendent  encore  dans 
le  Rio  de  Oro. 

Les  salines.  —  Les  Maures  avaient  donné  à  leurs  salines 
l'exploitation  maxima  nécessitée  par  les  besoins  de  la  région. 
Mais,  aujourd'hui,  avec  les  nouveaux  débouchés  qui 
peuvent  s'ouvrir  par  notre  installation  commerciale,  elle 
paraît  très  rudimentaire.  Les  conditions  nouvelles  ont 
amené  une  baisse  dans  le  mouvement  du  trafic,  par  suite 
des  concurrences  européennes.  Au  milieu  du  siècle  dernier 
20.000  charges  de  400  tonnes  étaient  apportées  chaque 
année  de  la  sebkha  d'Idjil  à  Tichitt,  d'où  on  les  expédiait 
chez  les  Bambaras  et  jusqu'à  Segou.  En  1910,  trois  cara- 
vanes de  sel  seulement  ont  apporté  à  Atar  7  tonnes  et  demie 
du  même  produit,  qui  sont  restées  pour  la  consommation 
des  environs.  A  Chinguetti,  route  directe  de  Tichitt  et  de 
Nioro,  on  a  signalé  le  passage  de  820  charges,  représen- 
tant 98  tonnes.  En  1911,  l'occupation  française  et  la  sécu- 
rité qui  en  est  la  conséquence  ont  tout  de  suite  amené  un 
relèvement  sensible.  Cependant,  nous  n'avons  pas  l'espoir 
de  voir  reparaître  les  chiffres  anciens,  le  Soudan  étant 
maintenant  fourni  d'un  sel  d'Europe  à  meilleur  marché  que 
le  sel  du  Sahara.  Aussi  les  exploitations  sahariennes 
tendent-elles  à  être  abandonnées.  La  saline  de  Taoudeni, 
qui  possédait,  en  1907,  dix-huit  tranchées  ouvertes,  n'en 
comptait  plus  que  six  quatre  ans  plus  tard. 

On  sait  qu'une  longue  suite  de  sahnes  s'étend  dans  le 
Trarza,  dans  les  régions  de  TAftout  et  du  Drah.  L'exploi- 
tation en  est  libre,  moyennant  un  droit  de  perception 
perçu  par  nous  par  le  cheikh  des  Ida  ou  el  Hadj.  Le  sel 
extrait  par  les  Maures  des  salines  du  Trarza  est  centralisé 
à  Rosso,  sur  la  rive  droite  du  Sénégal  par  un  traitant  qui  y 
a  installé  un  dépôt.  Depuis  dix  ans,  on  a  étudié  s'il  ne 
serait  pas  intéressant  d'établir,  pour  les  salines  du  Trarza, 
une  exploitation  à  forme  européenne.  L'importance  de  ces 
gisements  salins  mérite  que    Ton   s'en  occupe  un  jour  ou 


252  LA    MAURITANIE 

l'autre  ;  ce  sel  est  beau,  pur  et  particulièrement  propre  à 
la  préparalion  du  poisson  séché.  L'attention  des  capitalistes 
et  des  industriels  européens  devra  s'y  porter,  quand  la 
sécurité  assurée  donnera  facilité  à  une  installation  sérieuse. 
La  région  la  plus  favorable  à  celte  exploitation  serait  celle 
des  puits  d'Agamoum  et  de  Tin-Djinaran,  qui  sont  pour- 
vus d'eau  douce  d'une  façon  suffisante,  à  80  kilomètres  du 
fleuve  et  20  kilomètres  de  l'Océan.  Mais  il  faudrait  avant 
tout  qu'une  société  d'études  se  livrât  à  une  exploitation 
sérieuse  et  à  des  sondages  de  ces  terrains,  car  il  serait 
indispensable  que  l'exploitation  fût  d'une  certaine  intensité 
pour  permettre  de  lutter  avec  les  prix  du  sel  étranger,  des 
Canaries  et  du  cap  Vert.  Il  faudrait  recruter  de  la  main- 
d'œuvre  noire,  car  il  ne  faut  pas  songer  à  la  main-d'œuvre 
maure  ;  assurer  le  logement  des  ouvriers  par  la  construc- 
tion de  cases  et  construire  aussi  des  établissements  pour  le 
personnel  européen,  chargé  de  la  direction  et  de  la  surveil- 
lance. Pour  les  produits  d'une  exploitation  vraiment  impor- 
tante on  ne  saurait  penser  au  transport  à  dos  d'animal, 
employé  dans  les  conditions  restreintes  de  l'exploitation 
actuelle  ;  pour  conduire  le  sel,  soit  à  la  voie  fluviale,  soit  à 
un  point  quelconque  de  la  côte,  il  faudrait  un  chemin  de 
fer  à  voie  étroite,  soit  dans  la  vallée  de  l'Aftout,  soit  plutôt 
sur  la  chaîne  des  dunes,  car  cette  vallée  se  trouve  inondée 
une  partie  de  l'année,  mais  la  voie  des  dunes  nécessiterait 
la  construction  de  remblais  qui  en  ferait  monter  le  prix  de 
revient  beaucoup  trop  haut  dans  l'état  actuel  des  choses. 
Si  le  commerce  de  la  gomme  reprend,  si  l'arachide  vient 
à  être  cultivée  dans  la  région  des  gommiers,  la  question 
changera  d'aspect,  le  Drah  et  l'Iguidi  étant  voisins  de  ces 
salines.  Le  rail  transporterait  à  la  fois  tous  ces  produits  et 
le  commerce  qui  se  créerait  là  amènerait  l'installation  de 
nombreux  campements,  le  peuplement  formerait  la 
richesse  et  la  tranquillité  assurée  du  pays  environnant.  La 
création  d'un  point  d'accès  sur  la  côte  nécessitera  de  plus, 
la  construction  d'appontements  avec  deux  voies  Decauville 
pour  remédier  à  la  barre  de  l'Océan,  comme  on  a  fait  à 


l'avenir    de    la    MAURITANIE  253 

Rufisque.  De  là  les  marchandises  gagneraient  soit  le  Sou- 
dan, en  remontant  le  fleuve,  soit  les  ports  de  la  colonie  et 
de  l'Europe,  au  moyen  de  bâtiments  qui  les  chargeraient 
directement. Ce  procédé  serait  sans  doute  le  plus  favorable, 
à  cause  de  l'économie  de  frais  de  transport.  Si,  plus  tard, 
le  rendement  des  gommes  et  de  l'arachide  se  développait 
d'une  façon  intéressante  dans  le  Drah  et  l'Iguidi,  on  pour- 
rait alors  envisager  un  rail  de  pénétration  s'avançant  dans 
l'intérieur  des  terres,  jusqu'à  une  quarantaine  de  kilo- 
mètres pour  recueillir  sur  sa  route  tous  les  produits  du 
sol.  Mais  on  n'en  est  pas  là  et  il  serait  pour  l'instant  singu- 
lièrement imprudent,  soit  de  la  part  d'une  société,  soit  de 
la  part  du  gouvernement  de  commencer,  dans  ces  parages, 
l'établissement  d'une  voie  ferrée,  très  onéreuse  à  con- 
struire comme  à  entretenir,  étant  données  les  conditions  pré- 
caires où  s'effectue  l'exploitation  indigène. 

La  seule  opération  fructueuse  serait  d'améliorer  ce  qui 
existe.  Un  commerçant  européen  pourrait,  avec  l'appui  de 
l'administration,  se  mettre  en  rapport  avec  les  chefs 
maures  de  la  région  des  salines,  obtenir  que  les  exploitants 
débitent  leurs  barres  de  sel  avec  une  dimension  et  un  poids 
uniformes,  transporter  le  sel  à  Rosso  sur  la  rive  droite  du 
Sénégal  et  l'envoyer  de  là  à  Kayes  par  chalands,  avant  la 
grosse  crue  du  fleuve.  La  vente  du  sel  dont  le  Soudan  fait 
une  consommation  presque  illimitée,  l'échange  avec  les 
Maures  pour  leurs  marchandises  favorites,  mil,  sucre,  tabac, 
guinée,  seraient  aussi  une  source  de  bénéfices  appréciables  ; 
en  même  temps  on  augmenterait  sensiblement  l'exploita- 
tion des  salines  et  les  droits  touchés  par  l'administration. 

Dans  la  presqu'île  du  cap  Rlanc,  non  loin  de  nos  établis- 
sements de  Port-Étienne,  existent  des  salines  naturelles 
qui  seraient  exploitables  assez  facilement,  principalement 
celles  qui  bordent  le  bras  de  mer  appelé  «  Rivière  de 
l'Étoile  ')  et  qui  ont  plus  de  500  hectares  de  superficie  ; 
les  dispositions  naturelles  de  l'endroit  permettent  de  régler 
par  des  barrages  l'entrée  des  eaux  marines  dans  les  bassins 
d'évaporation. 


2o4  lA    MAURltANIË 

En  maint  autre  endroit  de  la  même  presqu'île,  il  existé 
de  bons  emplacements  pour  des  salines  arlificielles  ;  la  pré- 
caution à  prendre  avant  de  les  établir  serait  de  bien  obser- 
ver les  places  choisies,  afin  de  négliger  celles  que  leur  situa- 
tion destine  à  être  recouvertes  de  sable  par  les  vents. 

La,  presqu'île  du  cap  Blanc.  —  Port-Etienne  et  les  éta- 
blissements du  cap  Blanc  forment,  à  l'extrémité  de  la 
Mauritanie,  un  centre  autonome  auquel  sa  proximité  de  la 
mer,  ses  relations  directes  et  faciles  avec  le  Sénégal  pro- 
mettent un  développement  spécial  et  une  prospérité  cer- 
taine. Le  mouvement  commercial  qui  peut  s'étendre  sur 
les  régions  septentrionales  de  la  Mauritanie,  le  voisinage 
d'une  région  d'élevage  particulièrement  favorable,  de  l'in- 
dustrie des  pêcheries,  l'appellent  à  une  richesse  que  les 
années,  inévitablement,  ne  peuvent  qu'accroître.  Port- 
Étienne  peut,  dans  l'avenir,  espérer  la  splendeur  qu'eut 
Arsfuin  sous  les  Portuo^ais.  Sa  situation  à  10  kilomètres  seule- 
ment  de  la  presqu'île  donne  mêm.e  plus  de  facilité  pour  y  con- 
duire et  y  nourrir  les  troupeaux  qui,  pour  l'instant,  consti- 
tuent l'objet  principal  du  commerce  avec  les  tribus  marabou- 
tiques  de  l'intérieur. 

Dans  les  premières  années  de  l'installation,  le  trafic  ne 
fut  pas  d'abord  très  développé.  Deux  maisons  de  commerce 
européennes  s'y  sont  installées  dès  le  début.  Les  Maures 
des  tribus  campées  non  loin  du  poste  venaient  y  faire  des 
achats,  mais  ce  commerce  tout  à  fait  local  ne  s'étendait  pas 
dans  d'autres  régions  que  la  presqu'île  même  du  cap  Blanc. 
Avant  qu'aucun  comptoir  fût  installé,  dès  que  nous  com- 
mençâmes à  occuper  l'emplacement,  les  Maures  vinrent 
offrir  des  peaux  de  moutons  à  laine,  des  dattes,  des  plumes 
d'autruche.  Mais  ils  n'avaient  point  apporté  de  peaux  de 
bœufs,  les  croyant  sans  valeur.  Une  des  maisons  euro- 
péennes qui  se  sont  installées  près  du  poste  leur  a  acheté 
500  kilos  de  laine  de  mouton  très  belle  et  longue  de  25 
centimètres. 

Quelques  groupes* des  fractions  Barik  Allah  sont  campés 
à  la  baie  de  l'Archimède  et  à  la  baie  de  l'Ouest.  Plus  crain- 


I'aVENIR    de    la    MAURITANIE  288 

tifs  que  dangereux,  ils  ont  demandé  à  entrer  en  relations 
avec  nous  dès  qu'ils  ont  compris  nos  intentions  pacifiques. 
L'indigène  maure  est  défiant,  mais  sa  première  appréhen- 
sion évanouie,  il  se  familiarise  vite.  Dès  la  première  année 
des  travaux  (à  l'époque  où  les  troupeaux  venant  du  ïiris  se 
rapprochent  des  parages  du  cap  Blanc)  on  a  vu  ces  groupes 
venir  offrir  à  notre  poste  du  bétail  contre  du  tabac  et  des 
guinées,  et,  par  eux,  l'établissement  s'est  tout  naturelle- 
ment ravitaillé  en  viande  fraîche.  A  mesure  que  Port- 
Etienne  s'est  développé,  ils  se  sont  rapprochés,  et  là,  de 
même  qu'à  Nouakchott,  on  voit,  maintenant,  sous  le  cou- 
vert de  notre  protection,  l'indigène  s'adonner  au  commerce 
et  à  la  pêche.  Cette  fixation  a  amené  une  très  grande  amé- 
lioration dans  les  conditions  de  leur  existence,  et  elle  peut 
nous  devenir  précieuse  pour  nouer  des  relations  commer- 
ciales avec  les  tribus  de  l'intérieur. 

Afin  que  le  mouvement  commercial  de  Port-Étienne 
prenne  de  l'essor  et  devienne  aussi  actif  qu'il  peut  l'être  ; 
pour  faire  de  ce  point  le  centre  important  qu'il  doit  devenir, 
il  faut  que  la  sécurité  règne  dans  le  voisinage  ;  il  faut  que 
les  puits  de  Bir-el-Guerb,  Tintan,  Belanaouar,  El-Aïoudj, 
puits  qui  commandent  la  presqu'île  du  cap  Blanc,  soient 
maintenus  libres,  que  les  tribus  maràboutiques  y  accèdent 
facilement  en  venant  commercer  avec  nous.  Si  des  forces 
méharistes  en  nombre  suffisant  circulaient  autour  de  ces 
puits,  les  troupeaux  des  tribus  qui  nomadisent  dans  les 
pâturages  pourraient  créer  à  Port-Étienne  des  échanges 
intéressants,  les  tribus  maràboutiques  ayant  alors  plus  de 
confiance  pour  amener  leur  bétail  et  le  donner  contre 
des  marchandises  d'échange,  qu'elles  seraient  sûres  de  rap- 
porter à  leurs  campements. 

Le  puits  d'El-Aïoudj  est,  au  nord-est,  le  point  extrême 
où  nous  devons  atteindre,  situé  à  8  kilomètres  de  la  fron- 
tière du  Rio  de  Oro,  malheureusement  non  délimitée. 
C'est  le  point  d'eau  le  plus  rapproché  de  Port-Étienne  et,  en 
conséquence,  le  passage  obligé  de  toutes  les  caravanes  qui 
peuvent  venir  de  toutes  les  contrées  de  la  Mauritanie  tra- 
fiquer à  Port-Etienne  ou  y  amener  du  béLail. 


256  LA    MAURITANIE 

Les  bandes  des  El  Gorah,  Oulad-Delim,  Ouladbou  Sba, 
parcourant  ces  parages  et  passant  souvent  auprès  de  ces  puits, 
les  marabouts  qui  se  mettent  en  relations  d'affaires  avec 
Port-Étienne  risquent  de  se  voir  enlever  ou  leurs 
troupeaux  à  l'aller,  ou  au  retour,  la  guinée,  le  sucre,  le 
tabac,  provenant  des  échanges  ou  des  achats.  Il  serait  donc 
essentiel  que  ce  puits  au  moins  fût  occupé  en  permanence 
par  la  troupe  des  méharistes,  si  l'on  veut  que  des  relations 
commerciales  suivies  et  sérieuses  puissent  s'établir  entre 
Port-Etienne  et  les  tribus  de  l'hinterland,  qui,  sans  une 
défense  efficace,  auront  toujours  à  craindre  d'être  surprises 
par  quelques  groupes  de  pillards,  dans  les  mornes  rochers 
des  abords  du  puits,  très  favorables  aux  embuscades. 

Les  Maures  peuvent  amener  de  l'intérieur  à  Port-Etienne, 
des  chameaux,  des  chevaux,  des  ânes,  des  moutons  à  laine 
et  à  poil,  des  chèvres  ;  ils  peuvent  apporter  des  peaux  de 
mouton  et  de  bœuf,  auxquelles  ils  n'attachent  aucun  prix 
et  qui  donneraient  lieu  à  des  échanges  avantageux, 
des  plumes  et  des  œufs  d'autruche.  Le  bétail  des 
nomades  voisins,  non  seulement  continuera  à  assurer  la 
consommation  des  habitants,  consommation  qui  s'accroîtra 
de  plus  en  plus,  mais  encore  fournira  l'objet  d'une  petite 
exportation  et  d'une  exportation  aux  Canaries,  où  l'éle- 
vage n'existe  pour  ainsi  dire  pas,  les  terres  étant  presque 
uniquement  employées  aux  cultures  des  bananes  et  des 
vignes  ;  au  retour,  les  exportateurs  rapporteraient  de  ces  îles 
des  fruits  et  des  légumes. 

Avant  notre  installation  à  Port-Etienne,  les  Maures 
étaient  obligés  d'aller  demander  les  denrées  d'importation 
qu'ils  recherchent,  thés  verts,  sucre,  biscuits,  tabacs,  gui- 
nées,  au  Rio  de  Oro,  où  les  Espagnols  leur  vendaient  fort 
cher  des  articles  de  mauvaise  qualité,  et  de  traverser  pour 
s'y  rendre  les  territoires  des  El  Gorah  et  des  Oulad  Delim 
qui  leur  font  payer  des  droits.  Les  indigènes  disent  eux- 
mêmes  que  toutes  les  marchandises  sont  meilleures  et 
moins  chères  à  Port-Etienne  ;  ils  préfèrent  y  venir,  s'ils  le 
peuvent  sans  danger,  et  ce  commerce  pourrait  prendre 
assez  rapidement  un  certain  développement. 


L  AVENIR    DE    LA    MAURITANIE  2o  / 

Il  ne  saurait,  d'ailleurs,  nuire  à  celui  de  Saint-Louis,  car 
les  caravanes  ou  les  individus  qui  iront  au  cap  Blanc  sont 
ceux  qui  allaient  du  Rio  de  Oro  à  Aouguelmin,  Agadir  et 
Mogador.  Enfin  Port-Etienne  est  le  port  le  plus  rapproché 
de  r Adrar  ;  l'importance  de  ce  point  côtier  augmente  du 
fait  de  notre  extension  dans  cette  région,  et  la  paix  et  la  tran- 
quillité, rétablies  dans  les  parages  de  la  baie  du  Lévrier  par 
la  récente  soumission  des  tribus  guerrières,  activeront  l'ac- 
croissement économique  de  la  jeune  colonie  de  Port- 
Étienne.  Mais  il  y  a  toujours  lieu  de  se  méfier  des  Oulad 
Délim,  dont  les  lerrains  de  nomadisation  sont  situés  dans 
le  Tiris  et  TAdrar  Sottof,  entre  la  baie  du  Lévrier  et  le 
Rio  de  Oro.  Une  attaque  directe  n'est  guère  à  craindre, 
grâce  à  la  très  forte  organisation  militaire  de  la  presqu'île 
du  cap  Blanc  ;  cependant,  sous  des  excitations  étrangères, 
les  Oulad  Délim  peuvent  à  un  moment  donné  troubler  les 
tribus  voisines  et  soumises. 

Les  pêcheries.  —  La  presqu'île  du  cap  Blanc,  avec  ses 
eaux  exceptionnellement  poivssonneuses,  peut  encore  par 
ses  ressources  ichtyologiques,  devenir  avec  l'intérieur  un 
centre  d'échange  non  seulement  important,  mais  aussi  don- 
ner lieu  à  une  exploitation  rémunératrice. 

Parmi  les  nombreuses  variétés  de  poissons  qui  pullulent 
aux  abords  du  cap  Blanc,  les  marchés  d'Europe  peuvent 
trouver  les  produits  spéciaux  demandés  par  leur  clientèle  ; 
l'Afrique  occidentale,  où  les  noirs  sont  très  grands  consom- 
mateurs de  poissons,  serait  un  débouché  proche  et  assuré. 
Si  l'industrie  de  la  pêche  en  grand  et  du  poisson  salé 
venait  à  réussir  au  cap  Blanc,  les  importations  étrangères 
de  cet  article  s'abaisseraient  rapidement,  les  produits  mau- 
ritaniens, protégés  par  des  tarifs  douaniers,  chasseraient  la 
concurrence  du  dehors,  dans  ce  commerce  qui  s'étendra  de 
plus  en  plus  vers  l'intérieur  de  l'Afrique,  à  mesure  que 
s'augmenteront  les  chemins  de  fer  permettant  aux  popula- 
tions d'acquérir  à  prix  modique  leur  aliment  favori. 

On  a  eu  depuis  longtemps  l'idée  d'exploiter  les  richesses 
ichtyologiques  de  la  baie  et  du  bassin  d'Arguin  :  Fulgrand 

La  Mauritanie.  17 


288  LA    MAURITANIE 

en  1860,  Aube  en  1872,  Soller,  Trêve,  Roche  (1881-1892), 
Chabé  en  1910,  les  ont,  tour  à  tour,  signalées  à  Topinion  ; 
plus  de  vingt  autres  ont  étudié  cette  question  des  pêcheries 
mauritaniennes.  En  1899,  le  capitaine  au  long  cours  Famin 
l'approfondit  sur  place,  à  la  baie  du  Lévrier.  Faidherbe  y 
avait  songé  et  ses  successeurs  s'en  sont  occupés.  Dans  le 
but  de  mettre  en  lumière  toutes  les  richesses  possibles  de 
notre  empire  africain,  le  gouvernement  général  en  1904, 
organisa  une  mission  chargée  d'élucider  le  sujet,  des  essais 
pour  la  préparation  par  le  sel  furent  faits  sur  toute  la  côte, 
et  pour  le  séchage  dans  une  sècherie  installée  près  du  poste 
de  Nouakchott.  Il  fut  reconnu  que  soixante  espèces  de 
poissons  peuvent  être  pêchées  sur  le  rivage,  raies,  sardines, 
soles  communes  et  soles  du  Sénégal,  mulets,  courbines, 
rougets,  etc..  Parmi  ces  diverses  sortes,  les  poissons  de 
qualité  inférieure  peuvent  être  préparés  suivant  la  méthode 
indigène,  et,  peu  ou  point  salés,  séchés  ou  fumés,  ils 
seraient  très  appréciés  des  habitants  à  cause  de  leur  prix 
minime  et  trouveraient  un  débouché  considérable  dans  la 
baie  du  Lévrier  et  sur  toute  la  côte  d'Afrique. 

Le  poisson  de  la  meilleure  qualité,  principalement  les 
courbines  et  variétés  voisines,  débité  par  tranches,  séché 
et  salé  ou  non,  donne  un  produit  très  blanc  qui,  sur  les 
marchés  d'Europe,  peut  devenir  un  succédané  de  la  morue, 
laquelle  s'y  fait,  de  jour  en  jour,  plus  rare  et  plus  chère. 
Les  plus  parfaits  de  ces  produits  s'en  iraient  en  Europe 
(Espagne,  Portugal,  Midi  de  la  France,  Italie,  Grèce)  ;  les 
Antilles,  sans  doute,  les  achèteraient  aussi,  et  les  échantil- 
lons les  moins  réussis  s'écouleraient  fort  bien  sur  la  côte 
africaine,  Guinée  et  Côte  d'Ivoire. 

Les  soles  et  les  mulets,  qui  se  trouvent  en  si  grand 
nombre  sur  cette  côte,  pourraient,  à  l'aide  de  moyens  fri- 
gorifiques, être  transportés  en  Europe  comme  complément 
de  fret  pour  les  navires  et  fournir  ainsi  l'élément  d'une  opé- 
ration rémunératrice.  Le  commerce  du  poisson  frais  pour- 
rait même  devenir  beaucoup  plus  intéressant  si  l'on  arrive 
à  établir  entre  la  France  et  notre  colonie  de  l'Afrique  occi- 


l'avenir    de    la    MAURITANIE  259 

dentale,  une  ligne  de  vapeurs  à  chambre  froide.  On  pour- 
rait alors  aménager  à  Port-Etienne  des  inslallations  frigo- 
rifiques pour  conserver  le  poisson  frais,  les  navires  à 
chambre  froide  faisant  escale  deux  fois  par  mois  à  Port- 
Etienne  en  allant  vers  l'Europe.  Ainsi  on  tirerait  parti,  à 
des  prix  avantageux,  de  la  grande  quantité  de  poissons  fins 
qui  se  trouvent  sur  cette  côte,  bars,  soles,  mulets,  etc.. 
On  pourrait  établir  ces  installations  en  simultanéité  avec 
celles  de  Dakar  et  de  Konakiy,  de  sorte  que  les  compagnies 
de  navigation  dont  les  navires  assureraient  un  service 
bi-mensuel  entre  ces  ports  et  l'Europe,  apporteraient  les 
denrées  européennes  en  Afrique,  d'où  elles  rapporteraient 
fruits,  bananes,  mangues,  goyaves,  poissons  frais  et  peut- 
être  même  de  la  viande  de  bœuf. 

Des  expériences  ont  montré  que  les  deux  sortes  de  lan- 
goustes, surtout  la  langouste  royale,  si  nombreuse  sur  la 
côte  saharienne,  peuvent  fort  bien  se  transporter  en  France 
au  moyen  de  bateaux-viviers  spéciaux.  On  en  a  acclimaté 
des  milliers  dans  des  viviers  de  la  côte  bretonne,  et  il  est 
évident  que,  quelle  que  soit  l'abondance  de  cette  impor- 
tation, la  vente  en  sera  toujours  certaine  et  rémunératrice. 

Des  poissons  migrateurs,  thons,  sardines,  bonites,  etc., 
se  montrent  à  certains  points  par  masses  énormes  sur  les 
côtes  de  Mauritanie  ;  des  usines  de  conserves  d'un  grand 
rendement  pourraient  donc  être  installées  à  la  baie  du 
Lévrier. 

Les  déchets,  souvent  considérables,  de  l'exploitation  du 
poisson,  peuvent  créer  de  plus  une  large  source  de  rap- 
port. Parmi  les  soixante  espèces  pêchées  sur  le  rivage  mau- 
ritanien, un  certain  nombre  sont  impropres  à  Talimenta- 
tion,  mais  non  pas  sans  valeur  au  point  de  vue  industriel, 
car,  joints  aux  débris,  têtes  et  viscères  de  ceux  qui  sont 
débités  par  tranches,  ils  fournissent  un  engrais  de  poisson 
pur,  très  riche  en  azote  et  acide  suUurique,  dont  la  vente 
en  Europe  est  certaine.  L'huile  et  la  colle  peuvent  être  reti- 
rées des  débris,  tandis  que  les  foies  servent  à  fabriquer 
une  huile  très  chargée  en  iode  ;  d'autres  déchets  donneront 


260  LA     MAURITANIE 

une  rogue  pour  la  pêche  à  la  sardine  en  France  et  même 
en  Afrique  occidentale.  Les  mollusques,  les  astéries,  que 
le  chalut  ramène  mêlés  aux  poissons  seront  employés  aussi 
à  la  fabrication  de  l'engrais  ;  certains  comme  les  grandes 
seiches,  préparés  convenablement  offriront  à  Terre-Neuve 
et  Saint-Pierre  et  Miquelon  pour  la  pêche  de  la  morue, 
une  boëte  parfaite,  article  devenu  si  rare,  La  vente  de  tous 
ces  sous-produits  est  aujourd'hui  presque  illimitée. 

L'industrie  de  la  pêche,  montée  en  grand,  peut,  on  le 
voit,  donner  lieu  en  Mauritanie  à  des  bénéfices  variés  et 
multiples.  Mais  il  faut  nécessairement  faire  la  part  des 
tâtonnements  et  des  essais.  Si  les  pêcheries  sont  confiées, 
dès  le  début,  à  des  hommes  doués  d'une  compétence 
sérieuse  sur  toutes  questions  d'armement,  de  pêche  et  de 
vente,  et  à  des  sociétés  disposant  de  capitaux  suffisants 
pour  assurer  les  installations,  les  frais  pendant  au  moins 
un  an,  les  avances  indispensables  pour  atteindre  les  ren- 
trées, elles  sont  appelées  à  constituer  une  affaire  intéres- 
sante. Cependant,  la  Compagnie  coloniale  de  pêche  et  de 
commerce  qui,  au  moment  de  la  création  de  Port-Etienne, 
y  avait  installé  des  usines  et  des  sècheries,  n'a  pas  réussi, 
non  plus  que  la  Société  de  la  marée  des  Deux-Mondes, 
fondée  à  Marseille  en  1877,  pour  le  transport  frigorifique 
du  poisson  frais  en  Europe,  entreprise  dont  les  établisse- 
ments ruinés  se  voient  encore  à  l'île  d'Arguin, 

Ces  essais  montrent  qu'il  faut  peut-être  comprendre  autre- 
ment qu'on  a  fait  jusqu'ici  l'exploitation  des  richesses  ichtyo- 
logiques  du  littoral.  L'avenir  pourrait  être  dans  l'organisation 
des  campagnes  temporaires  de  pêches,  analogues  à  celles  qui 
se  pratiquent  dans  les  mers  septentrionales  de  l'Europe,  En 
1910,  une  flottille  de  bateaux,  montée  par  des  pêcheurs  bre- 
tons, pourvue  de  l'aménagement  nécessaire  pour  conserver 
à  l'état  frais  les  langoustes  capturées,  a  fait,  de  novembre 
à  avril,  sur  les  côtes  du  Sénégal  et  de  la  Mauritanie, 
une  tentative  encourageante.  Ces  pêcheurs  ont  aussi  pro- 
cédé à  des  essais  de  séchage  et  de  salage  des  morues 
d'Afrique.  Le  gouvernement  général  de  l'Afrique  occiden- 


l'avenir    de    la    MAURITANIE  261 

taie  française  qui,  déjà,  s'était  intéressé  d'une  façon  effec- 
tive, à  l'entreprise  de  1906,  accorde  des  subventions  aux 
pécheurs  qui  veulent  continuer  les  expériences  dans  ces 
eaux. 

Par  les  soins  du  gouverneur  un  caravansérail  a  été  amé- 
nagé à  Port-Etienne  pour  l'habitation  des  pécheurs  durant 
le  temps  de  leurs  séjours  à  terre.  Le  succès  de  ces  tenta- 
tives offrirait  un  haut  intérêt  non  pas  seulement  pour 
l'Afrique  occidentale  française,  mais  aussi  pour  les  popu- 
lations maritimes  de  la  métropole  et  le  recrutement  des 
équipages  de  la  flotte. 

La  région  de  Port-Etienne  ne  tardera  pas  à  s'animer  tout 
entière  d'une  vie  économique  intense,  si  l'industrie  de  la 
pêche  arrive  à  s'y  développer.  Les  caravanes  qui,  jadis, 
amenaient  à  Arguin  et  à  Portendik  les  denrées  de  l'inté- 
rieur, se  sont  détournées  de  ces  régions  envahies  par  le 
désert  et  réputées  pour  leur  insécurité.  Elles  se  rendent  au 
cap  Juby  ou  au  Rio  de  Oro.  Si  la  vie  renaissait  au  cap 
Blanc,  situé  beaucoup  plus  près  de  leurs  points  de  départ, 
elles  y  reviendraient  ;  on  a  pu  le  voir  par  les  offres  que  les 
indigènes  sont  venus  faire  à  Port-Etienne  dès  la  première 
année  de  l'établissement  du  poste,  bien  qu'il  n'y  eût  encore 
là  aucun  commerce  européen  pourvu  de  ces  objets  d'Eu- 
rope qui  tentent  leur  convoitise.  Ce  mouvement  d'attrac- 
tion sur  l'intérieur  s'accroîtra  avec  le  développement  des 
entreprises  de  Port-Etienne. 

C'est  là  une  source  de  richesses  que  le  temps  peut  et  doit 
intensifier,  en  l'ajoutant  à  toutes  celles  que  l'Afrique  occi- 
dentale a  vu  naître  depuis  le  commencement  du  siècle. 
Ainsi,  la  Mauritanie,  par  la  suite,  se  trouvera  associée  au 
mouvement  ascendant  qui  emporte  l'Afrique  française  vers 
un  avenir  élargi  ;  et,  à  son  tour,  par  une  conséquence  natu- 
relle, pourvue  de  plus  d'aisance,  elle  ouvrira  des  débouchés 
nouveaux  au  commerce  et  à  l'industrie  de  la  métropole. 

U avenir  politique .  —  Politique  indigène.  —  Nous  serons 
dans  le  pays  maure  ce  que  nous  voudrons  être  ;  il  nous  suf- 
fira  de   vouloir   avec   suite   et  d'affirmer    notre    volonté. 


262  LA    MAURITANIE 

L'œuvre  de  pacification  est  presque  terminée  ;  quand  les 
Ahel  Ma  el  Aïnin  auront  achevé  leur  soumission  ce  sera 
chose  faite,  mais,  ne  l'oublions  pas,  surtout  dans  les  régions 
les  plus  récemment  soumises,  les  populations  maures  sont 
méfiantes,  peu  sûres,  promptes  à  la  trahison  ;  avec  elles  la  plus 
grande  circonspection  est  nécessaire.  Il  ne  faut  pas  perdre  de 
vue  que  les  Maures  sont  doués  d'un  grand  esprit  d'observa- 
tion, rancuniers  el  sournois  ;  chez  eux,  des  sentiments  long- 
temps contenus  peuvent  éclater  soudainement  à  la  moindre 
occasion  propice.  Les  marabouts  ont  de  grandes  facultés 
d'analyse,  qu'ils  appliquent  à  pénétrer  et  saisir  la  pensée  de 
leurs  maîtres.  Pensons  que  tous  nos  actes  sont  examinés  et  dis- 
cutés sous  la  tente  ou  dans  les  ksars  ;  la  plus  légère  trace  d'in- 
décision dans  la  conduite  de  nos  affaires  peut  créer  un 
mouvement  d'agitation  sur  un  terrain  inamical.  Il  faut 
donc  chercher  à  s'attacher  l'esprit  de  l'indigène.  Pour  que 
nous  puissions  faire  œuvre  durable,  il  est  indispensable  que 
les  populations  trouvent  à  notre  présence  des  avantages 
propres  à  balancer  pour  eux  le  regret  de  leur  indépen- 
dance perdue. 

Les  Maures  sont  très  âpres  au  gain  ;  il  faut  leur  faire 
comprendre  de  façon  sensible  que  leur  intérêt  bien  com- 
pris est  d'accord  avec  le  nôtre.  L'assistance  médicale  gra- 
tuite est  un  grand  moyen  d'améliorer  la  situation  maté- 
rielle de  l'indigène.  Il  faudra  la  développer  et  la  rendre 
très  mobile.  Pour  augmenter  la  facilité  des  relations,  l'ac- 
tion du  dispensaire  peut  être  très  grande  ;  lorsque  les  remèdes 
du  sorcier  et  du  marabout  ont  échoué,  l'indigène  vient 
volontiers  consulter  le  médecin  du  poste  ou,  s'il  n'y  en  a 
pas,  le  Résident,  les  officiers  ou  les  sous-officiers  de  l'infir- 
merie. 

Il  semble  que  l'intérêt  bien  entendu  de  la  France  con- 
seille de  renoncer  à  l'administration  directe  des  régions 
peu  productives  et  peu  peuplées,  et  d'y  substituer  un 
régime  de  protectorat.  Une  politique  coloniale  doit  mettre 
le  coût  d'une  colonie  en  équilibre  avec  les  avantages  qu'on 
en   espère  ;    l'administration  et   les   frais   qu'elle  implique 


l'avenir    de    la    MAURITANIE  263 

doivent  être  proportionnés  aux  ressources  fiscales,  et  une 
administration  très  simplifiée,  ne  demandant  de  notre  part 
que  le  jeu  du  contrôle,  est  ce  qui  convient  le  mieux  pour 
ces  contrées  d'un  faible  rendement.  Notre  action  devra 
donc  évoluer  vers  un  contact  moins  direct  quoique  aussi 
efficace. 

Tandis  que  les  riches  terres  de  culture  de  la  rive  droite 
resteraient  soumises  au  mode  actuel,  le  Trarza,  le  Brakna, 
le  Tagant  et  l'Adrar  deviendraient  pays  de  protectorat. 

Cette  administration  du  protectorat,  sous  des  chefs  maures 
investis  par  nous  et  tenant  leur  autorité  de  notre  appui, 
surveillés  par  nous  et  relevant  directement  du  lieutenant- 
gouverneur  du  Sénégal,  chargés,  sous  notre  contrôle,  de  la 
protection  des  tribus  maraboutiques,  permettrait  d'assurer 
la  paix  dans  ces  contrées,  tout  en  allégeant  le  budget  de 
charges  trop  lourdes  vu  les  résultats  ;  grâce  à  cette 
organisation,  nous  pourrions  réduire  la  zone  d'occupation, 
les  charges  qu'elle  entraîne,  et  ramener  plus  près  du 
fleuve  (150  ou  100  kilomètres)  la  ligne  fixée  de  cette  occu- 
pation. Notre  action  politique  et  militaire  se  concentrerait 
en  quelques  postes  bien  choisis.  De  là  les  forces  méharistes 
organisées,  nomades  comme  les  tribus  elles-mêmes,  effec- 
tueraient des  tournées  de  police  rapides  et  légères  jusqu'aux 
limites  extrêmes  de  notre  zone  d'influence.  Les  comman- 
dants de  ces  troupes  montées  devront  gagner  la  confiance 
des  tribus  nomades  au  milieu  desquelles  ils  sont  appelés  à 
faire  des  reconnaissances.  C'est  chez  elles  qu'ils  trouveront 
des  renseignements  et  des  auxiliaires  contre  les  dissidents. 
Pour  ce  motif,  ils  devront  s'appliquer  à  éviter  tout  abus. 
Les  troupes  devant  être  dressées  à  la  plus  grande  mobilité, 
il  sera  utile  d'augmenter  les  postes  de  nomadisation  de  l'in- 
térieur et  les  gîtes  d'étape. 

D'autre  part,  l'organisation  militaire  des  tribus  guer- 
rières, à  l'imitation  de  celle  qui  régit  les  tribus  du  Sud- 
Algérien,  permettrait  de  réduire  le  nombre  de  nos  troupes 
régulières  chargées  de  maintenir  l'ordre  dans  ces  régions. 
Les  divers  avantages  que  les  populations  trouveraient  par 


264  LA     MAURITANIE 

celle  mesure  nous  les  attacheraient  davantage.  En  rendant 
aux  chefs  maures  une  part  d'autorité  surveillée,  en  les  uti- 
lisant pour  consolider  la  paix,  nous  n'aurions  plus  à  nous 
immiscer  dans  des  institutions  traditionnelles  que  nous 
avons  promis  de  respecter,  nous  éviterions  Fémiettement 
qui  complique  l'administration  et  disperse  les  responsabi- 
lités. 

En  attirant  à  nous,  par  une  évolution  nouvelle  de  notre 
politique,  les  tribus  guerrières,  il  n'est  pas  question  de 
renoncer  au  concours  précieux  des  tribus  maraboutiques, 
sur  qui  notre  action  s'est  étayée  d'abord,  car,  plus  amies 
de  la  paix,  elles  étaient  mieux  adaptées  à  s'associer  à  notre 
rôle  pacificateur. 

Nous  n'abandonnons  rien  du  précieux  résultat  acquis  de 
ce  côté,  nous  voulons  le  compléter,  continuer  et  élargir 
l'œuvre  civilisatrice  qui  doit  s'étendre  partout  où  flotte 
notre  drapeau. 

La  suppression  des  grands  commandements  marabou- 
tiques est  une  idée  qui  a  fait  son  chemin  pendant  la  grande 
guerre,  certains  ayant  pensé  qu'il  faut,  en  pays  d'Islam, 
éviter  la  réunion  du  pouvoir  administratif  et  du  pouvoir 
religieux  dans  les  mêmes  mains,  et  craindre  ce  qu'on  a 
appelé  «  le  cléricalisme  musulman  ».  Contre  ce  «  clérica- 
lisme musulman  »,  il  faut  lutter  par  l'école  française,  mul- 
tiplier les  écoles  de  village  où  les  petits  enfants  indigènes 
apprendront  notre  langue  et  recevront  l'empreinte  fran- 
çaise, placer  s'il  est  possible,  dans  chaque  village,  une  de 
nos  écoles  à  côté  de  l'école  maraboutique,  afin  de  réunir  à 
la  culture  arabe  la  culture  française.  De  même  qu'il  fau- 
dra, dans  un  but  politique,  envoyer  à  la  médersa  et  à  l'école 
française  les  fils  des  chefs,  de  même  on  encouragera  les 
grands  personnages  des  tribus  à  envoyer  leurs  fils  à  nos 
écoles  musulmanes  de  Cheikh  Sidia  et  de  Cheikh  Saad  Bou, 
tout  en  évitant  de  prétendre  l'imposer  aux  consciences  trop 
indépendantes. 

L'Islam  en  Mauritanie  n'est  point  un  danger.  Mais  le 
pouvoir  d'excitation  des   marabouts   est  immense,  et  c'est 


l'avenir   de    la    MAURITANIE  265 

pourquoi  les  commandants  de  cercle  et  les  résidents  ont  le 
devoir  d'étudier  avec  soin  les  confréries  religieuses  et  leur 
influence.  Cette  étude,  demain  comme  hier,  sera  toujours 
la  base  essentielle,  l'élément  vital  de  notre  politique 
musulmane  en  Afrique  Occidentale.  Les  Ida  ou  Ali,  parti- 
culièrement, qui,  seuls  dans  toute  la  Mauritanie,  appar- 
tiennent à  la  confrérie  tidjanyïa,  méritent  de  notre  part 
une  attention  avertie.  Depuis  un  siècle,  ils  sont  en  relation 
intime  et  ininterrompue  avec  les  zaouïa  tidjanyïa  de  Fez, 
où  ils  ont  puisé  une  sourde  hostilité  contre  les  roumis  ;  ils 
forment  les  intermédiaires  et  la  liaison  entre  les  centres 
religieux  des  Maures  et  les  groupes  tidjanyïa  du  pays  noir, 
et  valent,  à  ce  double  titre,  d'occuper  l'étude  scientifique 
comme  la  surveillance  politique. 

Mais,  à  part  ce  cas  spécial,  on  peut  dire  que  la  question 
religieuse  chez  les  Maures  n'existe  pas  en  tant  qu'élément 
politique. 

Il  y  a  là  un  état  ethnologique  et  social,  que  nous  devons 
respecter  sans  le  craindre.  L'idée  religieuse  n'a  pas  en 
Mauritanie  le  caractère  de  force  et  de  cohésion  qu'on  lui 
attribue  en  d'autres  pays  musulmans.  La  foi  des  croyants 
y  est  fervente,  certes  ;  mais,  généralement,  elle  revêt  une 
forme  plutôt  mystique,  assez  éloignée  du  sectarisme.  Les 
diverses  confédérations  religieuses  n'y  sont  pas  vouées  à  un 
rôle  de  prosélytisme  et  de  propagande  islamique  ;  elles 
constituent  plutôt  la  clientèle  religieuse  de  telle  ou  telle 
grande  famille  maraboutique.  Les  différentes  zaouïas,  qui 
toutes,  se  rattachent  plus  ou  moins  à  l'ordre  des  Kadryas, 
restent  indépendantes  l'une  de  l'autre,  ne  s'unissent  jamais 
pour  aucune  action  commune  et  servent  uniquement  les 
intérêts  de  leurs  chefs  respectifs,  que  divise  une  secrète 
rivalité  d'influence  et  de  pouvoir  moral.  Aucune  idée  reli- 
gieuse ne  s'oppose  donc  à  notre  œuvre  d'expansion  paci- 
fique. Les  tribus  maraboutiques  ont  toujours  eu  tendance  à 
se  rapprocher  de  nous.  Occupées  d'élevage,  de  commerce, 
de  piété,  d'étude,  elles  demandent  seulement  la  tranquillité, 
la  sécurité  pour  leurs  personnes  et  leurs  biens.   La  multi- 


266 


LA    MAURITANIE 


liide  des  tolba  a  fourni  nos  premiers  alliés  et  nos  premiers 
amis.  Nous  avons  là,  en  face  de  nous,  une  population  de 
300.000  travailleurs,  éleveurs,  cultivateurs  et  commerçants 
qui  ont  souhaité  notre  aide  et,  souvent,  sont  venus  d'eux- 
mêmes  au  devant  de  nous  malgré  les  dangers  qu'ils  trou- 
vaient à  le  faire.  Ayant  sous  les  yeux,  dans  les  régions  depuis 
longtemps  déjà  occupées  et  régies  par  nos  soins,  le  spec- 
tacle de  la  liberté  laissée  à  leur  religion  et  à  leurs  façons  de 
vivre,  la  prospérité  que  notre  protection  assure  à  leurs  tra- 
vaux et  à  leurs  trafics,  nos  nouveaux  sujets  ne  peuvent  que 
s'attacher  de  plus  en  plus  à  une  action  favorable  et  profi- 
table. Si  le  fanatisme  a  pu  être  excité  sur  quelques  points 
par  certains  cheikhs,  il  ne  peut  se  manifester  dans  l'en- 
semble ;  les  tribus  nomades  du  désert  oriental  sont  restées 
rebelles  à  toute  tentative  des  agitateurs,  celles  de  Touest  ne 
s'y  étaient  associées  que  par  cupidité.  Les  hostilités  ren- 
contrées au  cours  de  notre  pénétration  ne  sont  jamais 
venues,  sauf  dans  l'Adrar  et  la  Séguiet  el  Hamra,  que  des 
tribus  guerrières  et  pillardes  qui  vivent  aux  dépens  de  la 
majorité  immense  constituée  par  ces  tribus  tolba,  labo- 
rieuses et  paisibles,  qui  nous  ont  accueillis  comme  des  libé- 
rateurs. Encore  les  tribus  maraboutiques  de  l'Adrar  et  de 
la  Seguiet  el  Hamra,  qui  nous  ont  fait  une  si  forte  opposi- 
tion, ne  nous  connaissaient  point,  elles  ignoraient  notre 
respect  pour  la  religion  de  nos  sujets  musulmans,  la  faci- 
lité que  nous  laissons  aux  pratiques  de  l'Islam.  Un  con- 
tact plus  long  avec  nous,  en  les  éclairant  sur  ce  point,  ne 
peut  que  les  rapprocher  de  plus  en  plus  et  faire  tomber  toute 
velléité  d'opposition. 

Les  grands  chefs  religieux  nous  sont  acquis  depuis  long- 
temps. Ils  ont  été  nos  premiers  auxiliaires.  De  même  que 
la  masse  des  tribus  tolba  venait  à  nous  pour  s'affranchir  de 
la  tyrannie  des  guerriers,  les  grands  cheikhs  espéraient  des 
Français  un  appui  pour  raffermissement  de  leur  influence. 
Les  grands  marabouts,  ces  hommes  d'ordre  d'un  prestige 
indiscutable  et  d'une  incontestable  autorité,  ont  partout 
aidé  notre  pénétration  :  Cheikh  Saad  Bou  dans  le  Trarza, 


l'avenir    de    la    MAURITANIE  267 

Cheikh  Slimaii  dans  le  Brakna,  Cheikh  Sidi  el  Khéir, 
dans  le  Sahel  et  surtout,  Cheikh  Sidia  des  Oulad  Biri.  Ce 
dernier  nous  a  été  particulièrement  utile,  aussi  bien  dans 
la  politique  intérieure  indigène  que  par  son  enseigne- 
ment religieux  où  toujours  il  a  prêché  le  ralliement  et  la 
soumission  des  dissidents  les  plus  farouches  ;  en  toute  occa- 
sion, son  concours  s'est  manifesté  de  la  façon  la  plus  fidèle, 
la  plus  loyale.  Par  cette  attitude  nettement  francophile, 
Cheikh  Sidia  a  rendu  à  ses  compatriotes  le  plus  grand  ser- 
vice, car  c'est  grâce  à  lui  que  l'évolution  des  Sahariens 
vers  un  mode  d'existence  élargi  et  meilleur,  fruit  de  notre 
présence,  a  fait  un  progrès  déjà  considérable.  En  consé- 
quence, l'autorité  française  lui  a  accordé  toutes  facilités 
pour  accroître  son  pouvoir  spirituel  au  Sénégal,  dans  le 
Tagant  et  dans  l'Adrar. 

Cette  entente  harmonieuse  et  efficace  du  plus  grand 
cheikh  de  l'Islam  mauritanien  avec  l'autorité  française, 
cette  collaboration  également  avantageuse  à  tous  deux,  est 
un  des  traits  les  plus  frappants  de  la  politique  musulmane 
du  gouvernement  de  l'Afrique  occidentale.  Il  n'y  a  qu'à 
continuer  dans  cette  voie.  Le  principe  directeur  de  notre 
politique  doit  être  à  la  fois  de  canaliser  et  d'utiliser  l'Islam 
en  pays  musulman  comme  en  pays  noir,  et  de  nous  oppo- 
ser à  l'islamisation  intensive  des  populations. 


CHAPITRE  X 

LES  RELATIONS  DE  LA  MAURITANIE  AVEC  LES 
CONTRÉES  LIMITROPHES 


Son  rôle  de  jonction  entre  le  Sénégal,  V Algérie^  le 
Maroc^  le  Soudan  et  l'Océan.  —  Au  point  de  vue  de  notre 
politique  saharienne  et  de  notre  expansion  dans  le  nord- 
ouest  africain,  les  conditions  et  les  circonstances  suivant 
lesquelles  s'est  effectuée  notre  occupation  de  la  Mauritanie 
pouvaient  la  faire  considérer  comme  le  début  d'une  péné- 
tration plus  avancée  qui,  en  se  poursuivant  au  nord,  arri- 
verait à  rejoindre  le  Maroc  et  ferait  la  liaison  entre  le 
Sénégal  et  le  Sud-algérien. 

Peut-être,  à  l'heure  présente,  ce  projet  n'est-il  pas  immé- 
diatement réalisable  ;  au  nord  de  l'Adrar,  le  chemin  est 
barré  par  le  grand  désert,  les  plaines  arides  et  les  rochers 
du  Djouf  et  de  l'Iguidi,  qui  étendent  comme  une  mer  de 
sable  entre  la  Mauritanie  et  nos  possessions  algériennes. 
Mais  cet  obstacle  naturel,  on  peut  le  contourner,  soit  par 
les  roules  caravanières  de  la  région  soudanaise,  soit  par  la 
route  de  l'ouest,  parallèle  au  couloir  du  Rio  de  Oro,  qui 
forme  un  débouché  lointain,  mais  direct,  vers  l'extrême  sud 
marocain  ;  là  nous  rencontrons,  il  est  vrai,  la  zone  d'in- 
fluence que  les  traités  ont  abandonnée  à  l'Espagne,  mais 
seuls  des  esprits  timorés  et  ennemis  de  l'effort  peuvent 
penser  qu'enfermés,  pour  ainsi  dire,  en  Mauritanie,  nous 
devons  nous  borner  à  y  exercer  notre  action  uniquement 
dans  le  cercle  de  notre  occupation  présente. 

Les  pays  sahariens  au  sud  de  l'oued  Draa,  lequel  consti- 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  269 

tue  la  véritable  limite  du  Maroc,  sont  reconnus  par  les 
conventions  internationales,  comme  étant  d'influence  fran- 
çaise ;  les  traités  de  1890,  de  1898  et  de  mars  1899  avec 
l'Angleterre,  nous  ont  donné  les  territoires  sahariens  et 
chargé  de  la  police  du  désert.  Nul  ne  conteste  que,  en 
arrière  du  Maroc  et  de  l'Algérie,  le  Sahara  français  va 
joindre  la  Mauritanie,  elle-même  dépendance  du  Sénégal 
et  que,  du  rivage  méditerranéen,  le  domaine  africain  de 
la  France  se  déploie  sans  solution  de  continuité  jusqu'aux 
rives  du  Sénégal  et  du  golfe  de  Guinée. 

La  première  tâche  qu'on  doit  se  proposer  en  Mauritanie 
est  d'assurer  de  plus  en  plus  la  sécurité  des  frontières  com- 
merciales de  la  colonie,  afin  d'activer  la  jonction  néces- 
saire avec  l'Algérie,  jonction  déjà  entreprise  par  l'hinter- 
land  marocain  au  nord,  par  le  Soudan  à  l'est,  afin  de 
favoriser  l'évolution  économique  des  populations  paisibles 
et  laborieuses  qui  y  vivent  à  l'ombre  de  notre  drapeau. 

Les  confins  orientaux  et  méridionaux.  —  A  l'est,  la 
frontière  de  notre  colonie  de  l'Afrique  Occidentale,  dont 
dépend  le  territoire  civil  de  la  Mauritanie  conserve  encore 
quelque  imprécision  sur  le  front  saharien.  Mais  la  délimi- 
tation d'une  ligne  frontière  sur  le  terrain  même  n'offre  pas 
un  intérêt  impérieux  en  ces  régions  habitées  exclusive- 
ment par  des  nomades  ;  comme  les  progrès  de  notre  péné- 
tration politique  y  déterminent  chaque  jour  de  nouvelles 
tribus  à  reconnaître  notre  influence,  la  détermination  de 
la  zone  de  notre  autorité  paraît  devoir  être,  pour  l'instant, 
plutôt  ethnique  et  politique  que  territoriale. 

Dans  ces  régions  orientales  de  la  Mauritanie,  notre  vigi- 
lance ne  doit  pas  cesser  d'être  en  éveil  ;  pour  mettre  un 
terme  à  l'audace  des  pillards,  nous  avons  dû,  par  force,  nous 
y  avancer  au  delà  des  limites  de  nos  postes  ;  car  il  ne  fallait 
pas  laisser  s'organiser  dans  le  Hodh  les  bandes  armées  et 
pillardes,  qui,  après  l'occupation  de  l'Adrar,  avaient  ten- 
dance à  s'y  reformer.  Certes,  il  n'est  pas  attirant  d'oc- 
cuper ces  régions,  proie  d'une  irrémédiable  stérilité. 
Cependant,  la    pénétration    de   plus  en   plus   effective,   de 


270  LA    MAURITANIE 

plus  en  plus  efficace,  de  l'arrière  Sahel  est  indispensable 
pour  la  sécurité  des  deux  colonies  du  Haut  Sénégal-Niger 
et  du  Sénégal  ;  les  tribus  paisibles  et  commerçantes,  sous 
notre  protection,  se  sentiront  à  l'abri  des  attaques  des  tri- 
bus guerrières  ;  dans  ces  immenses  plaines  sablonneuses, 
où  circule  la  masse  turbulente  des  Mechdouf,  où 
quelques  ksour,  peuplés  de  sédentaires  pacifiques, 
s'élèvent  au  milieu  des  dattiers,  l'occupation  de  Nemia 
comme  de  Oualata  et  de  Tichitt,  est  une  mesure  dictée  par 
la  force  des  choses.  Dès  les  premières  années  de  ce  siècle, 
les  habitants  de  Tichitt,  pressurés  et  pillés  par  les  Oulad 
Naceur  et  les  Kounta,  demandaient  qu'un  poste  de  25  sol- 
dats de  nos  troupes  régulières  fût  établi  dans  leur  ksar 
pour  les  défendre  ;  dès  lors  aussi,  les  gens  d'Oualata  sou- 
piraient en  secret  après  notre  présence,  sans  oser  en  expri- 
mer le  désir,  par  peur  des  représailles  de  leurs  voisins  et 
dans  la  crainte  naïve  que  nous  n'accaparions  leur  com- 
merce du  sel.  Nous  avons  cité  plus  haut  la  belle  déclara- 
tion de  loyalisme  et  de  fidélité  que,  nous  connaissant 
mieux,  après  deux  ans  seulement  de  notre  séjour  au  milieu 
d'eux,  ils  ont  formulée  au  début  de  la  guerre: 

(i  Alors  même  que  le  monde  entier  nous  haïrait  à  cause 
c(  de  notre  amour  pour  la  France,  nous,  gens  de  Oualata, 
«  nous  préférerions  encourir  cette  haine  plutôt  que  de 
«   manquer    à  1  affection  que  nous  vous  devons.  » 

Pour  étonner  et  soumettre  des  tribus  entières,  le  meilleur 
moyen  est  un  raid  rapide  dans  le  désert;  l'expérience  l'a 
maintes  fois  prouvé.  Dans  la  nouvelle  organisation,  des 
contingents  indigènes,  sous  le  commandement  de  chefs 
déterminés  et  fidèles,  peuvent  assurer  la  sécurité  des  fron- 
tières nouvelles  ;  une  milice  maure  bien  encadrée  jouera, 
dans  ces  régions  du  Sahel  et  du  Hodh,  peu  sûres  et  difficiles 
à  tenir,  le  même  rôle  que  les  gardes-frontières  au  Soudan, 
Avec  des  tribus  paisibles,  on  peut  faciliter  l'accès  de  la 
bande  de  terres  fertiles,  large  de  soixante-dix  à  quatre- 
vingts  kilomètres  de  la  rive  gauche  du  fleuve,  où  elles 
peuvent  trouver  de  bons  terrains   de  parcours,  des  pàtu- 


LEâ    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  271 

rages  pour  leurs  troupeaux,  à  l'abri  des  tracasseries  et  des 
vexations  des  tribus  guerrières  et  passer  insensiblement  de 
la  vie  nomade  à  la  vie  sédentaire.  C'est  ainsi  que  plusieurs 
fractions  des  tribus  maraboutiques  du  Sahel  et  du  Hodh 
ainsi  que  des  fragments  d'autres  tribus  voisines  sont  venus 
s  établir  dans  des  villages  des  cercles  de  Nioro  et  de 
Goumbou,  s'y  sont  fixés  et  paient  l'impôt  comme  nos 
sujets  noirs.  Et  ce  mouvement  dans  la  colonie  du  Haut 
Sénégal-Niger  a  augmenté  rapidement  dès  les  premières 
années  de  notre  prise  de  possession  ;  les  El  Sidi  Mahmoud, 
Oulad  M'bark,  Oulad  Naceur,  Kounta,  Oulad  Daoud, 
Mechdouf  ainsi  attirés  vers  l'administration  française  par 
la  sécurité  qu'elle  assure  rapportent  ainsi  plus  de 
300.000  francs  au  budget  annuel  du  Haut  Sénégal-Niger. 
Il  est  de  notre  intérêt  d'aider  à  ce  mouvement  et  d'encou- 
rager les  tribus  des  terres  déshéritées  du  Sahel  et  du 
Hodh  à  descendre  sur  les  rives  fertiles  du  fleuve,  où  leur 
vie  sera  rendue  ainsi  plus  facile  et  le  rendement  des  impôts 
meilleur. 

Pour  la  protection  du  Sahel,  du  côté  du  Sénégal,  peut- 
être  y  aurait-il  lieu  d'établir  un  poste  au  mont  Sakha  dans 
le  nord-ouest  du  Guadimaka,  à  80  kilomètres  de  Bakel,  où 
l'eau  coule  abondante  des  rochers,  en  tout  temps,  et  qui 
commande  les  routes  du  Tagant,  dans  une  région  où  les 
caravanes  allant  vers  le  Soudan  se  croisent  avec  celles 
qui  se  rendent  à  Bakel,  sur  le  fleuve,  poste  qui,  plus  à 
proximité  du  Sahel  que  le  poste  Sélibaby,  supprimé  en 
1897  et  rétabli  depuis,  permettrait  de  mieux  dominer  les 
El  Sidi  Mahmoud. 

Cette  région  du  Guadimaka,  d'ailleurs,  ne  saurait  être 
l'objet  d'une  trop  attentive  surveillance.  Jonction  des  trois 
colonies  de  la  Mauritanie,  du  Sénégal  et  du  Haut  Sénégal- 
Niger,  proche  de  la  Guinée,  autrefois  peuplée  de  sectaires 
exaltés,  c'est  un  foyer  de  fanatisme  qui  n'est  pas  encore 
éteint  et  qui  se  rallume  facilement.  Les  noirs  Sarrakolés 
qui  l'habitent,  quoique  convertis  à  l'islamisme,  ont  conservé 
les  coutumes  barbares  et    les  superstitions  du  fétichisme  ; 


272  LA     MAURITANIE 

leurs  marabouts  locaux  sont  les  continuateurs  des  sorciers 
d'autrefois.  Poussés  par  eux,  des  notables  de  Sélibaby  ont, 
en  1907,  tenté  d'empoisonner  les  Français  de  la  garnison, 
au  moment  de  l'affranchissement  des  captifs.  Car  ceux-ci 
profitant  de  cette  bienfaisante  mesure  du  gouvernement  de 
l'Afrique  occidentale,  regagnaient  leurs  villages  d'origine  en 
si  grand  nombre  que  c'était  dans  le  Sahel  et  les  pays  Sarra- 
kolés,  un  véritable  exode  de  serviteurs,  exode  qui  avait 
excité  contre  nous  la  colère  des  classes  possédantes. 

Si  l'on  pousse  à  fond  la  théorie,  en  faveur  aujourd'hui, 
qui  consiste  à  réduire  le  nombre  de  nos  postes  et  à  les  rap- 
procher du  fleuve,  deux  postes  pourraient  suffire  pour  la 
rive  gauche  au  nord  du  fleuve  :  l'un  au  nord  du  lac  d'Aleg, 
et  qui  dépendrait  de  Podor,  à  l'entrée  de  la  grande  vallée 
fertile  de  l'Ouad  qui  forme  la  route  naturelle  du  Tagant,  à 
soixante-dix  kilomètres  de  Mafou,  premier  barrage  du 
Sénégal,  dominerait  le  pays  des  Brakna  et  ferait,  de  l'autre 
côté,  face  aux  Ida  ou  Aïch,  qui  descendent  parfois  jusqu'à 
rOuad  ;  l'autre,  à  Souet  el  Ma,  point  de  croisement  pour 
les  routes  des  caravanes  au  nord  du  lac  Cayor,  à  cinquante 
kilomètres  de  Dagana,  commanderait  le  pays  Trarza. 

Au  nord-est  le  vaste  espace  situé  entre  la  Mauritanie  et 
l'itinéraire  suivi  par  le  docteur  Lenz  en  1880,  n'a  été  par- 
couru encore  par  nul  Européen  :  les  données  se  bornent 
aux  seuls  renseignements  indigènes.  La  police  du  Sahara 
en  cette  région  est  difficile,  car  se  lancer  à  la  poursuite 
d'un  rezzou  ou  vouloir  lui  barrer  la  route  constituerait  une 
tâche  dangereuse  autant  qu'illusoire.  Ce  pays  n'a  sans  doute 
pas  grande  valeur  économique,  puisque  sur  les  pistes, 
selon  les  informateurs,  on  ne  rencontre  que  gazelles, 
mouflons  et  autruches  ;  cependant  si  ces  contrées  ne  sont 
pas  habitées  d'une  façon  permanente,  certaines  tribus  voi- 
sines poussent  parfois  jusque  là  leurs  nomadisations  ;  et 
ces  tribus  ne  sont  pas  dépourvues  de  richesses,  puisque  de 
temps  immémorial  d  autres  se  sont  fait  une  profession  d'al- 
ler les  razzier.  Essentiellement  nomades,  ces  tribus  sont 
surtout  riches  en  chameaux.    Cet  immense    territoire  aux 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  273 

parages  inexplorés  est  le  chemin  des  pillards  barbares  qui, 
du  Sud-algérien  ou  de  la  vallée  du  Drââ,  vont  écumer  les 
caravanes  ou  piller  les  oasis. 

Dans  l'hiver  de  1904-1905,  le  capitaine  Flye  de  Sainte- 
Marie,  avec  une  colonne  de  méharistes,  a  relié  au  Touat 
l'itinéraire  du  docteur  Lenz  et  recoupé  toutes  les  pistes  qui 
vont  du  Tafilalet  et  du  Drâà  à  Taoudeni  dans  le  Tanezrouft, 
qui  est  le  point  d'attraction  des  rezzou  ainsi  que  celui  des 
caravanes  qui  viennent  du  Soudan  s'y  approvisionner  de 
sel.  Taoudeni  très  à  l'est  de  l'Adrar,  sur  le  sixième  degré 
de  longitude  ouest  est  à  peu  près  à  la  même  latitude  qu'Idjil. 

Ce  vaste  espace  où,  au  sud,  les  dunes  et  les  falaises  déta- 
chées de  l'Adrar  vont  rejoindre  le  massif  granitique  de 
Eglab,  confine  à  l'est  à  l'Erg  Raoui  et  au  cours  de  la 
Saoura,  au  nord  à  une  table  de  hammada  parallèle  au  cours 
de  l'oued  Drââ.  Deux  bandes  de  dunes  parallèles,  l'Erg 
Iguidi  et  l'Erg  Chech,  le  parcourent  dans  une  direction 
sud-ouest-nord,  prolongeant  l'Adrar  mauritanien,  se 
rejoignant  au  nord-est  et  allant  se  perdre  vers  la  Basse- 
Saoura. 

Les  massifs  de  dunes,  Erg  Iguidi  et  Erg  Chech,  sont 
assez  bien  pourvus  de  points  d'eau,  en  pâturages  fournis 
quoique  de  végétation  peu  variée,  en  gazelles  et  en  antilopes  ; 
des  chacals,  des  petits  renards  à  longues  oreilles,  des  rats 
complètent  la  faune  et  l'on  y  retrouve  des  haches  et  des 
flèches  de  pierre  taillées.  Par  places,  des  bouquets  de  pal- 
miers s'élèvent  auprès  des  puits  creusés  dans  le  sable  où 
une  nappe  d'eau  s'étend  à  peu  de  profondeur.  D'El  Mena- 
keb,  point  de  jonction  de  l'Erg  Iguidi  et  de  l'Erg  Chech, 
de  la  lisière  ouest  de  l'Iguidi  ainsi  que  de  plusieurs  autres 
points  du  massif,  des  pistes  vont  à  travers  les  plaines  de 
sable  gris,  les  dunes  de  sable  jaune,  les  plateaux  de  cal- 
caire bleu  et  rose,  vers  le  ksar  de  Taoudeni,  si  fameux 
dans  le  Sahara.  C'est  le  ksar  où  Caillé  et  Lenz  n'eurent 
point  la  permission  de  pénétrer,  et  qui  n'est  en  réalité 
qu'un  misérable  village  de  200  habitants. 

Du  côté  de  l'Iguidi,  il  serait  certainement  utile  et  proti- 

La  Mauiutanie.  18 


274  LA    MAURITANIE 

table  d'établir  la  jonction  des  méharistes  de  Mauritanie 
avec  les  méharistes  algériens  d'abord  à  Tindouf  ou  à  Gri- 
zim,  lesksours  les  plus  importants  de  la  région,  et,  ensuite, 
près  de  puits  autour  de  pâturages  fréquentés  par  des  tri- 
bus venues  du  Sud-algérien  et  du  Zegdou.  Vingt-cinq 
étapes  seulement  séparent  Ghinguetti,  dans  TAdrar,  de 
Tindouf,  et  vingt  de  Grizim.  Gette  mesure  serait  d'une  haute 
utilité  policière  et  politique,  en  même  temps  qu'elle  donne- 
rait le  moyen  de  combler  une  lacune  dans  la  carte  du 
Sahara  occidental. 

En  1906,  la  compagnie  méhariste  du  Touat  effectua  une 
reconnaissance  sur  Taoudeni;  en  1909,  le  capitaine  Gancel, 
à  la  tête  du  même  groupe,  fut  autorisé  à  visiter  la  partie 
nord  de  l'Iguidi  dont  le  capilaine  Flye  de  Sainte-Marie 
avait  déjà  longé  la  lisière  sud  et  pénétré  quelques  points  à 
l'ouest.  Le  capitaine  Gancel  était  eu  même  temps  chargé 
de  couper  la  route  du  retour  à  un  rezzou  que  le  marabout 
Abidine,  des  Kounta  de  l'Azaouad,  habitant  le  Drââ,  avait 
lancé  sur  Taoudeni  et  Araouan;  le  rezzou  fut  dépouillé  de 
ses  prises  et  dispersé.  L'exploration  à  laquelle  donna  lieu 
cette  opération  de  police  réduisit  encore  les  mystères  de  la 
zone  désertique  jusque  là  parcourue  en  sécurité  par  les  pil- 
lards beraber.  Et,  sans  doute,  l'impression  dut  être  très 
forte  chez  les  tribus  du  Tafilalet  et  du  Dràà,  car  jamais 
encore  les  troupes  françaises  n'avaient  été  chercher  leurs 
adversaires  aussi  loin  dans  le  désert.  Dans  un  combat 
livré  à  ce  rezzou  au  puits  d'Achoura  avait  été  tué  le  capi- 
taine Grosdemange,  des  méharistes  de  Tombouctou,  chargé 
l'année  précédente  de  protéger  contre  les  brigandages  les 
azalaï,  c'est-à-dire  les  grandes  caravanes  qui.  tous  les 
ans,  à  la  saison  la  moins  chaude,  vont  charger  le  sel  à 
Taoudeni. 

Get  épisode  illustre  de  façon  frappante  l'importance  de 
cette  région  pour  les  relations  entre  le  Soudan,  l'Algérie 
et  la  Mauritanie. 

Il  y  aurait  donc  un  grand  intérêt  à  posséder  au  centre 
même   de  l'Iguidi,  des.  postes,  d'où  pourraient   s'effectuer 


I 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  278 

dans  la  contrée,  en  hiver  et  au  printemps,  des  reconnais- 
sances de  plus  en  plus  nombreuses,  reconnaissances  qui 
auraient  le  double  avantage  de  familiariser  les  officiers  et 
les  méharistes  avec  les  territoires  dont  la  police  leur 
incombe  et  de  gêner  les  expéditions  des  rezzou  qui,  bientôt, 
deviendraient  moins  fréquentes. 

Des  gradés  méharistes  ont  été  recrutés  en  1910  dans  les 
compagnies  sahariennes  d'Algérie  pour  encadrer  les  méha- 
ristes de  Mauritanie.  N'est-il  par  indiqué  de  les  lancer,  le 
long  des  dunes  de  l'Erg  Iguidi  et  de  l'Erg  Ghech,  à  la 
rencontre  de  ceux  des  leurs  qui  sont  demeurés  dans  le 
Sahara  algérien?  D'autre  part,  les  compagnies  sahariennes 
du  Touat  et  de  la  Saoura  peuvent  chercher  à  se  relier  vers 
les  puils  de  Ghenachan,  au  centre  de  la  hammada  qu'en- 
cadrent les  ergs  Ghech  et  Iguidi,  pointd'où  rayonnent, dans 
tous  les  sens,  de  nombreuses  lignes  de  communications, 
avec  les  méharistes  du  Tidikelt  et  ceux  de  l'Afrique  occi- 
dentale, venant  de  Taoudeni  ou  de  la  Mauritanie.  Gette 
liaison  pourrait  ensuite  se  pousser  vers  l'ouest  jusqu'à 
Tindouf. 

La  tâche  peut  être  dure,  toute  pleine  de  ces  difficultés 
qu'offrent  en  abondance  ces  immenses  espaces  désertiques 
où  nos  troupes  auraient  à  opérer,  mais  nos  groupements 
méharistes  sont  un  instrument  solide  et  dressé  admirable- 
ment par  nos  spécialistes  du  Sahara  pour  cette  besogne 
ardue  de  la  police  du  désert. 

La,  frontière  septentrionale.  —  La  colonie  espagnole  du 
Rio  de  Oro  et  les  tribus  nomades  du  désert.  —  La  fron- 
tière septentrionale  de  la  Mauritanie  n'existe  pas,  il  faut  le 
reconnaître  ;  on  a  pu  s'en  apercevoir  en  lisant  certains  pas- 
sages de  cet  ouvrage  ;  elle  n'a  ni  réahté  géographique,  ni 
réalité  administrative.  Au  long  de  l'Océan,  une  large  bande 
de  territoire  est  occupée  par  la  possession  espaguole  du 
Rio  de  Oro,  aux  limites  imprécises  et  trop  vaguement  déli- 
mitées dans  son  enfoncée  orientale  à  l'mtérieur,  où  elle 
s'étend  sur  les  régions  du  Tiris  et  de  l'Adrar  Sottof;  le 
territoire  de    la  sebklia  dldjil  est  une  enclave   française  de 


276  LA    MAURITANIE 

la  frontière  du  Rio  de  Oro,  reconnue  par  le  traité  de  Paris, 
en  juin  1900.  A  Test  du  Rio  de  Oro,  dans  l'arrière-pays, 
une  immense  étendue  de  déserts  presque  inexplorée  encore, 
s'étend  de  l'Adrar  jusqu'à  l'ouest  de  l'Iguidi  et  à  l'extrême 
sud  marocain  :  Erg  Moughtir,  Erg  Hammami,  région  de 
Kall  Aman,  Kouadim,  région  de  la  Seguiet-el-Hamra  et  de 
ses  affluents  ;  région  de  Tindouf,  ancien  point  de  concenr 
tration  des  caravanes  du  commerce  saharien  entre  le  Maroc 
et  Tombouctou  ;  massifs  montagneux  du  djebel  Ouark  Zis 
et  du  djebel  Aït  Youssa  qui  longent  le  cours  inférieur 
de  l'oued  Drââ,  point  terminus  de  mon  voyage  de  1903. 

Cette  partie  nord-ouest  du  désert  est  la  moins  connue  de 
nous  ;  cependant  elle  mérite  d'attirer  tout  particulièrement 
notre  attention,  car  la  création  de  relations  avec  les  peuplades 
de  ces  régions  importe  à  l'avenir  de  notre  influence.  Aug- 
menter le  contact  avec  les  tribus  qui  hantent  les  bords  de 
l'Océan  est  une  tâche  nécessaire  ;  c'est  le  seul  moyen  par 
lequel  nous  pourrons  nous  ménager  des  intelligences  dans 
une  zone  où  il  est  difficile  de  pénétrer. 

La  colonie  espagnole  du  Rio  de  Oro  est  une  simple  sta- 
tion de  pêche,  dans  la  presqu'île  dénommée  Dakhla  par  les 
indigènes,  à  neuf  jours  de  marche  d'idjil,  sans  palmiers, 
sans  végétation  d'aucune  sorte. 

Cette  colonie  a  été  installée  en  février  1883  et  appelée 
Villa  Cisneros,  en  l'honneur  du  cardinal-explorateur  de  ce 
nom.  La  compagnie  hispano-africaine  y  fonda  une  facto- 
rerie qui  appartient  aujourd'hui  à  la  Compagnie  trans- 
atlantique espagnole. 

La  baie  du  Rio  de  Oro  est  d'accès  difficile,  avec  des  cou- 
rants et  des  bas-fonds,  et  ne  peut  recevoir  des  bâtiments 
de  plus  de  quatre  mètres  de  tirant  d'eau  ;  les  embarcations 
accostent  à  une  petite  jetée  de  pierre,  longue  de  trente 
mètres,  large  de  trois,  mais  les  grands  bateaux  doivent 
mouiller  à  cent  cinquante  mètres  au  large,  car  l'eau  ne 
s'élève  pas  au  delà  de  deux  mètres  à  la  plus  haute  mer. 
Une  route  part  de  la  jetée  et  gravit  la  falaise  sur  le  flanc 
de  laquelle  sont  construits  les  magasins  à  poissons  et  dont 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  277 

le  sommet  porte  la  citadelle-factorerie,  grand  rectangle  de 
construction  massive  avec  quatre  tours  à  ses  angles,  com- 
prenant les  corps  de  garde,  les  logements  pour  les  offi- 
ciers, soldats  et  pour  le  personnel  de  la  Société,  ainsi  que 
les  magasins.  Un  mur  d'enceinte  l'entoure,  et  une  cour  est 
ménagée  au  milieu  pour  recevoir  l'eau  que,  chaque  mois, 
on  apporte  des  Canaries.  La  garnison  se  compose  d'une 
soixantaine  de  soldats  commandés  par  un  capitaine. 

Ainsi  qu'à  Port-Etienne,  des  Maures  sont  venus  se  fixer 
auprès  du  fort;  ils  habitent  un  groupe  de  cases  en  pierre, 
de  forme  carrée,  au  long  d'une  avenue  orientée  dans  l'axe 
de  la  presqu'île. 

A  l'entrée  de  la  baie  est  mouillé  le  brick  où  logent  les 
pêcheurs  Canariens  employés  par  l'établissement.  Deux 
vapeurs  font  mensuellement  le  service  du  courrier  entre  les 
Canaries  et  Villa  Cisneros  par  Las  Palmas  (Canaries)  à 
Barcelone  oi^i  est  le  siège  de  la  société.  Nul  mouvement 
avec  l'intérieur.  La  garnison  reste  confinée  dans  les  murs 
de  la  citadelle  ;  depuis  plus  de  trente  ans  les  Espagnols  n'ont 
fait  aucun  efTort  pour  développer  l'endroit,  ni  au  point  de 
vue  outillage  ni  au  point  de  vue  industriel  et  commercial  ; 
le  trafic  avec  les  Maures  se  réduit  au  strict  indispensable 
des  besoins  immédiats.  Au  bout  d'un  an  d'installation, 
notre  établissement  de  Port-Etienne  dépassait  déjà  le  petit 
comptoir  espagnol,  et  comme  importance  d'aspect  et 
comme  rendement. 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  si  petite  que  soit  l'im- 
portance de  cette  colonie  espagnole,  elle  nous  a  plus  d'une 
fois  créé  de  gros  ennuis;  le  manque  de  surveillance,  l'aban- 
don administratif  du  Rio  de  Oro  a  souvent  été  complice 
de  la  facilité  des  rezzous  dirigés  contre  nos  territoires,  tan- 
dis que  les  officiers  français  dirigent  les  nôtres  et  les  pro- 
tègent même  contre  ceux  de  la  zone  espagnole,  remplis- 
sant ainsi  largement  les  devoirs  de  la  souveraineté  ;  mais 
l'Espagne  met  seulement  son  zèle  à  revendiquer  les  terri- 
toires où  se  forment  les  rezzous  lancés  contre  nous  ;  il  lui 
est  même  parfois  arrivé,  comme  en    1908  au   moment  de 


278  LA   MAURITANIE 

l'assassinat  d'un  interprète  indigène  de  Port-Etienne,  de 
donner  asile  à  des  criminels  recherchés  par  nous  et  qui, 
retirés  à  Villa  Gisneros,  y  vivaient  de  razzias  sur  les  tribus 
soumises,  razzias  dont  les  Espagnols  fournissaient  les  armes 
et  partageaient  le  produit. 

De  ce  côlé,  une  œuvre  importe  donc  :  l'extension  de 
notre  zone  d'influence  sur  les  tribus  du  vaste  pays  entre 
Océan   et  Maroc. 

Du  21^  parallèle,  qui  passe  à  Port-Etienne,  au  29*, 
qui  passe  à  Toued  Noun,  la  contrée  est  habitée  :  par  les 
Oulad  Delim  qui,  le  long  du  littoral,  vont  de  la  baie  d'Ar- 
guin,  qui  nous  appartient,  à  la  Seguiel-el-Hamra.  d'in- 
fluence espagnole;  par  les  Regueïba  qui,  en  arrière  des 
Oulad  Delim,  dressent  leurs  camps  dans  les  territoires 
entre  Adrar  et  Drââ  ;  plus  au  nord,  par  les  Tekna,  demi- 
sédentaires  et  demi-nomades,  qui  plantent  leurs  tentes  au 
sud  du  Drââ  et  construisent  leurs  ksours  sur  l'oued  Noun. 

La  pacification  de  la  Mauritanie,  celle  du  Sud-maro- 
cain maintenant  effectuée  par  Foccupation  du  Sous,  nous 
mettent  aujourd'hui  en  face  du  devoir  de  résoudre  les  pro- 
blèmes qui  se  posent  dans  ce  vaste  territoire,  entre  Maroc, 
Mauritanie  et  Algérie,  presque  inconnu  encore  pour  nous 
dans  sa  partie  occidentale. 

Notre  action  militaire  comme  notre  action  pohtique  doit 
à  présent  s'occuper  plus  spécialement  et  plus  efficacement 
de  ces  trois  tribus  ;  il  faut  par  une  étude  plus  attentive, 
par  des  rapports  plus  fréquents,  préparer  les  événements 
et  la  pénétration  de  demain. 

Les  Oulad-Delim,  dans  les  dernières  années,  ont  parti- 
cipé au  mouvement  d'El  Hibba  ;  ils  furent  même  ses  plus 
dévoués  partisans.  Mais  une  amélioration  des  relations  est 
possible  ;  les  choses  y  sont  propices  par  suite  de  la  défaite 
d'El  Hibba.  Mais  il  faut  à  leur  égard  une  politique  suivie 
et  un   parti   pris  sérieux. 

L'administration  du  cercle  de  la  baie  du  Lévrier  peut 
trouver  une  tâche  utile  autant  qu'intéressante,  car  c'est 
là  surtout  une  question  de   maniement    et  de  tact  person- 


LES    RELATIONS   DE    LA    MAURITANIE  279 

nel.  Au  commencement  des  heures  difficiles  de  la  révolte 
d'El  Hibba,  le  lieutenant  Morello,  résident  du  poste  de 
Nouakchott,  avait  réussi  à  retenir  pour  quelque  temps 
dans  l'obéissance  les  belliqueux  Oulad-Delim  ;  cependant, 
Nouakchott  se  trouvait  seulement  à  la  pointe  extrême  de 
leurs  territoires  de  parcours,  Port-Étienne  est  beaucoup 
mieux  placé  pour  agir  sur  eux.  En  effet,  la  tribu  au 
moment  fixé  par  la  saison,  ramène  ses  troupeaux  dans  la 
région  littorale,  entre  la  baie  d'Arguinetla  baie  du  Lévrier; 
elle  est  alors  obligée  de  revenir  à  Port-Etienne  pour  ses 
approvisionnements  ;  et  cette  circonstance  nous  donne  fata- 
lement barre  sur  elle. 

Le  retour  des  Regueïba  les  avait  une  première  fois 
impressionnés  et  attirés  à  suivre  leur  exemple,  ils  ont  vu 
clairement  combien  les  promesses  et  les  prédictions  du 
cheikh  Ma  El  Aïnin  ont  donné  peu  de  résultats  ;  il  ne  s'agit 
que  d'encourager  et  d'accueillir  leur  changement. 

Pour  l'avenir  de  nos  rapports  avec  les  Oulad-Delim,  il 
est  une  mesure  indispensable,  c'est  de  répartir  les  différentes 
fractions  entre  l'intlueuce  française  et  l'influence  espagnole, 
par  la  plus  simple  logique;  ceci  eût  dû  être  fait  avant  la 
délimitation  territoriale,  car  le  commandement  ici  n'est 
point  une  question  territoriale,  mais  une  queslion  indivi- 
duelle. Les  Maures  sont  des  maîtres  dans  la  science  de 
l'intrigue,  dans  l'art  de  semer  la  division  entre  les  auto- 
rités, de  les  0|)poser  l'une  à  l'autre  afin  d'arriver  à  n'ol)éir 
à  aucune.  Pour  n'être  point  leur  dupe  à  ce  jeu,  il  est  de 
toute  nécessité  que  le  commandement  européen  dont  ils 
doivent  relever  soit  bien  fixé  à  l'avance;  il  faut  que  leurs 
terrains  de  parcours  soient  nettement  déterminés  et  que, 
contre  toute  infraction  à  l'ordre  établi,  nous  ayons  la  faculté 
de  prendre  les  sanctions  voulues,  par  conséquent  il  faut 
que  «  le  droit  de  suite  »  nous  soit  reconnu. 

Le  littoral  océanique.  —  La  partie  limitrophe  du 
Maroc.  I —  La  confédération  des  Tekna.  —  A  la  question 
de  la  Mauritanie  se  rattache  intimement  la  queslion  du 
littoral  atlantique,    dans  la  partie  qui  s'étend  entre  le  cap 


280  La    MAURITANIE 

Bojador,  limite  septentrionale  de  la  possession  espagnole 
de  Rio  de  Oro  et  le  cap  Noun,  constitué  par  un  contre- 
fort occidental  du  petit  Atlas  à  l'embouchure  de  l'oued 
Drââ,  lequel  forme  la  limite  méridionale  naturelle  du 
Maroc.  En  face  de  ce  littoral  est  l'archipel  des  îles  Cana- 
ries, et  dans  la  partie  nord  de  cette  côte,  entre  le  cap 
Juby  et  le  cap  Noun,  vit  la  confédération  des  Tekna,  qui 
n'admet  l'autorité  du  sultan  de  Fez  qu'au  seul  point  de  vue 
religieux. 

Sur  cette  côte,  le  commerce  entre  Tekna  et  Canariens 
s'épanouit  de  l'oued  Chebika  à  l'oued  Ifni,  dans  toutes  les 
petites  baies  du  bord,  où  n'existe  point  de  village,  mais  où 
des  campements  viennent  s'élever  à  certaines  époques  fixes. 
Les  centres  les  plus  fréquentés  sont  Tarfaïa,  à  l'embou- 
chure de  la  Séguiet-el-Hamra,  Tafazaout,  le  cap  Juby,  les 
embouchures  des  oueds  Chébika,  Drââ,  Assaka,  ksar 
Meidja,  Ifni;  durant  deux  ou  trois  jours,  lorsqu'arrivent 
les  balancelles  des  Canaries,  les  comptoirs  temporaires 
s'ouvrent,  les  importateurs  déposent  sur  la  plage  les  coton- 
nades, le  riz,  le  sucre,  les  bougies,  les  armes  et  ils 
reçoivent  en  échange  des  peaux,  des  toisons,  de  la  viande 
fraîche,  des  plumes  d'autruche,  de  l'or  du  Soudan.  La  créa- 
tion de  l'établissement  de  Villa  Cisneros  n'a  pas  porté 
atteinte  au  mouvement  commercial  intermittent  et  tradi- 
tionnel sur  ce  rivage. 

Les  Européens  sont  entrés  en  contact  avec  les  Tekna  dès 
le  xv^  siècle,  par  l'établissement  des  Espagnols  aux  Cana- 
ries; c'est  un  Français,  le  Normand  Jean  de  Bethen- 
court,  gouverneur  des  Canaries  pour  le  roi  d'Espagne,  puis 
son  neveu  Mociot  de  Bethencourt,  qui  nouent  les  premières 
relations  commerciales  avec  les  peuplades  de  la  côte  ;  vers 
la  fin  du  siècle,  leur  successeur,  le  gouverneur  espagnol 
Diego  de  Herrera,  fonda  en  face  des  Canaries,  Santa- 
Cruz-de-Mar-Pequena,  comptoir  qui  fut  détruit  au  bout  de 
cinquante   ans. 

Les  relations  entre  les  Européens  et  ce  coin  du  littoral 
africain  n'en  furent  point  abolies.  Les    Portugais   maîtres 


LES    RELATIONS    DE   LA    MAURITANIE  281 

de  la  côte  atlantique  jusqu'à  son  extrême  sud  eurent,  au 
xvi^  siècle,  jusqu'à  la  baie  d'Arguin,  des  établissements 
en  divers  points  du  rivage  dont  subsistent  encore  des  ves- 
tiges. Les  Français  établis  à  Saint-Louis,  se  trouvaient 
beaucoup  trop  loin  des  Tekna  pour  faire  concurrence  près 
d'eux  au  commerce  des  Canariens  et  des  Portugais. 

Dans  les  premières  années  du  xix*  siècle,  un  com- 
merçant français,  Charles  Cochelet,  séjourna  quelque 
temps  chez  les  tribus  maures  de  l'Oued  Noun  (1820),  mais 
c'était  en  qualité  de  captif,  à  la  suite  d'un  naufrage  qui 
l'avait  jeté  sur  cette  côte  inhospitalière,  ainsi  qu'il  était 
arrivé  dix  ans  auparavant  à  un  matelot  américain, 
Robert  Adam.  Peu  après,  les  Anglais  songèrent  à  étudier 
les  possibilités  économiques  de  cette  région.  L'explora- 
teur Davidson,  ayant  débarqué  à  l'embouchure  de  l'oued 
Assaka  (nom  donné  par  les  indigènes  au  cours  d'eau  que 
nous  appelons  oued  Noun),  fut  reçu  par  le  puissant  cheikh 
des  Aït-Moussa,  Beïrouk  ould  Mahomed,  dans  le  ksar  for- 
tifié d'Aouguelmin  ;  les  pourparlers  aboutirent  vite,  le 
cheikh  consentit  à  établir,  sur  les  plans  de  l'Anglais,  un 
comptoir  commercial  et  à  ouvrir  un  port  sur  un  point  du 
littoral,  dont  l'emplacement,  après  une  étude  attentive  de 
la  côte  par  le  cheikh  et  les  notables  du  pays,  fut  fixé  à  Dyk, 
près  de  l'embouchure  de  l'oued  Assaka. 

Ensuite  Davidson,  pour  continuer  l'étude  commerciale 
de  la  contrée,  partit  vers  Tombouctou,  centre  d'échange 
pour  les  Tekna,  avec  une  caravane  de  Tadjakanl,  dont  le 
cheikh  était  chargé  par  Beïrouk  de  prendre  soin  de  lui.  La 
caravane  était  déjà  parvenue  dans  l'Iguidi,  lorsque,  un 
matin,  Davidson,  qui  s'était  un  peu  écarté  du  campement 
pour  se  reposer  près  du  puits,  fut  attaqué  et  assassiné  par 
un  groupe  d'El  Harib.  Beïrouk  lança  une  expédition  châ- 
tier les  Harib,  et  l'Angleterre  pour  reprendre  la  négocia- 
tion envoya  vers  lacôte  de  l'oued  Noun,  une  mission  chargée 
de  traiter  avec  Beïrouk,  mais  la  barre  et  le  gros  temps  les 
empêchèrent  de  débarquer.  Beïrouk  alors,  qui  avait  com- 
pris l'avantage  du  port  projeté,   s'adressa  aux   Français  et 


282  LA    MAURITANIE 

envoya  successivement  plusieurs  délégués  au  consul  de 
France  à  Tanger,  Delaporte,  arabisant  très  remarquable  et 
dont  la  réputation  de  science  était  grande  jusque  dans  le. 
Maroc  méridional. 

Le  gouvernement  français,  entraîné  à  ce  moment  dans 
les  affaires  d'Algérie,  n'avait  pas  d'empressement  pour  une 
nouvelle  tentative  d'expansion  africaine.  Cependant,  deux 
ans  après,  devant  l'insistance  de  Delaporte,  toujours  solli- 
cité par  Beïrouk,  le  ministère  de  la  marine  envoya  le 
brick  «  LaMalouine»,  avec  le  commandant  Bouet,  sur  la  côte 
de  l'oued  Noun  ;  en  1840  et  1841,  le  lieutenant  de  Kerallet 
effectua  l'exploration  sérieuse  de  la  côte.  Cette  étude 
n'ayant  point  fait  découvrir  d'endroit  particulièrement 
propre  à  l'établissement  d'un  port,  comme  on  s'était 
aperçu  que  l'autorité  du  cheikb  Beïrouk  sur  les  tribus 
avoisinantes  était  fort  incertaine,  que  d'ailleurs  le  sultan 
du  Maroc  avait  réclamé  auprès  de  nos  deux  consuls  de 
Tanger  et  de  Mogador,  le  projet  fut  abandonné  et  le  seul 
résultat  fut  un  traité  d'amitié  passé  avec  le  cbeikh  des  Aït- 
Moussa. 

En  1843,  Bouet,  nommé  gouverneur  du  Sénégal,  songea 
à  reprendre  la  question  qu'il  avait  étudiée  comme  com- 
mandant de  «  La  Malouine  »  et  Beïrouk  le  faisait  d'ailleurs 
solliciter  par  son  agent  Bou  Azza.  Pour  renouer  les  relations, 
il  envoya  à  l'embouchure  de  l'oued  Assaka,  le  navire 
«  La  Vigie  »  ayant  mission  de  poursuivre  les  recherches 
sur  les  pêcheries  canariennes  et  que  montait  un  trafiquant 
du  Sénégal,  Borel,  avec  marchandises  d'échange  ;  mainte- 
nue par  ordre  dans  le  domaine  privé,  cette  entreprise 
demeura  sans  résultat.  Beïrouk,  alors,  résolut  de  s'adresser 
directement  au  gouvernement  français  ;  il  envoya  à  Paris 
son  ministre  Bou-Azza  accompagné  du  négociant  Borel 
(1844).  Mais  le  gouvernement  de  Louis-Philippe  était  défi- 
nitivement opposé  à  un  établissement  dans  l'oued  Noun 
et  nous  étions  en  guerre  avec  le  Maroc  ;  Bou-Azza  et  Borel 
échouèrent  dans  leur   mission  politique. 

Pour  utiliser  leur  voyage,  ils  décidèrent  une  maison  de 


LES    RELATIONS    DE   LA    MAURITANIE  283 

Marseille  à  noliser  un  bâtiment  sur  lequel  furent  chargées 
des  marchandises  d'échange  et  qu'on  obtint  de  faire  accom- 
pagner par  un  vaisseau  de  guerre  de  la  station  d'Afrique 
qui  se  rendait  au  Sénégal.  Mais  il  fut  impossible  au  capi- 
taine de  trouver  un  point  de  débarquement  et,  en  dernier 
ressort,  il  se  vit  contraint  d'aller  se  décharger  à  Mogador. 
Le  sultan  du  Maroc,  irrité  de  cette  tentative  de  rapproche- 
ment avec  la  France,  fit  arrêter  Bou-Az/a  et  ordonna  à 
son  khalifa  du  Sous  de  noter  son  mécontentement  au  cheikh 
de  l'oued  Noun,  qui  ne  s'en  émut  pas,  l'autorité  du  sultan 
étant  en  cette  région  tout  à  fait  illusoire.  Mais  il  est  à 
déplorer  que  la  timidité  de  la  monarchie  de  Juillet  en  matière 
d'expansion  coloniale  ait  laissé  perdre  cette  bonne  volonté 
de  Beïrouk,  qui  nous  offrait  l'occasion  si  favorable  de 
prendre  pied  sur  cette  côte  par  un  établissement  com- 
mercial qui,  plus  tard,  eût  pu  former  pour  nous  la  base  de 
notre  pénétration  politique  à  l'intérieur. 

Après  la  mort  de  Beïrouk,  ses  fils  offrirent  leur  alliance 
à  l'Espagne,  au  moment  de  sa  guerre  avec  le  Maroc.  Les 
propositions,  l'espérance  qu'elles  donnaient  au  gouverne- 
ment espagnol  de  s'assurer  un  appui  parmi  les  tribus  du 
sud,  poussa  le  gouvernement  espagnol  à  demander  au  sul- 
tan, dans  le  traité  de  Tétouan,  «  de  lui  concéder  à  perpé- 
tuité, sur  la  côte  de  l'Océan,  àSanta-Gruz-de-Mar-Pequena, 
le  territoire  de  la  factorerie  que  l'Espagne  y  possédait 
autrefois  ». 

Au  moment  d'exécuter  cette  clause  du  traité,  le  maghzen 
trouva  un  excellent  prétexte  de  longue  obstruction  dans 
l'ignorance  où  l'on  était  du  point  précis  où  se  trouvait 
Santa-Cruz. 

L'année  suivante,  les  fils  de  Beïrouk  reçurent,  lorsqu'il 
passait  pour  aller  à  la  Mecque,  l'indigène  Bou-el-Mogdad, 
le  célèbre  interprèle  explorateur  du  gouvernement  du  Séné- 
gal ;  ils  ne  se  lassaient  pas  de  demander,  comme  avait  fait 
leur  père,  la  création  d'un  centre  commercial  européen 
sur  le  rivage  de  leur  domaine  ;  en  1872,  ils  lui  écrivaient 
encore  : 


284  LA    MAURITANIE 

«  Veuillez  nous  aider  pour  cette  affaire  dont  il  est  ques- 
«  tion  depuis  si  longtemps,  c'est  à-dire  la  création  d'une 
«  escale  maritime,  comme  les  chrétiens  et  nous  en  avons 
«  jadis  convenu. 

((  Les  Guezoula,  ainsi  que  nous-mêmes,  sommes  tous 
«  parfaitement  d'accord  sur  ce  point.  Cette  escale  pourra 
«  être  établie  soit  à  l'embouchure  de  l'oued  Assaka  (oued 
«  Noun),  soit  à  celle  de  l'oued  Drââ.  Nous  souhaiterions 
«  nous  entendre  avec  les  chrétiens  comme  notre  père  le 
«  faisait.  » 

Cette  requête  ne  put  être  prise  en  considération,  les 
ordres  supérieurs  j  étant  opposés.  Comme  le  gouverne- 
ment de  Louis-Philippe,  la  jeune  République  de  1848 
négligeait  la  possibiUté  offerte  de  prendre  pied  sur  un 
point  nouveau  du  littoral  atlantique  africain. 

Ce  port  tant  souhaité  pour  le  commerce  maritime  avec 
les  Européens  et  qu'on  leur  refusait,  les  Tekna  y  sup- 
pléaient en  organisant  des  caravanes  pour  le  Sénégal  qui 
venaient  trafiquer  à  Saint-Louis.  A  l'autorité  française 
incombait  alors  la  charge  de  protéger  les  négociants  Tekna 
contre  le  pillage  des  guerriers  dans  la  traversée  du  Trar- 
za,  et  plus  d'une  fois  le  montant  des  indemnités  versées 
aux  caravaniers  de  l'oued  Noun  dut  être  retenu  sur  les 
redevances  ou  coutumes  que  nous  servions  aux  émirs  du 
Trarza  pour  prix   d'une  surveillance  illusoire. 

En  1877,  le  gouvernement  espagnol  envoya  sur  la  côte 
de  l'oued  Noun  un  vaisseau  portant  une  commission  char- 
gée de  déterminer  l'emplacement  de  l'ancien  comptoir. 

Malgré  les  descriptions  des  anciens  géographes,  malgré 
les  indications  des  anciennes  cartes  et  les  anciens  traités 
où  les  rois  d'Espagne  réclamaient  l'ancien  territoire  de 
Santa-Cruz-de-Mar-Pequena,  version  adoptée  par  le  capi- 
taine Galiano  et  le  ministère  espagnol  de  la  Marine  et  qui 
tous  la  placent  au  sud  de  l'oued  Noun,  la  commission  mixte 
hispano-marocaine  désigna  la  crique  d'Ifni  à  30  kilomètres 
au  nord  de  l'oued  Noun,  à  l'embouchure  de  l'oued  Ifni, 
limite  du  Tazeroualt,  comme  correspondant  exactement  à 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  285 

l'ancienne  possession  espagnole  (22  janvier  1878).  Puis  les 
choses  en  restèrent  là  pour  le  moment,  le  maghzen  per- 
sistant dans  Finimobilité  qui  fut  si  longtemps  la  base  de  sa 
politique  vis-à-vis  des  puissances  européennes  et  l'Espagne 
dans  sa  nonchalance. 

En  1880,  l'ingénieur  anglais  Mackenzie  fonda  au  cap 
Juby  un  comptoir  et  des  établissements  qu'il  appela  Port 
Victoria.  Le  sultan  Moulay-Hassan  protesta,  mais  inutile- 
ment ;  son  droit  de  possession  sur  cette  région  du  littoral 
désertique  ne  fut  pas  reconnu,  pour  la  bonne  raison  que  les 
contrées  entre  le  Sous  et  le  cap  Juby  ne  lui  avaient  jamais 
obéi.  Des  sociétés  de  Londres  et  de  Marseille,  à  la  même 
époque,  entreprenaient  des  expéditions  commerciales  sur 
la  côte  de  l'oued  Noun  pour  vendre  du  grain  aux  indigènes 
et  étudier  le  pays  en  vue  de  la  fondation  des  factoreries. 

Alors,  sous  prétexte  de  ratifier  la  cession  faite  à  l'Es- 
pagne, Moulay-Hassan  partit  pour  le  Sous  avec  une  impo- 
sante mahalla;  s'étant  arrêté  àïiznit,  à  l'extrémité  du  Taze- 
roualt,  il  convoqua  les  chefs  et  les  notables  des  tribus 
voisines,  leur  représenta  les  prétentions  des  chrétiens  sur 
la  région,  l'impuissance  où  étaient  les  tribus  isolées  de  les 
empêcher,  l'impossibilité  pour  le  sultan  aussi  puisque  ces 
tribus  ne  lui  étaient  point  soumises  ;  mais  que  les  cheikhs 
lui  fissent  hommage,  alors  il  pourrait  agir.  Ainsi  il  obtint 
leur  hommage  et  habita  une  kasbah  à  Tiznit  ;  puis,  en 
annonçant  l'intention  de  donner  libre  accès  au  commerce 
européen  à  Agadir  et  de  fonder  un  port  sur  l'oued  Assaka, 
il  s'arrangea  pour  ruiner  les  entreprises  des  sociétés  euro- 
péennes en  voie  de  développement,  ensuite  sûr  que,  malgré 
la  ratification,  les  Espagnols  n'occuperaient  pas  Ifni,  il  s'en 
retourna  vers  le  Sous  (1883). 

L'Espagne  ne  prit  pas  possession  de  la  crique  d'ifni  ; 
mais,  moins  de  deux  ans  après,  la  Compagnie  hispano- 
africaine  venait  sur  un  point  beaucoup  plus  méridional  du 
littoral  fonder  un  comptoir  dans  la  presqu'île  de  Dakhla 
(Villa  Cisneros). 

Cependant  la  factorerie  anglaise    de    Port  Victoria  (cap 


286  LA    MAURITANIE 

Juby)  ayant  fait  de  mauvaises  affaires,  la  compagnie  fon- 
datrice offrit  au  sultan  du  Maroc  de  lui  céder  l'établisse- 
ment qui  tombait  en  ruines.  Il  Tacheta  avec  empressement, 
fit  Construire  un  fortin  sur  le  territoire  et  y  mit  une  gar- 
nison pour  affirmer  l'autorité  hypothétique  qu  il  s'attribue 
sur  ces  régions  et  pour  épier  tout  nouvel  essai  possible 
d'installation  européenne  sur  ce  rivage.  Mais  les  troupes 
maghzen  de  la  garnison  n'ont  aucun  rapport  avec  les  tribus 
nomades  voisines,  parfaitement  insouciantes  du  chérif  de 
Fez  et  ne  s'occupent,  en  aucune  façon,  d'y  faire  la  police  ou 
d'y  exercer  la  surveillance. 

Cette  enclave  marocaine  du  cap  Juby  peut  être  en  réa- 
lité considérée  comme  une  propriété  particulière  du  sul- 
tan, jouissant,  si  l'on  veut,  du  privilège  d'extériorisation  ; 
mais  le  fait  que  le  chérif  a  acquis  une  propriété  au  bord  du 
littoral  n'a  pas  eu  le  pouvoir  de  reporter  la  frontière  du 
Maroc  de  l'oued  Drââ  sur  la  Seguiet  el  Hamra.  Il  n'y  a 
jamais  eu  d'équivoque  possible  à  ce   sujet. 

Au  point  de  vue  politique  ainsi  qu'au  point  de  vue  géo- 
graphique, la  Mauritanie  et  le  Maroc  sont  deux  contrées 
tout  à  fait  indépendantes  et  distinctes  l'une  de  l'autre  ; 
séparées  par  d'immenses  espaces  désertiques  elles  ne 
peuvent  effectuer  leurs  communications  précaires  et  ardues 
qu'à  travers  les  bassins  du  Rio  de  Oro  et  de  la  Seguiet  el 
Hamra,  bande  maritime  où  se  présente  une  succession  de 
hammada  rocheuses,  de  montagnes  assez  hautes  parfois,  de 
terrains  sablonneux  et  mamelonnés  de  regs  pierreux  et 
déchiquetés,  coupés  d'oueds  la  plupart  du  temps  desséchés 
et  de  rares  puits  qui  tarissent  durant  les  périodes  sans 
pluies,  avec  à  peine  quelques  bandes  cultivables  dans  le 
lit  des  oueds.  Leurs  relations  ont  cessé  du  jour  oîi  la  sup- 
pression de  la  traite  des  esclaves,  d'une  part,  et  de  l'autre 
un  plus  fréquent  usage  des  voies  maritimes  et  fluviales,  ont 
entraîné  la  disparition  graduelle  des  grandes  caravanes 
d'autrefois.  Nulle  communauté  d'intérêt  n'existe  plus  entre 
elles.  Lorsque  le  sultan  Abd-el-Aziz  et  le  Maghzen,  sous 
l'impulsion  de  Ma-el-Aïnin  et  de  l'Allemagne  imaginèrent 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  28*? 

de  faire  valoir  des  droits  de  suzeraineté  sur  la  Mauritanie, 
sous  le  prétexte  que  Aloulay  Ismaïl  avait  au  xvii^  siècle 
reçu  Thommage  des  émirs  maures,  ils  n'avaient  pas  songé 
que  Marrakech  est  à  deux  mois  de  marche  d'Atar,  suivant 
le  mode  de  déplacement  des  nomades,  soit  200  kilomètres, 
autant  de  l'oued  Drââ  à  la  Seguiet  el  Hamra  et  i.lOO  kilo- 
mètres de  la  Seguiet  à  ïidjikdja  dans  le  Tagant.  Quand  un 
émissaire,  Moulay-Idriss,  eut  compris  la  situation,  il  essaya 
d'abord  d'amener  à  se  soumettre  les  tribus  au  sud  du  Drââ, 
Teknaet  Ail  Bou  Amran.  Mais  il  se  heurta  à  d'intangibles 
et  séculaires  habitudes  d'indépendance,  tout  aussi  bien  que 
chezles  chefs  de  l'Adraret  du  Hodh  et  les  ambitions  chéri- 
fiennes  ont  rapidement  et  piteusement  échoué.  On  peut 
dire  qu'il  n'y  a  jamais  eu  en  Mauritanie  une  question  maro- 
caine, et  que  son  fantôme  illusoire,  apparu  un  moment, 
avait  été  créé  par  le  fécond  et  perfide  génie  d'intrigues  qui 
chercha  si  longtemps  à  se  faire  dans  le  Maroc  un  tremplin 
pour  se  jeter  sur  la  France. 

La  question  du  littoral.  —  L'hinterland  algéro-ma,ro- 
cain  et  la  Mauritanie.  —  La  pénétration  saharienne.  — 
La  partie  du  littoral  située  entre  le  cap  Juby  (Tarfaïa)  et 
le  cap  Bojador,  qui  marque  la  limite  septentrionale  du 
Rio  de  Oro,  semblait  devoir  être  considérée  comme  déter- 
minant la  limite  de  notre  action  en  Sahara  occidental,  dans 
les  terres  intérieures  entre  Touat,  Mauritanie,  Rio  de  Oro, 
Oued  Drââ. 

Et  c'était  là,  en  effet,  la  pensée  tacite  de  notre  politique 
lorsqu'on  délimita  par  traité  la  zone  d'influence  espagnole 
sur  le  rivage,  entre  la  baie  du  Lévrier  et  le  cap  Bojador, 
afin  de  se  réserver,  au  sud  du  Maroc,  un  jour  sur  l'océan 
qui,  dans  l'avenir,  pourrait  permettre  de  créer  au  Sud-ora- 
nais  une  porte  de  sortie  vers  l'Atlantique,  entreprise  d'un 
intérêt  essentiel  et  dont  la  réalisation  pratique  fût  infailli- 
blement venue  avec  le  temps. 

Depuis,  une  convention  secrète  du  traité  de  1904,  pour 
obtenir  de  cette  puissance  des  concessions  en  d'autres 
points,  a  reconnu  le  droit  d'influence  de  l'Espagne  sur  le 


288  LA    MAURITANIE 

littoral  qui  va  du  cap  Bojador  au  cap  Juby.  La  faute  poli- 
tique que  constituait  cette  convention  secrète  a  été  cruelle- 
ment punie,  car  par  le  dernier  traité  franco-espagnol,  signé 
en  1912,  après  Agadir  et  le  protectorat  du  Maroc,  le  cabinet 
de  Madrid  sous  prétexte  des  grands  intérêts  que  lui  con- 
fère l'existence  de  sa  colonie  de  Rio  de  Oro  et  du  carac- 
tère d'hinterland  d'outre-mer  des  îles  Canaries,  présenté  par 
la  partie  de  côte  comprises  entre  Ifni  et  cap  Juby,  se  fai- 
sait reconnaître  non  seulement  l'enclave  d'Ifni,  mais  encore 
les  territoires  du  littoral  au  sud  du  Drââ  et  leur  réunion 
au  Rio  de  Oro.  De  la  sorte,  nous  nous  trouvons  enfermés 
dans  un  hinterland  confinant  à  l'océan,  dont  l'accès  nous 
est  interdit. 

En  1903-1904,  au  moment  de  l'organisation  administra- 
tive de  la  Mauritanie,  des  affaires  d'Algérie  qui  amenèrent 
l'occupation  de  Golomb-Béchar  et  des  premiers  traités 
franco-anglais  relatifs  au  Maroc,  le  gouvernement  général 
de  l'Afrique  occidentale  avait  eu  l'idée  d'encercler  le  Maroc 
par  le  sud.  La  pensée  était  belle,  mais  peu  exécutable 
alors,  à  cause  de  tout  l'inconnu  des  territoires  à  traverser. 
Puis,  survint  le  traité  franco-espagnol  et  sa  convention 
secrète  reconnaissant  l'influence  de  Madrid  sur  le  littoral 
au  nord  du  cap  Bojador. 

On  aurait  pu  atténuer  les  conséquences  regrettables  de 
ce  traité  par  la  solution,  à  notre  avantage  de  la  question 
du  cap  Juby,  si  nous  avions  manifesté  la  volonté  bien 
arrêtée  d'obtenir  notre  porte  de  sortie  sur  l'océan  entre  le 
cap  Noun  et  Tarfaïa. 

Le  débarquement  d'une  petite  troupe  sur  ce  rivage  et 
son  installation  eussent  été  un  moyen  rapide  et  facile 
d'affirmer  notre  volonté  ;  les  intrigues  de  Ma-el-Aïnin  qui 
avaient  fait  du  bassin  de  la  Seguiet-el-Hamra,  un  foyer 
d'agitation  anti-française  et  du  petit  port  de  Tarfaïa  le 
point  de  concentration  de  la  contrebande  d'armes  destinée 
à  munir  contre  nous  les  tribus  de  l'intérieur,  nous  en 
fournissaient  un  prétexte  évident  et  légitime,  puisque  des 
traités  déjà  anciens  avec  l'Angleterre  reconnaissaient  notre 


LES    RELATIONS    DE    LA    MAURITANIE  289 

influence  au  sud  du  Drââ.  Mais,  avec  la  timidité  de  notre 
gouvernement  et  de  notre  opinion  nationale  en  matière  de 
politique  coloniale,  on  eût  craint,  en  le  faisant,  de  com- 
mettre une  imprudence,  de  laisser  soupçonner  un  com- 
mencement d'entreprise  de  conquête  propre  à  inquiéter 
l'Europe,  plus  encore  que  le  Maroc.  Notre  voisine  trans- 
pyrénéenne, en  1911,  n'eut  pas  tant  de  scrupules  quand, 
après  un  refus  de  consentement  du  gouvernement  français, 
que  les  traités  de  1904  déclaraient  nécessaire,  elle  débarqua 
ses  troupes  au  Maroc  et  leur  fit  occuper  El-Ksar  et 
Larache.  On  peut  dire  cependant  qu'un  poste  dans  les 
parages  du  cap  Juby  eût  été  sans  communication  avec  la 
Mauritanie  comme  avec  le  Sud-oranais,  dont  les  postes 
les  plus  avancés  sont  encore  très  éloignés  de  ce  littoral  ;  ce 
poste  du  cap  Juby,  c'est  l'Espagne  qui  le  possède  aujour- 
d'hui, puisque,  en  réalité,  elle  occupe  maintenant  Tarfaïa. 
Sa  zone  d'influence  va  même  jusqu'à  la  rive  gauche  du 
Drââ. 

Donc,  malgré  des  difficultés  indiscutables,  mieux  vau- 
drait que  la  progression  de  notre  influence,  pour  aller  jus- 
qu'à cette  côte,  adoptât  la  route  de  terre.  Une  action  com- 
binée des  troupes  sahariennes  de  Mauritanie  et  de  celles 
de  l'extrême  Sud-oranais  s'indiquerait,  chacune  de  ces  pos- 
sessions françaises  devant  occuper  d'abord  la  partie  d'hin- 
terland  voisine  de  son  propre  territoire.  Du  côté  est,  le 
Sud-oranais  pourrait  installer  à  Tabelbala  un  poste, 
annexe  de  celui  de  Beni-Abbès,  situé  à  150  kilomètres. 
De  là,  les  reconnaissances  pourraient  rayonner  au  sud- 
ouest  sur  une  zone  de  500  kilomètres  jusqu'à  Tindouf.  Les 
étapes  intermédiaires  et^progressives  de  cette  action  seraient 
Mimcima,  à  160  kilomètres  de  Tabelbala,  El-IIarib  au  sud 
de  l'oued  Drââ,  puis  un  mader  de  l'oued  Drââ  au  sud  de 
Tintazart  (140  kilomètres  d'El-Harib)  ;  enfin,  à  160  kilo- 
mètres de  l'oued  Drââ,  Tindouf,  ancien  point  de  concen- 
tration des  caravanes,  qui  serait  considéré  encore  comme  le 
point  de  concentration  de  nos  forces  sahariennes.  D'après 
les  renseignements  indigènes,  des  puits  se  trouvent  à  toutes 

La  Malrita>ie.  19 


290  •  LA    MAURITANIE 

ces  étapes.  Celte  ligne  d'occupation  longerait,  sans  la  tou- 
cher, la  limite  sud  du  Maroc,  représentée  par  Toued  Drââ. 

Du  côté  mauritanien,  l'/Vdrar,  région  d'Oualata  et  Chin- 
guetti  et  la  sebka  d'Idjil,  à  200  kilomètres  de  Ghinguetti, 
qui  fournit  au  Soudan  presque  tout  le  sel  qu'il  consomme, 
tout  entourée  d'intéressants  gisements  miniers  et  qui  se 
trouve  à  Test  de  la  frontière  du  Rio  de  Oro,  sont  les  deux 
premières  étapes  dans  la  direction  de  la  Seguiet-el-Hamra. 
Ensuite,  il  faudrait,  en  remontant  à  400  kilomètres  au 
nord,  aller  installer  un  poste  en  territoire  regueïba,  par 
exemple  à  Zemmour,  au  sud  du  bassin  de  la  Seguiet-el- 
Hamra.  Cette  opération  est  possible  avec  des  goums  mau- 
ritaniens. La  résistance  des  peuplades,  dispersées  et  très 
clairsemées,  de  ces  régions,  et  d'ailleurs  récemment  sou- 
mises, quoique  peu  sûres,  n'est  point  à  escompter.  La 
grosse  difficulté  du  projet,  c'est  surtout  l'obstacle  créé  par 
la  nature,  surtout  le  manque  d'eau  en  certains  points.  Par 
Tindouf  (350  kilomètres  de  Smara)  et  Zemmour  (200  kilo- 
mètres de  Smara),  qui  sont  à  400  kilomètres  l'un  de  l'autre, 
Touat  et  Mauritanie  pourraient  se  tenir  en  relations  cons- 
tantes et  dominer  ainsi  tout  Thinterland. 

L'oasis  de  Tindouf  étant  considérée  comme  un  centre 
d'attraction,  pourrait  recevoir  des  renforts  venus  ou  du 
Touat  ou  deTaoudeni.  Les  beaux  raids  effectués  en  1905  par 
le  capitaine  Flye  de  Sainte-Marie,  montrent  que  les  troupes 
sahariennes  peuvent  fournir  le  parcours  de  800  kilomètres 
qui  vont  de  Timminoum  à  Tindouf  et  les  830  kilomètres 
qui  s'étendent  de  Taoudeni  à  Tindouf.  Pour  son  opéra- 
tion de  police  dans  l'Iguidi  à  la  recherche  du  rezzou  Abi- 
dine  en  1911,  le  groupe  du  Touat  aA^ait  pris  Tabelbala 
comme  premier  point  d'appui;  les  observations  faites  pen- 
dant ce  nouveau  raid  confirmèrent  que  de  Taoudeni  des 
pistes  vont  sur  Chenachan,  Menakheb,  Rekhat-el-Iguidi 
dans  l'Iguidi,  points  qui  dominent  toutes  les  routes  du  Drâà 
et  du  Tafilalet  au  Soudan.  Des  tournées  de  police  des 
divers  points  cités  plus  haut  assureraient  donc  la  surveil- 
lance et  la  sécurité  pour  tout  le  Sahara  occidental. 


LES    RELATIONS   DE    LA    MAURITANIE  29l 

Afin  que  toutes  ces  actions  eussent  leur  maximum  d'in- 
tensité il  faudrait  qu'elles  fussent  concertées  d'avance,  et 
combinées  avec  précision  entre  le  gouvernement  général 
de  l'Algérie,  le  gouvernement  général  de  l'Afrique  occiden- 
tale et  le  commissariat  général  du  Maroc. 

Si  liberté  vers  l'océan  nous  avait  été  laissée,  ou  nous 
était  rendue,  le  point  de  concentration  aurait  pu  avec  le 
temps  avancer  vers  l'ouest  et  se  pousser  jusqu'à  Smara,  et 
plus  tard  un  poste  mobile,  peut-être  franco-marocain, 
s'installer  à  Tarfaïa  (150  kilomètres  de  l'oued  Smara) 
ouvrant  à  nos  territoires  d'hinterland,  sinon  une  porte  de 
sortie,  au  moins  une  fenêtre  sur  l'Atlantique. 

L'avancement  se  fût  fait  d'une  façon  progressive  et 
incessante  par  le  Touat  et  la  Mauritanie  vers  la  région  lit- 
torale de  la  Seguiet-el-Hamra.  Une  action  de  cette  sorte 
eût  été  longue,  pénible,  coûteuse  ;  mais  son  intérêt  poli- 
tique était  certain  ;  par  là,  en  effet,  et  par  là  seulement, 
pouvait  être  assurée  l'occupation  effective  des  zones  d'in- 
fluence à  nous  attribuer  par  les  conventions  internatio- 
nales au  delà  de  l'extrême  Sud-marocain. 

Cette  marche  vers  l'Océan,  dont  un  millier  de  kilomètres 
nous  séparent  à  l'heure  actuelle,  aussi  bien  du  côté  de  la 
Mauritanie  que  du  côté  du  Touat,  cette  progression  dans 
l'hinterland,  il  nous  la  faut  pourtant,  il  nous  faudra  la  com- 
mencer  dès  que   les  événements  nous    le   permettront. 

Puisque  les  concessions  faites  à  l'Espagne  obstruent  la 
voie  la  plus  directe  et  la  plus  rapprochée  de  la  Mauritanie, 
la  solution  du  problème  devra  se  chercher  plus  au  nord. 
On  peut  concevoir  une  progression  du  Sud-oranais  à 
l'Atlantique  ou  mieux  de  l'Atlantique  et  du  Sud-oranais  l'un 
vers  l'autre,  d'autant  plus  intéressante  qu'ainsi  Ton  aurait 
complètement  investi  l'Atlas  marocain,  dernière  citadelle 
à  pénétrer.  Ce  projet  est  d'autant  plus  digne  d'étude  que 
l'exécution  en  sera  peut-être  moins  ardue  que  celle  du  pré- 
cédent. 

Les  premières  étapes  seraient  alors,  en  venant  du  Sud- 
oranais,  les  régions  du  Tafilalet,  du  Drâà  moyen,  des  trois 


292  LA    MAURITANIE 

groupes  d'oasis  de  Tisint,  Tatta,  Akla,  déjà  étudiées,  et 
d'installation  plus  solide  que  les  faibles  assises  des  maders 
du  Drââ,  Tindouf  et  Smara.  A  la  seconde  étape,  celle  du 
Drââ  moyen,  deux  postes  installés,  l'un  au  coude  du  Drââ, 
du  côté  algérien,  l'autre  en  un  point  de  la  côte  à  détermi- 
ner aux  environs  du  cap  Noun  (220  kilomèlres  de  l'oued 
Smara),  domineraient  le  désert,  car  les  tribus  sahariennes 
qui  pourraient  échapper  à  l'action  de  l'un  tomberaient  sous 
celle  de  l'autre. 

Dans  l'état  actuel  des  choses  marocaines,  nos  yeux  pour 
cette  progression,  autant  que  vers  les  immenses  espaces 
déroulés  vers  le  sud,  se  tourneraient  au  nord  sur  le  Bani 
et  sur  l'Atlas.  Car  la  jonction  du  Maroc  et  du  Sénégal 
apparaît  aujourd'hui  comme  une  nécessité  stratégique  aussi 
bien  que  politique.  Il  est  urgent  que  nos  forces  militaires 
des  confins  Algéro-marocains  et  celles  de  Mauritanie  effec- 
tuent par  le  sud  l'enveloppement  du  Maroc,  afin  de  couper 
la  route  aux  pillards  de  la  vallée  du  Drââ. 

L'opération  du  Sous  nécessitée  par  les  mouvements  d'El 
Hibba  qu'excitaient  les  intrigues  allemandes,  l'occupa- 
tion qui  s'en  est  suivie  et  qui  a  porté  la  frontière  de 
nos  possessions  de  ce  côté  jusqu'au  pied  du  Petit  Atlas, 
nous  rapproche  de  ce  but,  car  le  Sous  est  le  vrai  point 
de  contact  de  la  Mauritanie  avec  le  Maroc,  le  passage 
obligé  des  trafiquants  mauritaniens  qui,  depuis  longtemps, 
y  ont  apporté  pour  les  échanges  avec  le  Maroc,  les  produits 
de  leur  pays  ainsi  que  ceux  du  Soudan.  Elle  peut  être  le 
point  de  départ  de  nouvelles  marches  vers  le  sud,  vers 
les  terres  sahariennes  de  l'hinterland  et  les  pays  des  tri- 
bus maures. 


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INDEX    BIBLIOGRAPHIQUE  295 

Voyage  au  Sénégal  ou  mémoires  historiques,  philosophiques  et  politiques 
sur  les  découvertes,  les  établissements  et  le  commerce  dans  les  mers 
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l'Afr.  franc.,  1909,  p.  195). 
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nie, 5  juin  190Ô). 
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l^""  semestre,  1861). 

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Carte  de  la  Mauritanie. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pages 

Préface v 

Chapitre  premier.  —  L'œuvre  des  explorateurs 1 

Chapitre  IL  —  Le  pays 29 

Chapitre  III.  —  Les   habitants 08 

Chapitre  IV.  —  La  vie  sociale 92 

Chapitre  V.  —  La  vie   religieuse 118 

Chapitre  VL  —    La  vie  économique 1 46 

Chapitre  VIL  —  L'action  de  la  France  en  Mauritanie.  .  .  .  180 

Chapitre  VIII.  —  La  colonisation  française  en  Mauritanie.  217 

Chapitre  IX.  —  L'avenir  de  la  Mauritanie 243 

Chapitre  X.  —  Les  relations  de   la   Mauritanie  avec  les 

contrées  limitrophes 268 

Index  hibliographique 293 

Carte  de  la  Mauritanie 299 


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La  Mauritanie